— Bonjour mon enfant, c’est moi. Comment est-ce que tu vas ?
— Ah ! C’est vous Matante ! Quelle bonne surprise. L’autre jour même je pensais à vous. Je disais il faut que j’appelle Matante pour avoir de ses nouvelles de l’Australie.
— Je vais plus ou moins bien, malgré les petites maladies que l’on a toujours avec l’âge. Et surtout avec le gros problème que j’ai eu.
— On m’a parlé un peu de ça, mais sur les photos que j‘ai vues de vous au mariage de votre garçon, vous étiez très chic, avec le chapeau, les gants et la robe assortie, comme toujours.
— Tu sais, il faut savoir se tenir en société et faire bonne figure, surtout au mariage de son garçon. Si on ne se tient pas comme il faut, tu sais comment les gens vont causer sur toi. Même si, comme tu le sais, pour moi, ce mariage est une mésalliance !
— Mais pourquoi vous dites ça Matante ?
— Avant de te répondre, mon enfant, je vais te demander de surveiller ton langage quand tu parles avec moi !
— Mais qu’est-ce que j’ai dit de mal comme ça Ma…
—… je vois que tu viens de réaliser comme tu parles mal ! Combien de fois il faudra te dire et te répéter que les gens bien, les gens comme il faut, comme nous, ne disent pas Matante, mais Tante ?! Quand est-ce que tu vas retenir ça ?
— Mais ayo Ma… Ayo Tante ! Qu’est-ce que ça peut faire…
— Ça fait toute la différence, mon enfant, entre les gens qui, comme nous, ont de bonnes manières et savent parler comme il faut, et les gens ordinaires.
— Mais… Tante, les choses ont évolué maintenant… on n’est plus…
—… laisse-moi te dire que si les choses ont évolué, comme tu dis, c’est pour le pire. Tu n’as pas besoin d’aller loin : regarde avec qui ton cousin s’est marié !
— Ayo… Tante. Je savais que vous étiez contre ce mariage au commencement…
—… j’étais plus que contre. Tu sais combien de neuvaines et combien de promesses j’ai fait pour essayer de casser ce mariage ! Mais tu sais comme mon garçon a la tête dure. Il tient ça du côté de son papa, pas de mon côté. Comme on dit vulgairement, « sa bann-la kan zot finn met enn lide dan zot latet, pa kapav tir li ! » Ils sont comme des bourriques !
— Allons parler franchement : qu’est-ce que vous avez à reprocher comme ça à celle qui est aujourd’hui votre belle-fille ? On me dit qu’elle a été à l’université, qu’elle a de bonnes manières et qu’elle a un mari job et tout.
— Oui. Mais elle n’est pas de notre milieu. Il n’y a qu’à voir son teint et ses cheveux pour le savoir.
— Tante ! Les temps ont changé : on ne juge pas une personne seulement sur son teint ou bien comment sont ses cheveux. Nous avons dans notre famille des blondes aux yeux bleus qui ont fait des choses dont il vaut mieux ne pas parler.
— Ayo mon enfant ! Tu as raison : vaut mieux ne pas parler de ces…… D’ailleurs, je considère qu’elles ne font plus partie de la famille !
— Il vaut mieux, parce que d’après ce qu’on m‘a dit, elles continuent à faner leurs piquants en Australie !
— Je ne veux pas savoir ce que ces…. leur… font ! Je les ai rayées, je te dis.
— Revenons à votre belle-fille. Vous avez fini par l’accepter puisque c’est vous-même qui vous avez conduit votre garçon à l’église.
— Je ne te dis pas les regards foutants de mes amies quand j’ai présenté ma future belle-fille avant le mariage, à une réunion du club. Elles n’ont rien dit devant moi mais, comme je les connais, ça a dû cancaner derrière mon dos.
— Vous savez très bien qu’on ne peut pas empêcher les gens de palabrer, surtout si ces personnes viennent de Maurice !
— Dis-toi bien que j’ai été obligée d’accepter le mariage parce que je ne sais pas si tu es au courant, mais « ti ena Zak dan tant ! »
— Ah, ça je ne savais pas !
— Je me demande s’ils n’ont pas fait exprès pour me forcer la main.
— Il ne faut pas dire des choses pareilles, Tante. Ce qui est fait est fait.
— Tu as compris maintenant pourquoi j’ai monté la nef avec mon garçon pour faire mon devoir de maman. Avec un grand sourire, même si au fond de moi, j’avais envie de pleurer.
— Ma… Tante. Il y a toujours des larmes, des larmes de joie dans un mariage.
— Pas dans mon cas. Tu sais, la vie n’est pas facile, comme dit la chanson. Et parfois, il faut, comme on disait quand j’étais à Maurice, savoir peser son nez pour avaler la dose de l’huile boire.
— En tout cas, je suis sûre que la naissance de votre petit-enfant va arranger les choses, comme c’est souvent le cas.
— Je l’espère sincèrement, toi. C’est un peu pour ça que je t’appelle. J’ai besoin que tu me rendes un grand service.
— Avec plaisir, Tante. Qu’est-ce que je dois faire ?
— Après tout ce qui s’est passé, j’espère une seule chose et j’espère que mon vœu sera réalisé.
— Quel voeu vous avez fait, Tante ?
— Que l’enfant qui va naître soit plus physiquement du côté de mon fils que du côté de ma belle-fille. Surtout en ce qui concerne le teint et les cheveux.
— Mais Tante, je ne vois pas ce que je peux faire dedans, moi.
— C‘est simple : va mettre un gros paquet de bougies à Ste Croix pour moi.
J.-C.A.
