Faits et effets : Tou enn sel, sa !

La petite parenthèse enchantée des célébrations du 12 mars semble devoir se refermer assez rapidement. Oui, elle était bien la cérémonie officielle du Champ de Mars, oui, le discours à la nation du Premier ministre était tout à fait dans l’air du temps, oui aussi, les belles ballades patriotiques chantées par plusieurs voix, dont l’envoûtante Maurice, je t’aime de Rilaze, mais…

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Il y a tout le reste, tout ce qui pousse ces jours-ci à donner de la substance à ceux qui, de plus en plus nombreux, en sont arrivés à penser que la promesse du changement ressemble en fait à du pareil au même. Comment ne pas les comprendre lorsque ceux qui étaient les symboles de l’autocratie, du favoritisme, de la corruption – incarnés par le régime de Pravind Jugnauth – reviennent à grands pas, non pas par une porte dérobée, mais sur un tapis rouge. Cela conforte le sentiment populaire que « tou enn sel, sa ! »

La Financial Crimes Commission (FCC) a émis un communiqué pour dire qu’elle ne se laissera pas intimider par les menaces contre son directeur, à l’intérim prolongé, et ses enquêteurs. Soit. C’est, certes, le risque du métier mais un communiqué ne suffira pas. Il faudra identifier les auteurs de ces actes d’intimidation et vite les traîner en justice.

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La FCC devrait aussi communiquer sur d’autres dossiers qui sont suivis avec une attention particulière par la population. Les journalistes sont souvent interrogés sur les suites de l’enquête concernant les valises, montres Hermès et bijoux retrouvés dans les affaires qui appartiendraient à Pravind et Kobita Jugnauth, dont les noms apparaissent d’ailleurs sur de nombreuses factures saisies par les enquêteurs.

Si l’ancien Premier ministre est sous le coup d’une accusation de blanchiment de Rs 114 millions, le traitement réservé à son épouse n’en finit plus d’intriguer. Entendue une première fois en février 2025, elle sera convoquée début septembre prochain pour un interrogatoire dans les locaux de la FCC à Réduit.

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Et alors que l’on croyait que l’affaire progressait et que les enquêteurs avaient bien ficelé leurs dossiers, le passage de l’épouse de l’ex-PM, dont le rôle prépondérant fut confirmé par les Moustass Leaks, fut non seulement bref et relaxe, mais les mieux informés avaient expliqué que la brièveté de la visite s’expliquerait par l’oubli des lunettes de lecture de la convoquée.

On ne sait pas encore si les lunettes ont été retrouvées ou si elles se sont égarées dans une valise valsante quelconque, comme celles qui contenaient les Rs 114 millions, mais ce sont déjà six mois qui se sont écoulés depuis ce passage furtif à la FCC, et rien depuis. Kobita Jugnauth, bien que faisant l’objet d’une « notification on departure », a pu quitter le pays. De quoi faire douter du sérieux des enquêtes menées et des grandes envolées sur la determination.

Il ne faut, sans doute, voir aucun rapprochement avec le contrat obtenu par le marchand poisson préféré de Pravind Jugnauth, mais il est légitime de se poser des questions sur les conditions dans lesquelles Bassoo Seetaram effectue un tel come-back spectaculaire dans le giron financier du pouvoir.

L’ancien fournisseur de poissons aux établissements pénitentiaires récupère son contrat à hauteur de Rs 12 millions après un exercice d’appel d’offres, explique le commissaire des prisons Dev Jokhoo. Ah bon, quelqu’un dont le dossier est aussi chargé a eu le droit de participer à un appel d’offres ? C’est ça la nouvelle version de la bonne gouvernance ?

On aurait pu croire que le pays, suivi déjà de très près par les agences de notation et par Transparency International, aurait suivi à la lettre les critères établis par la banque mondiale, entre autres, sur la qualité des participants aux marchés publics. Lesquels reposent sur l’intégrité et surtout l’absence de tout passif.

Bassoo Seetaram avait, dès le 15 février 2025, fait l’objet d’une « notification on departure ». C’était le jour de l’arrestation de Pravind Jugnauth qui avait, comme on le sait, bénéficié de la liberté conditionnelle un dimanche. C’est aussi l’époque où un entrepreneur avait mis en demeure le négociant en poissons pour des factures non-honorées à hauteur de Rs 400,000 pour des travaux de nettoyage de la résidence de Pravind Jugnauth à Angus Road en 2022.

C’était l’époque où les courtisans favorisés jouaient goulûment aux paillassons pour mieux se faire voir et surtout pour obtenir d’éventuelles prébendes. Et c’est ce genre « d’entrepreneurs », par ailleurs abondamment cité dans les Kistnen Papers, qui obtient des contrats d’un gouvernement censé incarner le changement.

Avant l’épisode FCC et l’opération de « super scavenging » à Angus Road, il y avait aussi eu celui du Wakashio. Ce navire échoué au large de pointe d’Esny et qui avait déversé son carburant dans le lagon. Jusqu’ici, personne n’a pu expliquer ce que faisait Bassoo Seetaram sur le pont du bateau, avant qu’il ne se fracasse.

Lorsqu’on sait qu’une figure de la trempe du précédent chef de l’Église catholique, Maurice Piat, n’avait pas hésité, dans son homélie à l’occasion de la messe du père Laval, de se faire l’écho de ceux qui soupçonnaient le navire de transporter des produits illicites et qu’il avait approché nos côtes pour larguer sa marchandise, toutes les conjectures ne sont pas exclues.

Mais il n’y a pas eu que lui. Navin Ramgoolam lui-même avait, dans un commentaire public, posé la question suivante : « Que faisait Bassoo Seetaram sur le Wakashio ? » Si la réponse à cette interrogation n’est jamais venue, malgré l’enquête initiée par l’ancien gouvernement, l’objet de la question troublante de celui qui est redevenu Premier ministre a raflé un contrat de la part d’un des services relevant de sa responsabilité et de celui qu’il a nommé à la tête des prisons.

Voilà deux cas qui font jaser et ce n’est, peut-être, pas terminé lorsqu’on sait que des enquêtes sur la Silver Bank sont au point mort et que les bandits de grand chemin de l’ancien régime se la coulent toujours douce, sans être le moindrement inquiétés. Qui sait, on pourrait bientôt voir Avinash Gopee, Sham Mathura ou Rama Rao obtenir des contrats ici et là… Comment ne pas être dépité et dégoûté par cette étrange version du changement !?

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