Après seize mois de fermeture, Maurice a donc accueilli cette semaine le retour des « premiers touristes ». C’est plus que jamais évident : continuer de vivre en vase clos pour se protéger du Covid n’est plus économiquement envisageable. Et si le ministre du Tourisme s’est fait fort sur CNN de vanter le « produit » Maurice et d’affirmer que nous sommes « relativement Covid-safe », il demeure que la hausse quotidienne du décompte de nouvelles contaminations fait plus penser à une troisième vague plus importante que les précédentes qu’à une quelconque « safety ».

Dans ces conditions, que peut-on attendre de cette « réouverture » ?

Il est clair que, dans un premier temps, les conditions de quatorzaine imposées risquent de ne pas nous valoir un afflux de touristes. Certes, il y a eu jusqu’ici à Maurice une certaine prévalence du resort tourism, avec ceux satisfaits de faire des milliers de kilomètres pour venir profiter des services haut de gamme d’un hôtel dont ils ne sortent quasiment pas. Mais serons-nous à même, cette fois, d’être attractifs pour un public qui sait qu’il devra obligatoirement rester enfermé dans son hôtel avant d’avoir le droit d’en sortir quatorze jours plus tard sur la foi de tests PCR négatifs ? L’accès à la mer et à la piscine suffira-t-il ?

Et puis, qu’adviendra-t-il si des touristes en quatorzaine dans nos hôtels sont trouvés positifs ? Imaginez le choc, pour ce public nanti, de se retrouver obligatoirement interné au ENT hospital… Imaginez ce que cela donnera sur les réseaux sociaux…

La question qui se pose ici inévitablement est de savoir dans quelle mesure nous avons mis à profit ces seize derniers mois pour muscler, renforcer, améliorer un service de santé dont nous connaissons les défaillances en temps normal, et encore plus face à cette pandémie. Si l’on nous dit que ce service ne pourra faire face à un afflux de cas locaux, comment pourra-t-il faire face à un afflux supplémentaires de cas importés, ce qui est de l’ordre du possible vu qu’il n’est pas exigé des touristes qu’ils soient vaccinés pour venir à Maurice ?

La question est aussi de savoir dans quelle mesure le monde du tourisme sera encore intéressé à pratiquer le même tourisme qu’avant, voire un tourisme déprécié par rapport à avant. Car nous le voyons bien : au cours de ces seize derniers mois, notre environnement s’est dégradé. Il a fallu que l’on en soit à une semaine de la réouverture des frontières pour que la MTPA et autres acteurs du tourisme local lancent en grande pompe une vaste campagne de nettoyage démarrant à Balaclava. Le reste du temps, on fait quoi ? Pour les locaux, en faveur des locaux, avec les locaux, on fait quoi pour développer, de manière intégrée et durable, une vraie culture de notre environnement ? Il suffisait de voir samedi d’avant, à Pointe aux Piments, les habitants regardant d’un air goguenard, de l’autre côté de la rue, l’aéropage de berlines rutilantes et de SUV dernier cri, le débarquement d’officiels, Premier ministre en tête, râteau fièrement brandi et chaussures vernies. A quelques centaines de mètres de là, du côté de la Baie aux Tortues, toute une partie de plage a quasiment disparu. Et devant l’hôtel Trou aux Biches, l’érosion a réduit la belle plage à une mince ceinture.

Que faisons-nous réellement pour nous préserver et préserver nos atouts, naturels et humains ? D’autant plus que la pandémie, qui se prolonge, pourrait bien amener des changements conséquents dans ce que recherchent les voyageurs. Faire 10 000kms en avion pour s’enfermer autour d’une plage rétrécie ? Cela fonctionnera-t-il encore dans les années à venir ?

Dans sa dernière édition, le magazine National Geographic fait ressortir que les pèlerinages pourraient être la nouvelle tendance post-Covid. Quelque chose qui n’a rien de religieux en soi, mais qui offre aux voyageurs une façon de trouver la paix intérieure et de se reconnecter avec le monde. « More travelers than ever are embarking on pilgrimages, a trend that may boom in a post-COVID world, as people move away from short-haul city breaks toward fewer flights and longer trips with a sense of purpose”, dit l’article, citant divers professionnels du tourisme.

