191 ans. Officiellement, nous célébrons ce dimanche le 191ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage promulgué à Maurice en 1835. Même si de certains avis, l’esclavage chez nous ne s’est réellement terminé que quatre ans plus tard, vu que l’acte d’abolition prévoyait que celles et ceux qui étaient jusque-là esclavé-es restent au service de leurs maîtres pendant quatre années supplémentaires.
Si elle est souvent overlooked, cette période est loin d’être anodine. Elle dit en fait beaucoup du sort réservé aux ex-esclavé-es. Car pendant ces quatre années, ils-elles ont été maintenu-es dans un état de servitude non payée. Et que ce qui aurait dû être une période de transition pour les accompagner vers la vie libre n’a en réalité été qu’un temps permettant aux propriétaires d’esclavé-es d’assurer sans heurts et sans pertes leur propre transition économique, en remplaçant les esclavé-es par les engagé-es amené-es d’Inde en grand nombre.
On l’a dit et redit : au moment de l’abolition, dans un certain nombre de colonies, ce ne sont pas les esclavé-es qui ont été compensé-es, mais les propriétaires d’esclavé-es.
À Maurice, selon les chiffres de la Slavery Compensation Commission, l’Empire britannique a versé à l’époque plus de 2 millions de livres sterling (soit plus de 1,5 milliard de livres actuelles, donc 93 milliards de roupies) aux propriétaires d’esclavé-es à Maurice en 1835. Avec une moyenne de 31 à 69 livres par esclavé-e, c’est très précisément 2,112,632 de livres sterling qui ont été versées aux propriétaires mauriciens, sur un total de 7,386 réclamations totalisant 66,343 esclavé-es (dont 26,800 esclaves agricoles et 22,200 esclaves domestiques).
Pour financer le versement de cette compensation à Maurice et dans ses colonies, le gouvernement britannique a eu recours à un emprunt de 15 millions de livres sterling auprès des frères Rothschild et Montefiore. Et les contribuables britanniques ont récemment appris avec stupéfaction qu’ils ont continué à rembourser cet emprunt jusqu’en… 2015.
À Maurice comme dans d’autres colonies, les effets se sont aussi prolongés. « En indemnisant les maîtres au lieu des victimes, les sociétés coloniales ont approfondi les blessures de l’esclavage et ont posé les fondations d’inégalités structurelles qui perdurent », soulignait l’historienne mauricienne Stéphanie Tamby-Lai, lors d’une conférence tenue en mai dernier dans le cadre de l’Africa Day.
Là où le gouvernement britannique aurait pu faire provision pour qu’une partie de cette indemnisation versée aux propriétaires serve à assurer aux ex-esclavés un logement, un revenu, l’accès à l’éducation, il n’en a rien été. De fait, rien n’a été fait, ni sur le plan matériel, ni sur le plan humain, pour leur assurer une transition de l’état d’esclavé-e à libre. Pour réparer les blessures morales infligées, pour assurer des moyens de subsistance.
Comment survit-on à cela ?
Que construit-on à partir de cela ?
Quand, donc, parlerons-nous réellement de cela avec toutes les parties en présence ?
Quand mettrons-nous sur la table les documents, les chiffres, la réalité crue de qui a bénéficié et dans quelle mesure ? Comment cet argent a servi à asseoir la richesse de déjà riches et à accroître encore davantage cette richesse en finançant la mise en place de certaines institutions, à acheter plus de terres et d’équipements (notamment pour la mécanisation des moulins à sucre), voire à faire venir des travailleurs engagés ?
Ce n’est pas « que » du passé. C’est ce qui irrigue encore fondamentalement notre organisation économique, sociale et politique.
Car oui, les inégalités qui découlent de l’esclavage sont persistantes. Et elles s’étendent au-delà des seuls déséquilibres économiques pour toucher profondément la psychologie, les identités et le vécu subséquent de celles et ceux qui descendent de cette exploitation subie sans réparation.
Reconnaître les injustices passées et la persistance de leurs effets.
Mettre en place les mécanismes permettant de rétablir la justice.
Car oui, c’est bien de justice qu’il est question.
Il y a la question de la réhabilitation de l’histoire et des mémoires liées à l’esclavage.
La mise en valeur du marronage au lieu de l’asservissement y concourt. Et y participe aussi la décision annoncée, ce week-end, par le gouvernement d’enlever du Bassin des Esclaves et du Marché des Esclaves à Pamplemousses des statuettes commémoratives représentant des esclavé-es agenouillé-es. Aller au-delà de l’image de soumission pour valoriser la combativité qui n’a jamais cessé d’habiter les esclavé-es. Et battre en brèche l’image de descendants paresseux et ne participant pas à la construction nationale qui continue à être très largement véhiculée par le récit dominant, y compris par un ministre du précédent gouvernement, lors d’une allocution publique en Inde, il y a moins de deux ans…
Il y a aussi les travaux menés de plus en plus en plus autour de personnes instituées en personnages inspirants. Anna de Bengale comme symbole du marronage et de la résistance sous la période hollandaise. Ces jours-ci, la parution de l’ouvrage Le regard de l’ancêtre esclave où Nicolas Couronne partage le fabuleux travail de recherche qui l’a mené, à partir d’une énigmatique photo, à retracer l’incroyable destin de Constance Couronne. Petite esclavée mauricienne condamnée à l’âge de 8 ans, pour avoir supposément tenté d’empoisonner sa maîtresse, à être envoyée en prison en Australie (ce qui ferait d’elle la plus jeune convict de l’histoire de ce pays). Et qui y forgera un destin riche, et largement méconnu.
D’autres projets de ce type méritent d’être encouragés et soutenus. Ils complètent et enrichissent la recherche généalogique que favorise aujourd’hui le Centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Dans le but de permettre à chaque individu de retracer ses origines, de reconstruire une lignée familiale brisée par la violence historique de l’esclavage, de prendre pleinement conscience que son histoire ne commence pas avec l’esclavage, mais remonte à un continent, une civilisation, une culture riche.
L’œuvre de réparation morale est capitale.
Mais elle doit être accompagnée de la non moins capitale question du volet de réparation matérielle.
Parce qu’il ne sera pas possible d’aller vers une politique d’équité tant que nous n’aurons pas décidé de nous confronter aux inégalités systémiques qui continuent de parcourir et de gangréner notre société en conséquence de cette époque.
Ce 29 janvier 2026, l’Assemblée nationale française a adopté à l’unanimité une proposition de loi de réparation pour les enfants dits de la Creuse. Ces 2015 enfants réunionnais qui, entre 1962 et 1984, ont été enlevés de La Réunion sur décision de l’État français pour être placés dans des départements ruraux en France. Porté par la députée réunionnaise Karine Lebon, ce texte prévoit la création d’une commission pour la mémoire, l’institution d’une journée nationale d’hommage et un dédommagement forfaitaire pour les victimes. « Nous n’avons pas le pouvoir de leur rendre leur enfance, mais celui d’affronter l’histoire », a déclaré la députée.
On ne peut pas « réparer » celles et ceux qui, à l’époque, ont subi la violence de l’esclavage. Mais on peut décider de se confronter aux inégalités systémiques que cela a engendrées. Parce que beaucoup de la violence qui nous saute aujourd’hui aux yeux trouve aussi là ses racines. Le rapport de la Commission Justice et Vérité remis au gouvernement en 2011 constituait déjà une bonne base pour cela. 15 ans plus tard, qu’en avons-nous fait ?
191 ans après l’abolition officielle de l’esclavage, allons-nous nous contenter d’une énième commémoration sans effet ?
SHENAZ PATEL
