Il est particulier que sorte, cette semaine, une étude qui indique que 1 Mauricien sur 2 déclare n’avoir d’affinité avec aucun parti politique, et que, dans le même temps, on voie le lancement de deux nouvelles formations politiques…
Dans son étude annuelle sur la confiance des Mauriciens dans les institutions et la classe politique rendue publique mardi dernier, Kantar Océan Indien montre en effet que les partis traditionnels et leurs leaders semblent ne plus répondre aux aspirations des Mauriciens. 54% des sondés disent ainsi n’être proche d’aucun parti politique.
Au niveau général, le MMM bénéficie d’un léger avantage d’opinions positives, suivi du PMSD, du PTr, du Reform Party et de Rezistans ek Alternativ. Le MSM arrive en bon dernier. Et à la question portant sur la capacité du Premier ministre MSM, Pravind Jugnauth, à relever les défis actuels, seulement 9% des sondés disent être confiants. Au-delà, ce sont nos politiciens en général qui semblent souffrir d’un déficit de confiance. Etant perçus à 68% comme agissant pour leur propre intérêt plutôt que pour celui des Mauriciens. Quant à savoir qui, parmi les politiciens actuels, sont jugés capables de contribuer à l’avenir de Maurice dans les années à venir, il est significatif de noter que c’est la plus jeune qui arrive en tête de liste, nommément Joanna Bérenger avec 66%, suivie par Shakeel Mohamed et Arvin Boolell, puis Xavier Duval et Roshi Bhadain, le Premier ministre Pravind Jugnauth n’arrivant qu’en 6ème position, suivi par Paul Bérenger puis loin derrière par Navin Ramgoolam.
Certes on peut toujours questionner la validité des résultats d’un sondage. Et c’est certainement ce que le gouvernement ne manquera pas de faire. Celui-ci a été réalisé à partir d’un échantillon national de 500 individus âgés de plus de 18 ans, représentatifs, nous dit-on, par région, âge et catégorie socio-professionnelle ainsi que groupe ethnique. Les interviews ont été menées au téléphone et conduites en kreol du 1er au 30 octobre 2020. On peut considérer que 500 personnes, ce n’est pas énorme. Mais il faudrait vraiment être sourd, et aveugle, pour ne pas se rendre compte que cette étude dit au fond ce dont on a clairement pu se rendre compte depuis un moment déjà : à savoir un sentiment de déconnexion entre la classe politique et la population. Pour ne pas dire d’inconfiance, voire de rejet.
Si 44% des sondés se disent satisfaits de la façon dont la Covid-19 a été gérée sur le plan sanitaire, l’indice de confiance des consommateurs a chuté de près de 40 points en 8 mois, ce qui est très conséquent. Et la marée noire du Wakashio en août dernier semble avoir porté le coup de grâce : seuls 15 % des sondés approuvent la réaction du gouvernement mauricien face à cette catastrophe.
Ce qui est marquant, au-delà du gouvernement, c’est la crise de confiance affichée à l’encontre de nos institutions en général. A l’exception de la presse, qui est perçue comme essentielle pour faire face aux dysfonctionnements du système. Ainsi, au-delà de faits ponctuels, l’étude révèle que la quasi-totalité des sondés estime que des réformes en profondeur doivent être menées : 71 % des sondés se déclarent carrément en faveur d’une réforme du système électoral, les autres priorités se situant au niveau du système économique et du système éducatif, suivis de près par la santé et la politique.
C’est dans ce contexte qu’a été lancée, jeudi dernier, une toute nouvelle formation politique baptisée ID, pour Idéal Démocratique. Regroupant une trentaine de professionnel(le)s dont certains sont déjà connus dans d’autres sphères (comme Stefan Buckland dans le sport, Shamima Patel dans la santé ou Jean-François Leckning dans la presse), cette formation qui s’affirme résolument politique a une première particularité : elle est menée par une femme, Géraldine Hennequin. Connue dans le milieu de la presse et de la culture, celle qui a été la cheville ouvrière du Salon du Livre Confluences alors que Navin Ramgoolam était Premier ministre, a toujours affirmé une pensée critique très forte et structurée.
