A fleur de rupture

Anna. Sivanee. Electra. Yogeshwaree.
Quatre prénoms.
Quatre drames.
Quatre visages.
Quatre femmes.
Qui ne sont plus.

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Nous ne sommes pas le 8 mars, et c’est tant mieux. Car le rappel de la violence subie par tant de femmes n’est pas une question de date ou de fait divers, mais d’un combat systématique. C’est le rappel sans relâche qu’il y a des femmes, telles des choses confisquées, “désappropriées”, victimes de crimes passionnels, de crimes irrationnels. Assassinées par des mains : celles-là mêmes qui les ont autrefois aimées.

Au début, il y a la lumière. Toujours. Une promesse, une voix, une présence qui rassure. Puis, imperceptiblement, l’emprise s’installe. Une emprise qui ne crie pas, mais murmure. Elle se glisse dans les interstices de la confiance, dans les silences amoureux. Elle prend la forme d’un regard qui juge, d’un mot qui blesse, d’une absence qui pèse.

Dans la douceur se mêle alors l’amertume de manière subtile. L’amertume vient ensuite s’enlacer à la douceur. Pour mieux embrouiller. Pour désorienter. Dérouter. C’est une question d’ordre, peut-être. Ou de survie. Parce qu’il y a des histoires où tout commence par une caresse et se termine par une brisure, par une chute. Et entre les deux, une lente dérive que personne ne voit vraiment, que personne ne comprend totalement, pas même celle qui la vit.

On ose appeler cela l’amour, parfois, la passion, souvent. Par aveuglement. Par besoin aussi. Parce qu’il faut bien croire en quelque chose quand tout en elles cherche à tenir debout.

Et puis viennent la manipulation, la déception, la trahison. Des mots lourds, mais qui arrivent sans bruit. Ils s’invitent dans le quotidien, s’installent à table, dorment dans le lit. Ils deviennent presque familiers. Elles s’y habituent, comme on s’habitue à la douleur, en la niant un peu chaque jour.

Le venin et la jalousie ne sont jamais loin. Ils rôdent, ils s’accrochent, ils justifient l’injustifiable. Ils déforment les visages, durcissent les gestes. Et dans ce théâtre silencieux, il y a toujours une part d’elles qui continue d’espérer. Une part d’elles qui croit encore que demain sera différent.

Mais ce lendemain, autrement, ne vient pas.
Puis, il y a l’enfermement. L’éloignement des autres. Une dissociation peut-être aussi ? Une âme qui se perd, qui s’égare, lentement… lentement. Le repli. Oui, le repli qui empêche de dire, de voir, de partir. Celui qui fait douter de soi, de sa propre réalité. Le mal-être et le manque d’humilité de l’autre deviennent une prison pour celle qui subit. Et les clés semblent toujours hors de portée. Il y a de la honte aussi, sans doute.
On ne peut empêcher le soleil de se coucher ni de se lever. Pourtant, certaines nuits paraissent interminables. Elles avalent la lumière, puis elles étouffent, un jour, des cris. Elles transforment les battements du cœur en échos lointains.

Chanter, c’est respirer, dit-on. Elles chantent dans leur tête. Elles fredonnent pour oublier ou pour faire semblant. Mais quand la voix tremble, quand les mots se brisent avant même d’exister, il ne reste parfois que le silence. Un silence lourd, compact, presque palpable.
Et eux.
Adieu promesse et tendresse.
Plus de prouesses mais des bassesses.
Ils disent aimer. Ils reprennent ce qu’ils avaient donné : la douceur, la confiance, l’élan.
Pourtant, quelque chose en elles résiste encore. Elles lèvent la main comme pour recueillir la pluie. Elles en attendent une goutte, un signe, une preuve que la vie peut encore passer entre les fissures. Que tout n’est pas perdu.

À fleur de rupture.
Il y a cet instant fragile. Celui où tout peut basculer. Vers la fin, ou vers un recommencement.
Une spirale, ça tourne. Ça revient, ça emporte, ça enferme. Mais parfois, dans ce mouvement, il y a une faille. Un instant où le cercle se brise. Où la trajectoire change.

Et peut-être que dans cet espace incertain, dans ce souffle suspendu, naît enfin la possibilité de se choisir. De se retrouver. De se sauver.
Mais pas toujours.
Car des destins sont interrompus. Des existences méprisées s’éteignent dans l’ombre de la domination. Des corps sont réduits au silence, à jamais.
À fleur de rupture.

A jamais.
Des vies arrachées.
Des existences ravagées. Dépossédées.
Des lumières éteintes.
Des mères assassinées.
Des parents anéantis ; leurs filles brisées ;
Anéanties. Exterminées.
Pour la vie.

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