Cela pourrait s’appeler Chronique d’une catastrophe annoncée.

Mais il y a plus que ça.

À la base, un vraquier, le Wakashio, qui se rend de la Chine au Brésil, et qui n’est pas censé faire escale à Maurice. À bord, 2 800 tonnes de fuel. Le capitaine ne répond pas lorsque les garde-côtes mauriciens l’interrogent sur son rapprochement imprévu de nos côtes dans la soirée du samedi 25 juillet. Quand il répond, une heure plus tard, il ne parle que d’un « innocent passage ». Peu après, ce monstre de 300 mètres de long s’échoue sur les récifs de Pointe d’Esny.

All is well in Mauritius. Pendant les 12 jours qui suivent, les Mauriciens vont s’inquiéter. Le gouvernement affirme que tout va bien. Les riverains qui observent chaque jour le bateau affirment qu’il a dérivé d’un bon kilomètre sur les récifs en quelques jours. Tout est sous contrôle, dit le gouvernement. Les pêcheurs de Mahebourg préviennent : avec les marées de lune à venir, il est évident que le bateau va encore bouger. Personne ne les écoute, après tout ce ne sont « que » des pêcheurs. On parle d’un rapport réunionnais qui conclut qu’il faut immédiatement pomper le fuel qui se trouve dans les cales du bateau. On parle d’une proposition sud-africaine de pompage. Pas d’écho.

Le Wakashio est, en lui-même, un symbole de la mondialisation. Armateur japonais, pavillon panaméen, capitaine indien, équipage philippin. Fallait-il attendre que tout ce beau monde se décide à situer les responsabilités et faire marcher ou pas les assurances ? Douze jours, c’est très long quand on a un bateau de cette envergure drossé sur les récifs. De surcroît quand cela se passe à proximité directe de trois sites écologiques de premier ordre : parc marin de Blue Bay, mangroves de Pointe d’Esny également classées site Ramsar (classification internationale de protection), et réserve naturelle de l’île aux Aigrettes (où la Mauritian Wildlife Foundation entretient des espèces endémiques uniques et menacées). En d’autres mots, non seulement l’un des plus beaux lagons de l’île, mais aussi l’un des plus importants écologiquement, et l’un des plus vulnérables.

Face à toutes ces craintes, manifestement légitimes, le gouvernement adopte l’attitude du downplay. Tout est sous contrôle, répète-t-il. Il va même aller, préoccupation primordiale, jusqu’à accuser jeudi dernier les internautes de faire circuler des photos « manipulées » lorsque des habitants du sud, inquiets,  postent des clichés montrant que l’arrière du Wakashio est en train de s’enfoncer dans l’eau. Sauf que quelques heures plus tard, ses officiels affirment qu’il s’agit là d’une manœuvre contrôlée pour poser le bateau alors que l’eau a envahi une première cale. Et que peu après, une fissure laisse échapper 400 des 2800 tonnes de fioul que contient le bateau

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est ce qui se passe à partir de là.

Jeudi soir, les activistes écologiques de Rezistans ek Alternativ et d’Eco-Sud se mobilisent, sur le Mahébourg Waterfront, pour faire des bouées avec de la paille de canne afin de contenir l’avancée de l’huile lourde dans le lagon. Ils sont aussi rejoints par une communauté mahébourgeoise très active. Puis, vendredi, des Mauriciens affluent de partout pour venir donner un coup de main.

Marée humaine contre marée noire : face au désespoir de voir la souillure de cette magnifique côte du sud, c’est une extraordinaire énergie qui se déploie là. Pour aller chercher de la paille dans les champs de cannes (heureusement qu’on est en période de coupe), pour fabriquer et installer des bouées, pour pomper l’huile répandue avec les moyens du bord, pour fournir du matériel et du ravitaillement aux bénévoles, pour évacuer les espèces menacées de l’île aux Aigrettes, voire se couper les cheveux vu que les cheveux sont connus pour absorber l’huile.

Les ONG elles-mêmes sont débordées, il y a une sorte « d’anarchie » dans cet afflux de bénévoles qui veulent tous aider.

Certes, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi. Certes, il faut faire attention à ne pas mettre sa santé en danger en s’approchant ou manipulant des matières souillées sans protection adéquate. Certes, l’action doit être coordonnée pour être plus efficace.

Mais le gouvernement devrait avoir l’intelligence de reconnaître que pour la population, dans ce moment, agir, faire quelque chose, est extrêmement important. Cela aide à canaliser la colère, l’angoisse, le sentiment d’impuissance qui peut, par backlash, mener à d’autres extrémités. On peut d’ailleurs se dire que si les centaines de personnes présentes à Mahébourg vendredi n’étaient pas si affairées à façonner des bouées, les députées et ministres venus à Blue Bay n’auraient pas eu le temps de l’indécence ultime de poser, souriants, sur les lieux de la catastrophe. Et que le Premier ministre aurait eu du mal à aller faire son petit tour en bateau

Il faut prendre garde à ne pas déposséder les citoyens mauriciens de leur « agency », leur capacité à être partie prenante de l’événement, alors qu’ils souffrent déjà du sentiment d’être dépossédés de leur île. Il faut saluer l’extraordinaire énergie positive déployée là, qui témoigne autant de la solidarité que les Mauriciens savent activer à chaque cyclone que du développement d’une vraie conscience écologique.

Mais il y a une différence entre apporter son coup de main et prendre en main. Et le gouvernement, manifestement, a bien senti le retournement. Exaspérés par le sentiment d’être menés en bateau par des dirigeants qui ne prennent pas en compte la vraie mesure de l’enjeu, les Mauriciens ont décidé de ne plus attendre et de saisir la crise à bras le corps.

Plutôt que d’accueillir à sa juste valeur cette formidable énergie, le gouvernement decide donc vendredi soir de déclarer la zone comme « restricted zone ». Comme une façon affirmée de reprendre la main.

Mais il y a là quelque chose qui est à l’œuvre qui dépasse le naufrage du Wakashio. Au-delà du désespoir, de la colère et de l’impuissance, il y a clairement une énergie qui était également présente lors de la manif du 11 juillet à Port-Louis et du rassemblement de l’Affirmative Action à Beau-Bassin : un désir d’agir pour changer les choses.

Cette semaine a aussi été marquée par la terrible explosion qui a partiellement détruit le Liban. Pas seulement un accident. Mais aussi le résultat d’une dégradation politique qui n’a cessé de s’accentuer au cours de ces dernières années, faite d’abus, de corruption, d’incompétence, de négligences et de mépris pour le bien public. Rings a bell ?

Bouleversé par la violence de cette explosion qui a ravagé Beyrouth, le dramaturge libanais Wajdi Mouawad a mis en cause vendredi, dans Le Monde, une classe dirigeante « qui ne dirige que ses propres intérêts et les intérêts de ceux qui l’ont placée à la tête du pays ». Dans l’horreur qui vient d’arriver, il voit cependant « un levier pour renverser un cauchemar ».

« Le secret du changement est de concentrer toute votre énergie, non pas sur la lutte contre l’ancien, mais sur la construction du nouveau », disait Socrate.

Au terme de mois de scandales les uns plus gros que les autres, le naufrage du Wakashio pourrait être la goutte d’huile qui cristallise cette volonté chez des Mauriciens qui se montrent de plus en plus déterminés à ne plus demeurer spectateurs impuissants