Dans un remarquable entretien accordé cette semaine à un confrère, Géraldine Hennequin situe l’origine de son parcours de citoyenne engagée dans son enfance en milieu ouvrier, où elle a, dit-elle, eu comme repères le respect de soi et des autres, qui conditionne le vivre ensemble, l’entraide et la justice sur lesquelles repose une société solidaire. Pour elle s’engager en politique aujourd’hui relève d’une responsabilité : on ne peut pas, dit-elle, rester spectateur devant tant de défis et de dangers imminents, au sein d’un pays qu’elle juge en complète perte de sens. « La politique qu’on nous propose est à bout de souffle, impuissante et illisible. Et surtout n’offre aucun espoir à toute une génération. Mes amis et moi-même sommes résolus à ne pas accepter cela ! Maurice mérite mieux. Qu’une génération inventive, dynamique, solidaire, compétente, délestée du carcan des inégalités et des discriminations émerge. Le pays ce n’est pas l’affaire d’une poignée de gens occupés à répondre à leurs intérêts personnels, confondant leurs désidératas et leurs lubies avec les affaires de l’Etat. Je refuse de regarder se déliter notre société sans rien faire. Je m’engage en politique pour proposer en quelque sorte un «New Deal» qui corresponde à la réalité de notre société d’aujourd’hui », déclare Géraldine Hennequin avec force.
Concrètement, ID dit vouloir s’appuyer sur un socle de valeurs qui comporte quatre piliers: la transparence, la laïcité, la parité et l’éco-citoyenneté. Et se dit déterminé à « remettre le citoyen au cœur de l’action politique », à jouer la carte de la démocratie participative en établissant un programme qui donne au citoyen son vrai rôle. (Avec pour objectif concret de prendre part aux prochaines élections municipales à Curepipe).
Cette approche pourrait se révéler judicieuse au vu de l’étude Kantar qui révèle que pas moins de 57 % des Mauriciens interrogés « pensent que le système démocratique fonctionne plutôt mal à Maurice », et qu’ils ont l’impression que leurs « idées ne sont pas bien représentées ».
On peut en effet s’interroger sérieusement sur ce fonctionnement de notre démocratie au vu de la constitution des conseils de district. Si les élections villageoises du 22 novembre dernier semblaient avoir vu l’élection d’une majorité de conseillers proches de l’opposition, la désignation des présidents et vice-présidents de nos cinq conseils de district cette semaine a finalement donné 6 conseils sur 7 contrôlés par le MSM au pouvoir… Seul le district de Vieux Grand Port aura pour président et vice-président des hommes proches du Parti travailliste. Et il n’y a aucune femme présidente ou vice-présidente…
Que s’est-il donc passé entre l’élection du 22 novembre et celle du 4 décembre ? Rien, si ce n’est une énorme mobilisation du parti au pouvoir, le Premier ministre lui-même descendant sur le terrain et animant des réunions pour aboutir à ce résultat qui lui a permis de proclamer, vendredi, que les villageois ont montré qu’ils soutiennent la politique gouvernementale…
Demain, ce sera au tour de Bruno Laurette d’animer, à Réduit, le lancement de sa plateforme, qui fait suite à la manifestation monstre du 29 août à Port Louis où plus de 100 000 Mauriciens étaient descendus dans la rue pour réclamer le départ du gouvernement. Il sera intéressant de voir ce qu’il proposera, alors même que la flamme semble être bien retombée. Comment passer de la protestation à l’engagement ? Y aura-t-il un « printemps mauricien », où la floraison exceptionnelle de nos flamboyants cette année préfigurera un nouvel épanouissement démocratique ? Réponses très attendues…