Et voilà ! Nous y sommes.
Ce samedi 28 février, les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran, avec des répercussions sur plusieurs pays du Golfe comme le Qatar, Bahreïn et les Émirats Arabes Unis.
Et nous sommes, à Maurice, directement concernés par ce qui, pour certains, pourrait s’apparenter au déclenchement de la Troisième Guerre mondiale.
Directement concernés, à travers la base militaire de Diego Garcia. Plus que jamais dans l’actualité. Car l’île principale de l’archipel des Chagos est tout à fait susceptible d’être utilisée dans le cadre de cette offensive, comme elle le fut pour les attaques américaines contre l’Afghanistan en 2001 et contre l’Irak en 2003.
Certes, ce n’est pas la résolution de la question de souveraineté de Maurice sur les Chagos qui y changerait quelque chose. Car même si Maurice avait récupéré sa souveraineté comme prévu ces derniers mois, l’accord impliquait que la Grande-Bretagne conserve le contrôle sur Diego Garcia et continue à la louer aux États-Unis pour le maintien de leur importante base militaire.
Mais le débarquement ce 16 février 2026 de quatre Chagossiens menés par Misley Mandarin sur l’île du Coin, située dans l’atoll de Peros Banhos au sein de l’archipel des Chagos, est venu compliquer davantage les choses. Le UK Foreign, Commonwealth and Development Office (FCDO) a immédiatement émis un ordre d’expulsion. Mais les avocats représentant les quatre Chagossiens ont dans la foulée obtenu de la Haute Cour du Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT) une injonction temporaire interdisant l’expulsion du groupe de quatre Chagossiens de l’archipel des Chagos, et accordant un délai de sept jours au BIOT pour venir s’expliquer sur sa décision de servir un ordre d’éviction à ces Chagossiens. Ce jeudi 26 février 2026, cette injonction a été maintenue, permettant aux Chagossiens de rester sur l’île du Coin jusqu’à la tenue d’une audience complète sur le fond de l’affaire fixée au 13 mars 2026. Soit au lendemain de la célébration du 58e anniversaire de l’indépendance de Maurice…
Il faut le reconnaître : Misley Mandarin a accompli-là un coup d’éclat de premier ordre. Personne ne s’attendait à voir débarquer ainsi sur Peros Banhos ces quatre Chagossiens d’origine établis en Grande-Bretagne (dont un natif des Chagos, Michel Mandarin, 72 ans, âgé de 14 ans lorsqu’il fut expulsé de son île natale).
On peut dire que cela bafoue totalement le droit international, le long combat juridique mené par Olivier Bancoult et l’État mauricien, et le jugement de la Cour internationale de Justice (CIJ) en 2019 qui affirmait que les Chagos appartiennent au territoire mauricien, que leur détachement par la Grande-Bretagne au moment de l’indépendance était illégal et que la souveraineté totale de Maurice sur ce territoire devait être immédiatement rétabli. Mais on peut aussi considérer qu’il y a quelque chose d’assez « grandiose » dans ce geste : là où les discussions internationales semblent s’enliser dans des atermoiements sans fin, suspendues aux caprices et retournements imprévisibles du président Donald Trump, quatre hommes ont quelque part choisi de replacer l’humain au centre de la table. D’être le fer-de-lance des opprimé-es.
Car oui, on se retrouve quelque part là sur ce qui a présidé à l’éviction des Chagossien-nes entre 1967 et 1973 : des considérations géo-stratégico-politiques qui ont complètement évincé l’aspect humain. La réalité de ces hommes, femmes, enfants qui, en quelques jours/heures, ont été virés de chez eux, de leur maison, de leur île, de leur vie. Sans jamais être consultés, sans jamais être informés du sort qui leur était réservé par les grandes puissances, sans jamais comprendre ce qui leur était infligé.
Et cette fois encore, dans les discussions qui ont eu lieu entre gouvernements britannique, américain et mauricien, les Chagossiens établis en Angleterre dénoncent le fait qu’ils n’ont jamais été associés aux consultations.
Qu’on le veuille ou non, cela pose effectivement problème. Car si l’on peut dire que les Chagossiens de Maurice représentés par Olivier Bancoult ont été quelque part partie prenante de l’accord, on ne peut nier le fait qu’il y a en Grande-Bretagne une communauté chagossienne de plus en plus importante qui, elle, semble davantage suivre Misley Mandarin. Refusant que les Chagos soient restitués à la souveraineté de Maurice, préférant que l’archipel demeure sous contrôle britannique.
