La guerre des mots…

Le vocabulaire guerrier a envahi le monde.

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Cela faisait un moment, mais on a définitivement franchi un cap au cours de la semaine écoulée lorsque, ce dimanche 5 avril, sur sa platefome Truth Social, Donald Trump poste : « Tuesday will be Power Plant Day, and Bridge Day, all wrapped up in one, in Iran. There will be nothing like it!!! Open the Fuckin’ Strait, you crazy bastards, or you’ll be living in Hell – JUST WATCH! Praise be to Allah. President DONALD J. TRUMP ». Par la suite, il déclarait à Fox News qu’il y avait “a good chance” d’atteindre un deal le lundi, mais qu’il considérait la possibilité de « blowing everything up and taking over the oil » si celui-ci n’était pas atteint rapidement. Et réitérant sa menace de détruire totalement la « civilisation iranienne ».

Ce n’est pas un quidam qui déblatère sur sa petite page sur les réseaux sociaux. C’est le Président des États Unis qui utilise un langage d’une violence, d’une démesure et d’une portée absolument folles. Détruire totalement une civilisation, really ? Comme si on jouait aux Lego ? Dans quel monde s’exprimer ainsi est-il acceptable pour, de surcroit, le Président d’un pays qui se revendique plus que jamais comme la première puissance mondiale ?

Le problème, c’est que nous assistons à une totale normalisation de cette violence et de cette démesure langagière. C’est Trump, dit-on, avec une forme de fatalisme.

Et c’est Trump, qui a aussi habitué le monde à ses volte-face inexplicables, qui deux jours plus tard, le mardi 7 avril, revient sur ses menaces d’apocalypse en annonçant qu’un accord a été trouvé avec l’Iran pour un cessez-le-feu incluant une réouverture du détroit d’Ormuz. Après avoir parlé d’anéantissement, voilà qu’il va s’allier à ceux jugés hier trop dangereux avec leur risque d’arme nucléaire pour, au final, faire de l’argent en co-gérant le passage dans le stratégique détroit d’Ormuz…

Et voilà le nerf de cette guerre, comme de tant d’autres, exposé à vif et sans complexe. Car c’est bien de cela qu’il s’agit aussi depuis le début : de ce que la guerre rapporte à certains. Alors que dans le monde entier, les répercussions économiques de cette attaque contre l’Iran menée par les États Unis et Israël seront catastrophiques, alors que chez nous le prix de l’électricité augmente en conséquence de 15% et le prix du pain de 50%, pour certains, proches de Donald Trump, notamment, la guerre est une manne financière.

De fait, les États-Unis s’orientent clairement vers une véritable économie de guerre de plus en plus massive et inscrite dans la durée. Donald Trump a ainsi annoncé la semaine dernière sa décision de demander au Congrès de porter le total des dépenses militaires des États Unis à la somme prodigieuse de 1,500 milliards de dollars en 2027 : soit 1,100 milliards pour le Pentagone et une rallonge de près de 400 milliards de dollars pour un programme exceptionnel de reconstitution des stocks de munitions, qui se sont rapidement réduits avec l’attaque américaine sur l’Iran. Cela équivaut, donc, à une hausse de 42% des dépenses de défense déjà énormes des États-Unis, un record…

En 2003, le secrétaire d’État américain Colin Powell affirme à la tribune de l’ONU que l’Irak détient « des armes de destruction massive ». Il justifie ainsi le début d’une « guerre préventive », qui durera 10 ans et déstabilisera durablement la région, en mettant en avant des informations dont il viendra lui-même reconnaître par la suite qu’il s’agissait de « faux renseignements ». De fait, aucune arme nucléaire ne sera trouvée sur place. Et Colin Powell dira par la suite regretter cette prise de position.

Le vocabulaire agressif envahit le monde et, à divers niveaux, se normalise totalement. Chez nous, on peut voir s’afficher en ce moment la campagne publicitaire d’une grande compagnie d’assurance qui proclame en larges lettres : « Enn kouyon inn tap ek mo loto, aster-la mo dans toupi » ou encore « Ayo foutou, touletan ena lake, enn mari bez sa ».

Cela n’a l’air de rien, mais cela dénote un glissement dans l’affichage d’un vocabulaire qui témoigne de l’agressivité, voire de la violence dans le langage auxquels nous sommes de plus en plus soumis au quotidien. Et contribue aussi, par extension, à une forme de banalisation…

Le 26 avril 1937, la petite ville basque de Gernika est bombardée.

