Humeur — Ram Seegobin

C’est lors de ses études en sciences puis en médecine, en Angleterre, que Ram Seegobin acquit et développa les convictions politiques qu’il tentera, pendant toute sa vie, de mettre en pratique. Au cours d’un séjour à Maurice, au début des années 1970, il rejoint le MMM, alors embryonnaire, participe aux grèves et manifestations, avant de regagner Londres, pour échapper à la répression de la police Ramgoolam /Duval.

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Il rencontre Lindsey Collen, Sud-Africaine engagée comme lui dans tous les mouvements militants pour la décolonisation, avec qui il partagera tous les combats de sa vie. Revenu à Maurice, après un séjour manqué en Afrique, Ram refuse d’entrer comme médecin dans le service public, ne veut pas faire de clientèle privée, et finit par créer, en 1975, une coopérative de santé dans le village de Bambous, où il s’est installé. Parallèlement tout en se livrant à sa grande passion, la pêche traditionnelle en pirogue, il retourne au MMM, participe aux débats et manifestations du moment dont la révolte des étudiants, en Mai 75, mais tout en insistant sur la nécessité d’éduquer et de conscientiser politiquement la classe ouvrière, à travers la lutte des classes.

Mais à partir de 1976, le MMM décide d’abandonner la voie révolutionnaire pour remporter le pouvoir par la voie électorale et Ram – et ceux qui suivent sa tendance idéologique – commence à prendre ses distances du parti. L’accord pré-électoral MMM/MSM/OF pour les élections de 1982, qu’il qualifie d’alliance politique communale, le pousse à quitter le MMM et à fonder son propre parti dont le nom est tout un programme politique : Lalit. Pendant des années, le docteur aux savettes éponge enfourchera sa motocyclette pour aller animer réunions, cours de formation, conférences et débats aux quatre coins du pays.

De préférence, dans les régions rurales et les cités ouvrières. Au fil des années, Lalit s’imposera comme le seul parti politique de Maurice qui n’aura jamais dévié de sa ligne et de ses objectifs politiques et n’aura jamais contracté d’alliance politique. Il mènera le combat pour des sujets fondamentaux : la reconnaissance et l’utilisation de la langue kreol ; l’éducation ; le syndicalisme, l’égalité entre hommes femmes ; la rétrocession des Chagos ; le communalisme et la solidarité avec les peuples opprimés, dont celui de Gaza. Certains, surtout ceux qui ont quitté Lalit, ont dit que le parti pouvait fonctionner comme une secte dont Ram était le gourou dogmatique, autoritaire et dictatorial n’acceptant pas la contradiction et la remise en question, comme tous les leaders politiques. Ceux qui sont restés et tous ceux qui suivent Lalit affirment, au contraire, que l’enseignement dispensé par Ram les a libérés, rendus plus forts, plus conscients des inégalités et de la nécessité de les combattre en s’instruisant – fair travay zot la tet – pour le faire.

Même si ses adversaires ont longtemps essayé de faire de lui un marginal répétant le même refrain et les mêmes slogans anti-capitaliste, Ram a su obtenir le respect qu’il méritait dans le débat public. Ses interviews et ses déclarations sur les sujets d’actualité locale et internationale, ses analyses de la situation politique et économique étaient suivies avec attention, même par ces tenants du grand capital, cette minorité qui contrôlait les richesses du pays, qu’il ne cessait de dénoncer. Alors que tous les partis politiques du pays se disent pour la révision du système électoral et l’abolition du système des best losers – qui perpétue le communalisme, scientifique ou non, mais ne le font pas quand ils en ont l’occasion, Lalit a été le premier parti politique à designer ses candidats aux élections par tirage au sort, au lieu de les choisir sur une base communale et castéïste. Avec ce mode de désignation, ajouté au programme politique de Lalit, aucun de ses candidats n’a jamais été élu, mais le fait que ce parti ait fait différemment a eu son importance dans la conscientisation sur l’ineptie du système électoral.

Tout ça pour dire qu’en dépit de la marginalité dans laquelle on avait tenté de l’enfermer, sans faire partie des grandes alliances politiques, Ram Seegobin aura eu un rôle déterminant dans la prise de conscience politique des Mauriciens. En particulier, de tous ceux sensibles aux idées de la gauche qu’il a touchés directement par ses conférences et ses actions sur le terrain. Comme celui qui m’a dit l’autre matin « dans chaque militant de gauche, les vrais, pas les déclarés qui viennent de débarquer, il y a un peu de Ram Seegobin. »
On prétend qu’une des principales préoccupations des politiciens est de laisser une trace dans l’histoire de leur pays. Quand on lit et qu’on écoute les témoignages et hommages qui ont suivi son décès, cette semaine, on peut affirmer que Ram Seegoobin a laissé une empreinte de taille dans l’histoire politique et sociale de son pays.

Jean-Claude Antoine

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