Oui, il y a un terrible paradoxe à voir ces quatre Chagossiens débarquer sur Peros Banhos en agitant les drapeaux britannique et américain, alors que ce sont ces deux puissances qui sont responsables de l’éviction des Chagossien-nes de leur archipel comme des moins que rien il y a une cinquantaine d’années. Et en entendant Misley Mandarin clamer « Nous ne sommes pas Mauriciens ».
Mais comment nier qu’il y a aussi quelque chose à entendre chez ces Chagossine-nes qui s’offusquent de voir Maurice revendiquer aujourd’hui sa souveraineté avec autant d’insistance, alors qu’ils estiment que Maurice les a « vendus » pour obtenir son indépendance en 1968 ? En recevant de ces mêmes autorités britanniques £3 millions. En les méprisant, les traitant péjorativement de « zilwa », les parquant dans des conditions de pauvreté absolue lorsqu’ils ont été débarqués sur notre territoire et tout au long des années suivantes.
Oui, il y a quelque chose dans ce que disent aujourd’hui ces Chagossien-nes qui s’assurent, à travers ce débarquement imprévu, qu’on les voie et qu’on les entende.
Mais il y a autre chose.
Il y a cet homme, Misley Mandarin, qui se présente comme le « First Minister du gouvernement chagossien en exil », alors qu’il n’est absolument pas mandaté pour cela, qui annonce qu’il décidera quels Chagossien-nes auront le droit de retourner aux Chagos ou pas, et que les descendants de Chagossiens s’identifiant comme Mauriciens se verront seulement allouer un droit de visite…
Il y a le fait que tout cela est clairement « accompagné », disent certains, « instrumentalisé », disent d’autres, par l’extrême droite britannique. Cela se manifeste clairement à travers le fait que l’expédition est accompagnée, et financée à ses propres dires, par Adam Holloway, ex-soldat et député conservateur jusqu’en 2025 avant de rejoindre Reform UK, parti populiste de la droite dure dirigé par Nigel Farage, qui s’est clairement opposé au retour des Chagos à Maurice. Ce même Nigel Farage qui a tenté, en vain, de rejoindre Mandarin à partir des Maldives il y a quelques jours. Les Maldives qui ont soudain affirmé leur décision de revendiquer leur souveraineté sur les Chagos (ces mêmes Maldives qui, rappelons-le, au moment du vote du 22 mai 2019 à l’Assemblée générale des Nations Unies, faisaient partie des six pays ayant voté contre la reconnaissance de la souveraineté de Maurice sur les Chagos (aux côtés du Royaume-Uni, des États-Unis, de l’Australie, de la Hongrie et d’Israël).
Il y a Misley Mandarin toujours, qui fanfaronnait il y a quelques jours qu’il donnait son accord à Donald Trump pour utiliser Diego Garcia pour bombarder l’Iran… Cela au lendemain du discours sur l’État de l’Union du 25 février, où Donald Trump insistait sur la nécessité de maintenir une posture de puissance face aux tensions mondiales, notamment au Moyen-Orient, réaffirmant que l’équilibre international repose sur la détermination américaine.
Il y a le nombrilisme manifestement débridé de certains au cœur du jeu politico-stratégique.
Il y a les natifs/natives survivants des Chagos, de moins en moins nombreux, qui revendiquent la terre où est enterré leur nombril.
Il y a la République de Maurice, curieusement peu réactive ces jours-ci, qui se retrouve au cœur du plus brûlant enjeu mondial du moment. Avec une base militaire américaine de premier plan sur une part de territoire sur lequel nous espérions finalement retrouver la souveraineté, jusqu’à ce qu’un groupe d’hommes vienne revendiquer sa souveraineté en tant que peuple chagossien à part exclusive et non comme faisant partie de la République de Maurice.
L’imbroglio est total. Les manipulations nombreuses.
Et au-dessus de nos têtes, le spectre de la guerre plane comme le ventre d’un bombardier chargé jusqu’à la gueule d’engins de destruction et de mort…
SHENAZ PATEL
