Sortir de dix années où la liberté d’écraser, de piller et même de « planter » n’était réservée qu’aux membres de Lakwizinn et leurs premiers cercles et passer à une autre ère de plus grande respiration a été visiblement mal comprise par certains de nos compatriotes. Liberté a été confondue avec laisser-aller, empiétement incontrôlé du domaine public et une licence pour faire tout et, surtout, n’importe quoi.
On l’a vu au lendemain des élections générales de 2024 lorsque les marchands ont envahi les rues et investi les trottoirs à travers le pays pour vendre leurs marchandises. La remise en ordre s’est imposée d’elle même à la fin de 2025 avec les marchés forains de nuit, sinon l’anarchie qui guettait aurait été difficile à maîtriser.
Pour la pollution sonore, c’est pareil, sinon pire. Il n’y a pas eu que les incidents de Palmar. Des policiers ont été malmenés par les organisateurs d’un énorme vacarme qui dérangeait les autres usagers d’un espace public, la plage. Cela a apparemment provoqué un déclic. Vu l’éloquence des images circulées en boucle et le fait que ce soit des policiers qui aient été impliqués et humiliés lors de ces échanges surréalistes, la réaction n’a pas tardé. Tant mieux.
La pollution sonore est un fléau qui, on l’a oublié, peut conduire à des dérives irréparables. Le 13 décembre dernier, un vieux monsieur, Paul Claude Duval a été assassiné en pleine rue à La Caverne parce qu’il s’apprêtait, une nouvelle fois, à aller dénoncer les nuisances sonores répétées de voisins qui n’arrêtaient pas de lui pourrir l’existence.
On ne sait si, dans ce cas, une meilleure gestion de l’incident par la police aurait peut-être épargné cette triste fin à ce monsieur de 81 ans qui n’aspirait qu’à un peu de quiétude dans ces vieux jours, mais ce problème de pollution sonore n’a, pour dire le moins, que trop duré.
Pas un jour sans que les usagers ne soient témoins de ces voitures transformées en discothèques mobiles avec des sons dignes de rave-parties débridées qui sillonnent villes et villages avec une impunité révoltante. Elles peuvent même passer devant un poste de police sans que les agents ne lèvent le plus petit doigt pour verbaliser les contrevenants ou noter leur immatriculation pour d’éventuelles actions.
Certains officiers attendent apparemment que les citoyens se tournent vers la police de l’environnement pour une action comme si appliquer la loi n’était pas aussi de leur responsabilité. C’est avec ce genre d’attitude que les mauvais comportements s’installent durablement et qu’ils deviennent ensuite difficiles à modifier.
Dans la rue, chez le voisin, les pétards à toute heure de la journée et de la nuit sous les fenêtres de vieilles personnes, les coups de klaxon intempestifs, les motos trafiquées avec des pots d’échappement tonitruants, les haut-parleurs jouant de la musique pas toujours religieuse lors de fêtes qui le sont supposées, les mauvaises habitudes commencent à être bien ancrées.
Même dans le tram, les incivilités de ce genre ne sont pas absentes. Contrairement aux pays développés où il est clairement indiqué que l’usage du portable est restreint et réservé à la partie séparant les rames, et que les passagers ont pris l’habitude de porter leurs écouteurs s’ils veulent écouter de la musique, ici, certains insistent à tout prix pour partager leurs vidéos, pas toujours amusantes, avec leurs voisins immédiats.
D’autres racontent à tue-tête leur vie, parfois intime, et le menu dégusté la veille comme s’ils étaient des vendeurs à la criée au marché. À la moindre remarque d’un passager importuné, si le dénonciateur ne finit pas comme le pauvre Monsieur Duval, s’il n’est pas physiquement agressé à la descente du train, il s’entendra certainement dire sur un ton des plus menaçants « kot ou problem ladan ? »
Aucune manière, aucun respect. Le vivre ensemble, connais pas. Chacun fait comme il veut et quand il veut. C’est ce qui a malheureusement conduit au drame de la Caverne et aux images choquantes de Palmar, pour ne citer que deux cas qui ont défrayé la chronique récemment, alors que la pollution sonore tout comme la pollution tout court sont des infractions du quotidien. L’éducation à la citoyenneté, c’est maintenant, sinon il sera bientôt déjà trop tard.
C’est la liberté qui nous pousse aussi à rendre un hommage à Ram Seegobin qui nous a quitté, cette semaine. C’était quelqu’un qui avait librement choisi son combat bien que rien dans sa vie personnelle ne le destinait à cet engagement militant de tous les instants aux côtés de son épouse Lindsey Collen.
Il était ce collégien qui venait en voiture, à l’opposé de ses amis de classe du collège Royal de Curepipe, Prem Nababsing, qui deviendra son beau-frère, ou le fils de tailleur, Jayen Cuttaree. Mais de tous ceux de cette promotion, il aura été celui qui aura vécu ses convictions avec la même ardeur et la même ténacité tout au long de sa vie d’adulte.
L’engagement deviendra de toute façon une affaire de famille avec d’autres membres de la fratrie fortement impliqués : Vidula Nababsing à la députation mémorable, Pushpa Lallah introduisant les premières écoles pré-primaires où le créole était utilisé et où les classes étaient transformées en terrains de jeux, et Raj Seegobin syndicaliste dans l’enseignement.
Ram Seegobin est ce médecin de profession qui avait créé une coopérative à Bambous, le village bien éloigné de sa ville natale de Curepipe, où il avait choisi d’habiter. Celui qui avait introduit une méthode révolutionnaire pour soigner les gens était aussi connu et apprécié pour son parler limpide et juste. Il aurait été professeur que cela ne surprendrait pas tant il s’exprimait toujours avec clarté et avec un propos toujours bien argumenté. Il défendait ardemment ses idées, mais toujours avec un calme olympien.
Ceux qui l’ont pu soupçonner crispé en auront été pour leur méprise absolue, tant il cultivait un sens de l’humour, parfois incisif. Et avec cet inséparable kurta qu’il portait fièrement et qu’il avait transformé presque en habit d’apparat et de revendication, il laissera définitivement, dans le paysage politique mauricien, le souvenir d’un très chic type.