Depuis le 17 juillet 1936, l’Espagne est déchirée par une guerre civile qui éclate lorsque le général Francisco Franco mène un soulèvement militaire contre la jeune République et son gouvernement de Front populaire élu démocratiquement le 16 février.

À Gernika, ce bombardement mené par le camp franquiste tuera 1,654 des 5,000 habitants.

Quelques jours plus tard, début mai 1937, le peintre Pablo Picasso, poussé par sa nouvelle compagne Dora Maar (artiste photographe et militante antifasciste), s’attèle à peindre un tableau dans son atelier du 7 rue des Grands-Augustins à Paris. Un mois plus tard, le 4 juin 1937, il livre cette œuvre qui fera date : de dimensions monumentales (3,5 mètres de hauteur sur 7,8 mètres de largeur), ce tableau baptisé Guernica, peint dans un camaïeu de gris, est reçu comme un hommage bouleversant aux martyrs de la guerre, et une allégorie universelle de la paix.

Régulièrement convoqué pour dénoncer les conflits contemporains, Guernica fait actuellement l’objet d’une polémique qui le replace dans l’actualité. Conservée plus de quarante ans au Museum of Modern Art aux États Unis, l’œuvre, qui a beaucoup voyagé, n’est revenue en Espagne qu’en 1981, après la fin du franquisme, avant d’être installée en 1992 au Museo Reina Sofía à Madrid où elle attire aujourd’hui plus d’un million et demi de visiteurs par an. Il y a deux semaines, le Président régional basque Imanol Pradales a insisté auprès du Premier ministre Pedro Sanchez pour que Guernica soit exposé au Musée Guggenheim Bilbao à l’occasion du 90ème anniversaire du bombardement de Gernika, « comme une forme de réparation et de mémoire historique ». Mais un rapport technique du ministère de la Culture déconseillerait fortement son transfert, en raison de la fragilité de l’œuvre marquée par « une longue vie de voyages et d’aléas ». Le débat se poursuit.

Les personnages qui composent cette œuvre ne pouvant être exactement identifiés, le tableau a donné lieu à de nombreuses interprétations. Certains estiment que le taureau représente la brutalité, que le cheval est le peuple. Picasso, lui, a toujours refusé d’en donner une lecture arrêtée. « Ce taureau est un taureau. Ce cheval est un cheval. […] Il faut que le public, les spectateurs voient dans le cheval, dans le taureau, des symboles qu’ils interprètent comme ils l’entendent. Il y a des animaux massacrés. C’est tout pour moi, au public de voir ce qu’il voit », dit Picasso en 1947. Guernica acquiert ainsi, comme le note le critique d’art Christian Zervos en 1938, le pouvoir « magique » d’une œuvre « ouverte ».

Ce pouvoir, il a pu être mesuré aussi localement lors d’un cours d’alphabétisation mené en 2006 par Ledikasyon pou Travayer avec des pêcheurs de Mahébourg. Confrontés à Guernica, ils livreront des mots bouleversants mis en forme par Lindsey Collen. Et ça donne ceci :

Enn katastrof. Latristes, buku trist. Dimunn pena kontrol.
Zot fatige, pe kumans kurbe.

Ena zanfan inn mor. Suval pe kriye, pe trene, pe ranpe.

Suval pe rod so met ki’nn tonbe.

Lake bef pe pran dife.

Lekor dimunn pe transe, ena disan pe verse.

Kriyote.

Enn dimunn pe galupe. Enn pe kriye, lebra dan ler, pe inplor lape

Ziska seval pe dir arete lager.

Li trist, buku trist. Blan lor nwar, dub fas, bann figir bizar.

Desin-la, li enpe diforme. We. Bizar.

Form ki pa existe, form inkoni.

Tandans kuler nwar blan. Enpe ble pal.

Pena zonn, ver, ruz, pena zonn, pena ver.

Sa nwar la enn zar disan, enn kuler fer per.

Fer sagren, kapav plore. Fer trakase. Fer nu per.

Enn lafreyer.

Ena dominer lor seki pli feb. Bann la pe rod sekur

Seki’nn tonbe pe rod dilo.

Dimunn paret fatige, pe kumans kurbe.

E pa kone sipa

Zot pu gagn led ar lezot ?

Enn gran dezord ladan. Tu pe sufer lager.

Lizye lor lemond,

Glob sa. Glob ki pa pe kapav donn lekleraz.

Manyer pei pe derule,

Pa kone dime ki pu arive.

Des mots qui font écho, des mots à partager, solidairement, façon aussi de contrer le déferlement d’une violence déshumanisante…

SHENAZ PATEL

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