La clé USB est minuscule. Presque légère. Elle tient dans ma paume comme un secret qu’on n’ose pas révéler. Un objet d’aujourd’hui qui transporte un autre temps, compressé, silencieux, patient.
Nous sommes le 24 décembre 2025 et je revois Simonne après une trentaine d’années. La Belge et moi nous étonnons de ne pas avoir vu le temps passer et nous nous remémorons nos souvenirs de jeunesse. Nous parlons de Marcel, originaire d’Allemagne, qui passait lui aussi ses vacances à Maurice. Toute joyeuse, elle me dit : “Marcel a envoyé quelque chose pour toi.” Elle me tend un emballage, tout petit, en forme de berceau. Étrange ! Curieuse, je m’empresse de l’ouvrir et Simonne ajoute : “Il a mis les photos de nos vacances sur cette clé.” Quel cadeau magnifique ! Je tiens là un trésor.
Quelques jours plus tard, je peux enfin brancher la clé sur mon ordinateur, sans attente précise, sans savoir ce que je vais redécouvrir, sans imaginer que je vais me retrouver face à moi-même, intacte et pourtant déjà lointaine.
Les images s’ouvrent comme on entrouvre une boîte restée trop longtemps fermée. Entre excitation et curiosité, les visages surgissent. Ils me regardent sans me voir. Ils ne savent encore rien de ce que la vie leur réserve. Ils rient sans prudence, posent sans se cacher, habitent leur corps comme s’il était éternel. Cette jeunesse-là avance persuadée que le monde s’arrangera toujours et ignore la chute, la fatigue, la perte.
Je me regarde avec tendresse. Ce visage est le mien, et pourtant il ne connaît pas celle que je suis aujourd’hui. Il ne connaît ni mes silences, ni mes replis, ni mes victoires discrètes. Il porte une confiance brute, insolente, presque indécente. Une manière d’être entière, sans stratégie, sans recul. Je l’observe avec une émotion douce, comme on observe une photographie qu’on aurait aimé protéger davantage.
Je me souviens de ce que je croyais savoir, et surtout de tout ce que j’ignorais. Des renoncements déguisés en choix et des forces insoupçonnées que je n’aurais jamais pu imaginer à cet âge-là.
Autour de moi, il y a les autres. Ceux dont j’avais oublié la voix et le rire. Ceux auprès de qui j’aurais encore aimé m’asseoir pour regarder un coucher de soleil. Ceux que j’ai aimés intensément, parfois maladroitement. Certains ont disparu de ma vie sans fracas, par simple glissement. D’autres ont laissé des traces profondes, comme des empreintes dans le sable mouillé. Je les regarde aujourd’hui avec une tendresse neuve.
Je vois Aline, ma belle amie mexicaine, toute souriante, et me souviens de nos soirées pizzas, de nos après-midi à jouer au tennis, de nos bavardages et de nos confidences. Je repense au départ de sa famille pour l’Afrique du Sud, puis à leur retour au Mexique. Je me souviens encore de ce message sur Facebook qui m’a terrifiée le 7 février 2020. Aline est décédée à la quarantaine, volée par un cancer.
Je revois Michael, beau blond sud-africain aux yeux bleus perçants. Il est protecteur et attentif envers moi. Des attitudes nées du lien fort et sincère entre nos deux familles. Quand il était à Maurice, INXS jouait dans la voiture. Il aimait me faire profiter des avantages que lui permettait son travail quand il séjournait dans des hôtels. “Here you are, Camille ! Stay for the day. This is my room number. Do and take whatever you want !” Carte blanche ! À quinze ans, la joie était immense devant un tel feu vert : à moi la vie ! C’était alors piscine, frites, sauna, jus frais, burger et repos sous un parasol en paille sur la plage. Voilà mon luxe à moi. Et puis, un jour — ou peut-être un soir —, une nouvelle dramatique. Michael a été assassiné sur un parking en Afrique du Sud. Mon sang s’est glacé.
Les photos que je continue à faire défiler sur l’écran ne racontent pas seulement ce qui a été. Elles interrogent ce qui est resté. Qu’est-ce qui survit au temps ? Un regard, une posture, une façon d’être face au monde. Un sourire. Une manière d’agir. Je reconnais chez beaucoup cette impatience douce, ce désir d’absolu de la jeunesse. Je vois aussi ce qui s’est perdu. Comme les pommettes rosées de ma grand-mère. Tout ne peut pas traverser les décennies. Certaines choses sont faites pour s’en aller.
Il y a dans cette traversée du passé quelque chose d’étonnamment paisible. Je ne cherche ni à corriger ni à expliquer. Je laisse être. Je laisse ces images me traverser comme on laisse passer une saison. Je comprends, enfin, que rien n’a été inutile. Que chacune de nos versions a posé une pierre dans nos vies, parfois de travers, parfois solide, mais toujours nécessaire.
Je revois sur ces photos une multitude de gens : ceux qui ont toujours la même coupe de cheveux, ceux qui ont pris cinquante kilos entre-temps, ceux qui sont toujours en couple, ceux qui ont divorcé, ceux avec qui j’allais travailler plus tard. Ceux qui ont le même sourire et le même regard. Avec un pincement au cœur, je regarde ces souvenirs en réalisant que ceux avec qui je passe le plus de temps aujourd’hui, mon mari et mes enfants, ne sont pas témoins de ces moments. Évidemment, rien de surprenant, mais j’aurais aimé superposer ces deux époques et faire de ces souvenirs des rencontres bienveillantes.
La clé USB est retirée. Le silence revient. Mais il n’est plus le même. Il est habité. Comme après une longue et nécessaire conversation, dont on se relève en étant différent.
Je ne me croyais pas nostalgique. Pourtant, en fermant cette parenthèse, je comprends que regarder en arrière n’est pas nécessairement s’attarder dans la mélancolie, mais reconnaître ce qui nous a construits. Garder en soi ces fragments de vie, non pour les retenir, mais pour avancer avec eux.
Memories must last forever.
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