D’un côté, cette semaine, l’arrestation de Bruneau Laurette juste après l’accusation d’avoir émis un chèque sans provision de Rs 8 000. Libération sous paiement d’une caution de Rs 20 000. De l’autre côté, la convocation de Dhiren Moher aux Casernes centrales une semaine après que des messages WhatsApp ont amplement circulé sur les réseaux sociaux, exposant des échanges où il est question de se procurer des sabres et des armes à feu, en réaction aux manifs organisées par Bruneau Laurette. Rs 2 000 de caution. Comment expliquer qu’un homme associé à des posts allant dans le sens d’une chose aussi grave et potentiellement dangereuse pour l’ensemble du pays que la violence raciale soit si peu « annoyed », alors que Rachna Seenauth a été détenue une nuit aux Casernes pour avoir relayé une caricature du Premier ministre ou Fariha Ruhomally arrêtée à 6h du matin à son domicile par 11 policiers pour avoir émis un commentaire négatif à l’adresse de la PPS Tania Diolle ?

Au 17e siècle, alors que Louis XIV fait régner en France l’arbitraire des cours de justice, de grands auteurs s’opposent à lui en rusant avec la censure. Dans Les Animaux malades de la peste, publiée en 1678, Jean de la Fontaine met en scène le royaume des animaux durement frappé par une terrible épidémie de peste. Le Lion décrète que le plus coupable d’entre eux doit se sacrifier pour apaiser cette « colère du Ciel ». Face aux crimes du Lion, du Tigre ou de l’Ours, c’est l’Âne qui sera sacrifié, jugé coupable d’avoir brouté l’herbe d’un pré, raconte La Fontaine. Qui en conclut que « Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir ».

« La justice est l’administration de la force », disait de son côté Anatole France.  À Maurice, on pourrait dire qu’elle semble obéir à une logique de 3 poids 3 mesures. L’un est socio-économique. Le deuxième est ethno-communal. Le troisième concerne la proximité avec le pouvoir politique. Et parfois, les trois se recoupent et se conjuguent.

Au niveau du poids socio-économique, on peut placer le fait qu’un voleur de pommes de terre écope de sentences plus directes et plus lourdes que les nantis qui dealent dans les millions sales. Occurrences qui se multiplient, à en croire la menace d’inclusion de Maurice sur la liste noire de l’Union européenne, qui sanctionne l’opacité sur des transferts frauduleux d’argent pouvant servir à financer des activités de terrorisme ou de trafic de drogue.

Concernant le poids ethno-communal, il est omniprésent. Il concerne, par exemple, le sentiment que les « Blancs » à Maurice ne vont quasiment jamais en prison, peu importe ce dont ils sont coupables. À l’autre extrême, il a explosé en février 1999 lorsqu’est devenu insoutenable chez les Créoles le sentiment d’être injustement persécutés et humiliés par une police majoritairement hindoue. Il ne semble pas s’être beaucoup allégé depuis.

Enfin, le poids de la proximité avec le pouvoir politique fait quasiment tous les jours la une. Dernier exemple en date : les nominés d’hier du Mouvman Liberater voient le vent tourner, à l’image de Sulaiman Hansrod, débarqué de la présidence de la Waste Water Management et interpellé le 18 septembre par l’ICAC pour une allégation faite contre lui en… 2017.

De fait, lorsqu’on parle de justice à plusieurs vitesses, c’est véritablement à l’accélération dans certains cas et à la lenteur dans d’autres que l’on se retrouve confronté.

Au chapitre de la lenteur, on peut relever le fait que ce n’est que cette semaine qu’ont commencé à être entendues les contre-pétitions électorales portant sur les 12 pétitions contestant les élections du 7 novembre 2019. Des contestations qui, rappelons-le, concernent le Premier ministre et plusieurs de ses ministres.

