Camille : L’île aux mille prières

Il est des semaines, chez nous, à Maurice, qui ressemblent à des mosaïques vivantes. Des semaines où le calendrier devient poésie.
Celle qui vient de s’écouler en fut l’éclatante illustration. En cinq jours, notre petite île a cheminé dans la ferveur de Maha Shivaratree, a salué, à l’aube, le Nouvel An chinois dans le crépitement des pétards, a vu le recueillement des chrétiens entrer en Carême et a accueilli la charité qui se vit pendant le Ramadan. Tous ceux concernés cherchent humblement à se rapprocher de Dieu.
Je regarde ces derniers jours avec le cœur rempli d’une gratitude fière, tranquille et bienveillante.
À Maurice, la foi colore les rues. Elle les parfume. Elle les traverse.
Sur les routes menant à Grand-Bassin, des pèlerins vêtus de blanc marchent lentement, portant leurs kanwars décorés. Ils avancent pieusement vers Ganga Talao, le lac sacré, avec foi et courage, comme on avance vers soi-même. Il y a dans leurs pas quelque chose d’infiniment humble et fort à la fois. On les croise, ainsi que ceux-là, venus apporter des rafraîchissements. Tous respectent cette croyance en marche parce que, dans notre pays, la spiritualité de l’un devient respect pour tous.
Quelques jours plus tard, les gâteaux « la cire » et autres douceurs traditionnelles circulent dans les bureaux et entre amis. Dans les pagodes, l’encens monte doucement vers le plafond, comme une prière discrète, portée par les offrandes. Le lendemain, les pétards sonnent et c’est la fête du Printemps. Le rouge domine et les tables débordent de bons plats. Les familles s’échangent leurs foong pow en se souhaitant une bonne année. Et parce que la joie n’a pas de communauté unique, ces vœux se partagent en dehors du cercle familial, sinon la joie ne serait pas complète.
Puis vient le Carême, ce temps plus silencieux pour les chrétiens. Quarante jours pour ralentir, réfléchir, se dépouiller de l’excès. À l’église, les chants se font désormais plus sobres. Les cloches ne résonnent plus. L’heure est au partage, à la prière et à la pénitence. On parle de pardon, d’effort intérieur, de lumière qui naît dans les ténèbres. Ce n’est pas une période spectaculaire. Elle est intime. Mais dans cette intimité, il y a une profondeur qui touche même ceux qui observent de loin.
Et ensuite, le Ramadan s’installe. Le jeûne du lever au coucher du soleil, la patience apprivoisée, heure après heure, la discipline jusqu’au crépuscule. À la tombée du jour, les tables se remplissent et les portes s’ouvrent. Des partages ont lieu entre voisins, des dattes circulent de main en main, des sourires s’échangent autour d’une table. Le jeûne devient alors un pont : on comprend mieux le sacrifice, on mesure la chance, on cultive la générosité.
Ce qui me bouleverse toujours, c’est la manière dont ces moments s’entrelacent sans se heurter, tout au moins pour ceux qui les vivent avec humilité et profondeur. Ils cohabitent comme les vagues sur le lagon : chacune a sa forme, sa force, ses limites, mais toutes appartiennent à la même mer. La vague qui repart du rivage n’empêche pas l’autre de venir.
À Maurice, nous avons grandi avec ce calendrier coloré. Cette pluralité n’est pas un concept théorique ; elle est notre quotidien. Elle est dans nos prénoms, dans nos assiettes, dans nos fêtes, dans nos amitiés. Elle est sur les routes et autour d’une table.
Bien sûr, nous ne sommes pas parfaits. Aucune société ne l’est d’ailleurs. Il existe des incompréhensions, parfois des jugements. Mais il existe surtout une mémoire collective plus forte : celle d’une île qui a appris à faire cohabiter les différences pour survivre, pour mieux grandir, ensemble.
Quand je vois, en à peine une semaine, des hindous en pèlerinage, des familles chinoises en fête, des chrétiens en recueillement et des musulmans en jeûne, je ne vois pas quatre mondes séparés. Je vois une même île qui respire à plusieurs rythmes. Une île qui nous rappelle que l’identité n’est pas un mur, mais une porte. Une île qui porte en elle cette harmonie, rare dans le monde.
La beauté de la diversité mauricienne ne tient pas seulement à la juxtaposition des cultures. Elle tient au respect discret que nous nous offrons les uns aux autres. À cette capacité de dire : « Ta foi est précieuse, même si elle n’est pas la mienne. » À cette habitude d’envoyer un message pour souhaiter une bonne fête, quelle qu’elle soit. Au sens du sacré pour l’autre, même lorsqu’on n’y croit pas.
Notre richesse ne se trouve pas seulement dans nos plages et dans nos lagons turquoise, mais aussi dans cette alchimie lumineuse et fragile à la fois. Là réside notre force et notre vulnérabilité.
Cette semaine est éclairante : nous prenons conscience d’une chose merveilleuse. Les prières changent de langue, mais pas d’intention.
Au fond, que demandent-elles toutes ?
La paix.
La lumière.
La prospérité.
Le pardon.
La force d’aimer mieux.
Et si, au-delà des rites et des traditions, c’était cela qui nous unissait depuis toujours ?
Cette dernière semaine, à Maurice, l’appel à la prière, les cloches, les pétards et les tambours se sont répondu et ont composé une symphonie.
Et j’ai envie d’y croire : tant que nous continuerons à marcher, jeûner, célébrer et espérer côte à côte, notre diversité ne sera jamais une fracture. Elle sera notre plus belle promesse.

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