Alors que certains parlent de « revenge tourism », d’autres disent au contraire quelque chose qui va dans le sens d’une tendance à la décroissance, à se décharger du matériel, à alléger sa vie. Avec une volonté d’immersion dans la nature, le parcours extérieur devenant un parcours intérieur. Ainsi, le pèlerinage de Compostelle note une augmentation très conséquente des intentions, avec pour fait marquant que seulement 40% de ceux qui l’entreprennent cette année disent le lier à un motif religieux.

Selon une étude réalisée par le British Pilgrimage Trust, ils seraient seulement 13% à travers le monde à lier leur désir de pèlerinage à une question religieuse. La majorité parlent de bien-être émotionnel, de connexion à la nature, de spiritualité, de patrimoine culturel, de volonté de se reconnecter à une forme de simplicité et d’authenticité, pour se ressourcer, se préparer à d’autres temps difficiles à venir, et puis généralement à donner du sens à ce qu’ils font et vivent.

Au Japon, le Kumano Kodo pilgrimage route dans la chaine montagneuse de Kii, classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO, est de plus en plus prisé. “We enter into a union with nature as we walk. And this newfound love and appreciation makes us want to protect it. So perhaps pilgrimage can prepare us for tackling climate change, the greatest challenge of our times, once COVID has passed”, dit un observateur.

Oui, parce qu’il nous reste encore à faire face à la grande question du changement climatique.

Cette semaine, divers experts européens ont exprimé la crainte que les inondations meurtrières en Allemagne, en Belgique, au Luxembourg et aux Pays Bas ne soient qu’une « réclame » de ce que sera notre futur climatique. Car le changement climatique augmente manifestement la fréquence de pluies diluviennes qui durent plus longtemps. Dieter Gerten, climatologue au sein du Potsdam Institute for Climate Impact Research, dit ainsi que malgré le fait que les projections indiquaient une aggravation de la situation, il a été choqué par l’ampleur et l’intensité de ces inondations. Certaines parties de l’Allemagne ont ainsi reçu en un jour plus de plus qu’elles n’en reçoivent ordinairement pendant un mois, et cela s’est prolongé sur plusieurs jours.

Et le changement climatique n’est pas un caprice de la nature. Il est fait par l’humain. Qui ne semble toujours pas vouloir s’arrêter dans cette course à la catastrophe.

En face, le Canada a connu ces dernières semaines des épisodes de températures extrêmes. Qui ont détruit non seulement des vies humaines et des villages entiers mais ont aussi gravement porté atteinte à la biodiversité: outre les forêts détruites, il est estimé qu’un milliard de créatures marines ont été « cooked to death » sur les côtes canadiennes, dans une mer ayant dépassé les 50°C. Ce qui a des répercussions en chaine.

Or, il est de plus en plus clair qu’il y a un lien direct entre biodiversité et pandémie.

Dans La fabrique des pandémies, ouvrage paru en ce mois de juillet aux éditions La Découverte, la journaliste et documentariste Marie-Monique Robin (également connue pour sa grande enquête sur Monsanto) montre que depuis la conférence de Washington en 1989, de nombreux chercheurs prévenaient qu’une grande pandémie allait arriver. Dans son livre, 62 scientifiques qui se réclament d’une nouvelle discipline baptisée la disease ecology, font le lien entre le Sida en 1981,  Ebola il y a quelques années et le Covid-19. Trois zoonoses dont l’apparition a, affirment-ils, été provoquée par l’activité humaine. Car sans aller jusqu’à l’hypothèse d’une fabrication en laboratoire, ces scientifiques montrent que la première cause de leur apparition est la déforestation. Pratiquée par l’humain. Et mettant ainsi en contact des humains avec des agents pathogènes qui sont majoritairement présents dans les grandes forêts primaires du monde que l’on détruit à tour de bras.

Loin d’un discours anxiogène, Marie-Monique Robin montre, dans son ouvrage remarquablement documenté, que l’on peut encore agir autrement. La question reste de savoir si cette détermination supplantera la fuite en avant dans laquelle nous semblons plutôt engagés à tous les niveaux, comme le sable qui fuit inexorablement nos plages…