Humeur : Des intermédiaires

Nous avons tellement pris l’habitude à Maurice de ne pas croire dans le respect des règlements – que certains appellent pompeusement protocoles – que nous avons fini par croire que les lois ont été faites pour être contournées. Qu’il ne suffit pas de respecter les procédures établies pour obtenir un document, un permis, une patente, ou tout simplement une copie d’un acte de naissance. Qu’il faudra impérativement faire appel à un contact, une personne supposément bien placée qui sait faire faire les démarches ou avancer les dossiers. La personne providentielle qui est supposée surmonter les obstacles, réduire les difficultés et faire aboutir les démarches administratives. Cette croyance s’est tellement développée qu’elle est en passe de faire partie de l’ADN du Mauricien. On entend de plus en plus chuchoter cette question : « Ou konn kiken dans sa biro la » ? « Ou énan enn kontak laba » ?
Le kiken ou le kontak désignant une espèce en voie de prolifération : l’intermédiaire. Celui qui, selon ses dires, ouvre toutes les portes, même celles qui sont barricadées, obtient tous les numéros de téléphone privés, parle à l’oreille du décideur, quel que soit son niveau. Ne croyez pas que l’utilisation d’un intermédiaire est une pratique qui ne concerne que les ti dimoun dépassés par les complexités administratives, les gran dimoun aussi y ont recours régulièrement. Et plus on monte en grade, plus le prix de la prestation de l’intermédiaire prend l’ascenseur. Si le petit intermédiaire affirme qu’il peut causer à l’oreille de l’officier qui fait avancer le dossier, le grand lui va plus haut et plus loin : il promet même de faire se déplacer un haut fonctionnaire et, pourquoi pas, le ministre concerné. Le problème réside dans le fait que même si l’intermédiaire ne parvient pas à rendre le service demandé, et monnayé, même si le demandeur se rend compte, après coup quand il est trop tard, qu’il s’est fait rouler dans la farine, il ne peut pas le dénoncer. Il a les mains liées et la bouche cousue parce qu’il a participé à une « offense ». Il faut le souligner : tenter de contourner un règlement, essayer de faire modifier un document équivaut à participer à une tentative de corruption. C’est pour cette raison que les « victimes » des intermédiaires – on devrait plutôt dire leurs complices – n’ont que leurs yeux pour pleurer l’argent investi, sans aucune possibilité de saisir la justice, ou de se faire rembourser.
L’intermédiaire, espèce en voie de prolifération, est généralement beau parleur et magnifique raconteur d’histoires. Il est capable de faire avaler n’importe quelle couleuvre à sa « victime/complice » qui, il faut aussi le reconnaître, a de sérieuses prédispositions à avaler n’importe quoi. Plus c’est gros, plus ça passe, plus c’est visiblement impossible à obtenir, plus on y croit. L’intermédiaire est capable de se présenter comme ayant travaillé pour de grandes entreprises et même des instances internationales. Il est tellement convaincant qu’il paraît que certains d’entre eux ont séduit des ministres qui les ont engagés dans leurs cabinets. Comme pour les fameuses carapates qui changent de chien, les intermédiaires sont particulièrement actifs dans les périodes de changements de régime. D’une part, pour prendre les places de leurs prédécesseurs de l’ancien régime ; de l’autre, parce que des responsables politiques ayant passé des années dans l’opposition sont avides de compliments, de flatteries, et sont de grands crédules.
« Qualités » que les intermédiaires savent exploiter, mieux que les meilleurs chatwas. L’actualité de la semaine donne un exemple saisissant de la capacité de l’intermédiaire à exploiter la crédulité d’une « victime/complice. » Il s’agit d’un investisseur étranger, établi à Maurice depuis des années et dirigeant une entreprise prospère, qui a entamé les démarches pour obtenir la citoyenneté mauricienne pour lui, sa famille et son partenaire d’affaires. Après avoir soumis les documents requis au PMO, il a été approché par une intermédiaire, qui s’est présentée comme une consultante, qui lui a assuré bénéficier des contacts nécessaires pour faire aboutir sa demande. Convaincu par les arguments de l’intermédiaire, ses « clients » lui auraient remis plus de Rs 3 millions pour ses services après avoir signé toutes sortes de documents. Quand la demande de citoyenneté a été refusée, la consultante, jamais à court d’argument comme tout intermédiaire qui se respecte, leur a dit qu’elle allait faire une nouvelle demande qui allait aboutir. Les deux investisseurs l’ont cru et sont tombés des nues quand ils ont appris que la consultante en question avait été arrêtée par la FCC dans le cadre d’une autre enquête. Est-ce qu’ils auraient avoué avoir été victimes d’une intermédiaire dans cette histoire où la crédulité faisait jeu égal avec le couillonnisme, si la consultante n’avait pas été arrêtée ?
Jean-Claude Antoine

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