Lenteur aussi autour de l’affaire Saint Louis, qui éclate le 8 juin 2020 autour d’un rapport de la Banque Africaine de Développement révélant que la firme danoise BWSC a donné des commissions à des membres de l’administration mauricienne dans le cadre de l’achat de turbines pour la station électrique de Saint Louis. Jusqu’ici, seul le consultant Bertrand Lagesse a été arrêté, le 4 septembre, dans une affaire de corruption qui a vu la révocation du vice-PM, Ivan Collendavelloo, le 25 juin.

Lenteur pour l’affaire de la cargaison de 95kg de cocaïne trouvée à bord d’un tractopelle arrivé le 4 juillet 2020 sur le même bateau que la première rame du métro léger réceptionnée en grande pompe en présence du PM. Une cargaison record évaluée à Rs 1,4 milliard, qui a été découverte par des mécaniciens du concessionnaire de la marque américaine Scomat, dans leur garage de Pailles, deux jours après le dédouanement. À ce jour, aucune arrestation.

Lenteur dans l’enquête sur la mort de Caël Permes le 5 mai 2020 à La Bastille, après extinction des caméras de surveillance. Et où en est l’enquête concernant les deux hommes tazzés et violemment tabassés par la police pendant le confinement, agression filmée et largement circulée ?

Lenteur dans l’affaire Angus Road, alors que Roshi Bhadain a publiquement fait état depuis plusieurs semaines d’informations très graves si elles sont avérées, ayant trait à des transactions frauduleuses et délits d’initiés autour d’un terrain où résident le PM et sa famille. Cette semaine, Pravind Jugnauth a finalement déclaré qu’il ne pouvait parler de cette affaire parce qu’elle fait l’objet d’une enquête de la Commission Anti-Corruption. Dont le directeur est nommé par le PM.

Mais parfois, la justice sait aussi aller très vite. Pour preuve, l’homme qui, fin 2016, a été arrêté pour avoir volé 200 letchis et condamné, le jour même, à 6 mois de prison! Le fait que ce vol a eu lieu dans la cour de celui qui était alors Commissaire de Police, Mario Nobin, n’a, bien entendu, rien à voir avec cette célérité.

Contrairement à une image répandue et à un certain espoir, la justice n’est pas aveugle. Elle dépend des hommes et des femmes qui l’administrent. Aux États Unis, on a beaucoup parlé cette semaine de la mort de la juge Ruth Bader Ginsburg. Doyenne de la Cour suprême des États Unis, elle est reconnue pour son extraordinaire engagement en faveur des droits des femmes, de l’égalité des genres, des droits civiques, des droits des travailleurs et de la séparation Église/État. Mais au-delà du chagrin que cause sa disparition, la mort de RBG électrise véritablement la campagne présidentielle en cours. Donald Trump a, en effet, fait savoir qu’il compte agir rapidement pour nommer, en remplacement, la juge conservatrice Amy Coney Barrett. Connue pour ses convictions religieuses traditionalistes. Si cela s’avère, la Cour suprême des États Unis ne comptera plus que 3 juges jugés « progressistes » sur 9. Donald Trump semble, donc, bien décidé à aller vite pour ancrer durablement la Cour suprême dans le conservatisme. Car même s’il n’est pas ré-élu, les juges, eux, sont nommés à vie. D’où le fait que les Démocrates arguent qu’il devrait attendre les résultats de l’élection présidentielle du 3 novembre prochain avant de faire basculer dans le camp conservateur cette institution qui tranche les principales questions de société, comme l’avortement ou le droit de porter des armes.

Non, la justice à travers le monde n’est ni sourde, ni aveugle. Et si nous la considérons habituellement comme notre « dernier rempart » face à l’injustice, c’est dire à quel point nous devons, au moment de voter, considérer que c’est à ceux à qui nous donnons le pouvoir politique que nous donnons aussi, potentiellement, le pouvoir de faire régner sur nous une version de la justice au détriment d’une autre…

SHENAZ PATEL