Faut-il s’habituer? Le moment est-il venu de regarder ailleurs? Voilà une question qui a dû traverser l’esprit de ceux qui jusqu’ici ont considéré l’Assemblée nationale comme un lieu où se déroulent des échanges féconds et des débats cruciaux sur l’état du pays et son avenir.

Oui, la tentation est grande de banaliser les pitreries hebdomadaires de la présidence et de celui qui l’a imposé à ce poste. Et non, il ne faut pas passer sous silence ces dérives parce que ce serait faire preuve de complaisance, ce serait manquer à son devoir de démocrate que d’accepter que, semaine après semaine, soient impunément violés les principes les plus élémentaires d’équité et de justice.

Cette semaine, deux députés PTr, Shakeel Mohamed et Patrick Assirvaden, ont été invités à walkout de l’hémicycle. L’un avait réagi, de manière inaudible pour tous sauf du Speaker, aux propos du Premier ministre sur le texte renvoyant les municipales, et l’autre, interrogatif, s’était étonné de la décision de Sooroojdev Phokeer. C’est tout et c’est ce qui a été suffisant pour que ces députés soient renvoyés chez eux.

Avec cet énième incident opposant le député du No 3 au Speaker, c’est à se demander si c’est bien raisonnable, moral et éthique que le Speaker continue à siéger pendant que sa conduite est examinée par la Cour suprême. Précisément dans un cas logé par nul autre que le député Shakeel Mohamed.

Lorsqu’il invente ce nouveau concept de walk-out à l’encontre du député rouge qui l’a traîné devant les tribunaux, cela ne constitue-t-il pas une sorte de représailles contre le plaignant qui cherche justement à exposer et établir ses méthodes et la partialité de sa présidence?

Cela pourrait ainsi être interprété. Shakeel Mohamed conteste le bien fondé de sa suspension de quatre semaines survenue à la fin de l’année dernière. C’est probablement pour ne pas être comptabilisé dans ses statistiques effarantes d’expulsion et de suspension des élus de l’opposition, que le Speaker a sorti son tout nouveau concept de walk-out imposé!

Autre incident qui montre que Sooroojdev Phokeer a inventé, après l’invitation au walk-out, ses propres procédures parlementaires: l’utilisation des noms de personnes qui ne se retrouvent pas dans l’hémicycle.

Le principe est de ne pas parler nommément de personnes extérieures à l’Assemblée nationale, étant donné que la personne visée n’a pas l’occasion de s’expliquer et de se défendre sur la même plate-forme.

Lorsqu’il a été poussé dans ses derniers retranchements par Xavier Duval lors des échanges sur le document de consultations sur les amendements projetés à l’ICTA Act, le PM a sorti son arme favorite, digne des cours de récréation: prendre ses prédécesseurs pour alibis et leurs dérives pour justificatifs.

Si l’ICTA peut envisager des modifications unanimement critiquées ici et ailleurs, c’est parce que Facebook a été bloqué en 2007. Et pour mieux soutenir son argument, le PM a balancé le nom de celui qui en avait alors la charge, Trilock Dwarka. Or, à aucun moment, le Speaker ne lui a coupé la parole pour lui dire de ne pas mentionner le nom de Trilock Dwarka.

Par contre, le même PM s’offusquera, quelques minutes plus tard, que le député du MMM évoque les membres du MSM épinglés dans le rapport Lam Shang Leen pour des liens troubles avec des trafiquants de drogue.

“Unlike you, I am not going to mention any names…”, a lancé Pravind Jugnauth, agacé qu’on lui rappelle que ses amis du parti sont liés aux marchands de la mort. Qu’il décide quand balancer ou pas les noms des tiers, c’est le privilège qu’il ose s’octroyer, mais que le Speaker le laisse faire est tout à fait inacceptable.

Si au Parlement, qui est au haut de la pyramide de la structure politique, la démocratie est ainsi dévoyée, il n’est pas étonnant que le virus du contrôle “par nou bann pou nou bann” s’étende à tous les organismes étatiques. Et que les exemples de cette mainmise partisane ne soient pas sporadiques mais quotidiens.

La police est particulièrement symptomatique de cette politique affinée et consolidée de “guvernma dan nou lame”. En avril 2020, en plein confinement, un policier de Mahébourg avait verbalisé un marchand de légumes qui ne disposait pas d’un Trade Licence et saisi ses marchandises.

Un coup de fil d’une personnalité politique influente de la localité à son supérieur et voilà que chouchou, bringelle, carotte, pipengaye, concombre et patole sont retournés à leur propriétaire, mettant le jeune policier qui avait correctement fait son travail dans la plus indélicate, voire la plus ridicule des positions.

On connaissait les policiers proches de députés qui, à l’est, faisaient des entrées au registre de ceux qui doivent se rapporter au poste, à la place d’un partenaire d’affaires de ministres. Voilà que, dans la même région, des policiers attaqués voient leurs agresseurs bénéficier de coups de fil de politiques et de hauts gradés pour qu’ils ne soient pas inquiétés.

Les personnes incriminées proches de ministres sont, hasard de la situation, tous des employés d’organismes publics et para-publics et probablement des agents et des recrues politiques de la fameuse “liste bloquée”.

Ils sont comme ceux qui font la pluie et le beau temps au jardin de Pamplemousses quand bien même ils sont sous le coup de graves accusations de harcèlement sexuel. Et on s’étonne du délitement accéléré des entités publiques!

Il ne faut pas traiter les graves entorses qui se déroulent au Parlement comme de petits faits divers qui prêtent à la rigolade. Parce que tout commence à l’Assemblée nationale. S’il n’y a plus de démocratie là où l’on est censé l’exercer et l’approfondir au premier chef, il n’est pas surprenant qu’elle soit constamment rabotée un peu partout.

Voilà pourquoi, comme l’enjoignait Stephane Hessel, il faut s’indigner, l’être mais aussi l’exprimer. Toujours. Pour que le viol de la démocratie parlementaire et tous les autres actes restreignant nos libertés ne finissent pas par devenir ordinaires.