Notre invitée de ce dimanche est Lindsey Collen, porte-parole de Lalit, qui partage son analyse de la situation politique et économique mauricienne, fortement marquée par la guerre au Moyen-Orient.
l Vous suivez et participez à la politique mauricienne depuis des années. Vous avez été membre du CC du MMM avant de démissionner du parti avec Lalit. Est-ce que vous avez été surprise que Paul Bérenger se retrouve en minorité au BP puis au CC du MMM, au point d’être poussé à la démission comme DPM ?
— C’est un peu surprenant dans la mesure où, au fil des années, le MMM est devenu de plus en plus un parti bérengiste. Ce n’est pas la première fois que Bérenger se retrouve en minorité au MMM. Si le RMM, composé des dissidents de L’Estrac, Nababsing, Boulle et autres, avait été mieux organisé, ils auraient pu prendre la direction du parti. Aujourd’hui, le gouvernement de l’Alliance du Changement se retrouve dans une position fragilisée avec quatre manquements. Tout d’abord le report de l’âge de la pension qui a provoqué une colère qui ne diminue pas. Le deuxième manquement c’est l’absence de prise de position du gouvernement sur le génocide en Palestine — que le MMM avait dénoncé auparavant — pour ne pas gêner les négociations sur Diego Garcia. C’est sans doute un des coups que Bérenger dit avoir dû manger ! Et puis, troisièmement, le gouvernement a très mal géré la « victoire » sur le dossier Diego Garcia.
O De quelle manière ?
— Avec le plan de location, le gouvernement s’est lié pour l’éternité — 99 ans ! — avec deux empires en pleine dégringolade : la Grande-Bretagne et les États-Unis, par ailleurs, coresponsables du génocide en Palestine.
l Mais est-ce qu’au niveau diplomatique, Maurice aurait pu faire autrement, sans gêner les négociations sur Diego Garcia ?
— Il aurait pu avoir un peu plus de patience et attendre au lieu de conclure rapidement. Le gouvernement mauricien a été trop pressé pour obtenir les milliards de la location : le blood money ! En oubliant que la Grande-Bretagne et les États-Unis sont connus pour ne pas respecter les traités et le droit international, comme on l’a vu au Venezuela, à Gaza et actuellement au Liban. Et Maurice se retrouve avec un trou de Rs 10 milliards dans son prochain budget ! Le quatrième manquement c’est que le gouvernement n’a rien fait pour augmenter la production locale alimentaire pour faire diminuer le niveau des exportations. Il s’est concentré sur l’économie financière, celle des rentiers en faisant prospérer l’argent, pas en incitant à la production, dans cette période de crise économique que nous vivons. Le gouvernement se félicite du taux du Foreign Direct Investment, mais la majeure partie ne concerne que de la vente immobilière et, en plus, il refuse de taxer les plus riches.
l Bérenger serait est en train de payer pour les quatre « péchés gouvernementaux » que vous venez de décrire ?
— Il s’est rendu compte que les Mauriciens sont au courant de ces manquements et les condamnent, ce qui explique l’impopularité grandissante du gouvernement. Il s’est rendu compte que cette impopularité va augmenter avec la guerre au Moyen-Orient, qui est en passe de devenir la Troisième Guerre mondiale économique, et préfère quitter le gouvernement avant. Il a sans doute un large support de la population, mais ce n’est plus le cas de ses bases régionales, qui sont aujourd’hui contrôlées par les députés, ce qui explique qu’il ne mentionne plus l’assemblée des délégués où il est minoritaire comme il l’est au BP et au CC. Je profite de l’occasion pour dire qu’il est choquant d’entendre des dirigeants mauves déclarer qu’ils comprennent que les militants et leurs enfants doivent avoir leur « boutte » du pouvoir et qu’ils restent au gouvernement pour les satisfaire ! Est-ce que Bérenger va essayer de retrouver une majorité au MMM ou est-ce qu’il va démissionner pour créer un autre parti, ce qui va faire un espèce de remake du PMSD qui se casse en deux pour créer l’UDM ?
l Pour vous, le MMM en est réduit à ça : devenir une réplique du PMSD…
— C’est une réalité historique. Entre 1976 et 1982, la majorité des députés du MMM venaient de la campagne. Depuis 1983, la tendance a été renversée et le MMM est devenu plus un parti des villes, certains disent des minorités.
l On prétend qu’il est sur le point de créer un nouveau parti politique — Vrai Militant ? — en réunissant des progressistes ici et là. Est-ce que Lalit serait intéressé à se joindre à ce mouvement ?
— (Éclat de rire) Je ne le crois pas ! D’autant que depuis la grève de la faim du début des années 80, Bérenger a changé et il a abandonné les positions progressistes, en 1981, pour parler du patronat du progrès, du nouveau consensus social. La crise économique internationale, la plus importante que le monde ait connue, va fragiliser davantage les petits pays comme Maurice et faire tomber leurs cloisons de protection sociale et économique. Le fait de négocier la location de Diego Garcia avec les Anglais et les Américains risque de nous affecter au niveau de l’approvisionnement en produits pétroliers. On ne peut pas acheter de l’essence de la Russie.
l Est-ce que le départ de Bérenger est une perte pour le gouvernement de l’Alliance du Changement ?
— Définitivement il fragilise et affaiblit le gouvernement, car il ne faut pas oublier qu’il a été un des artisans du 60/0. Il a encore un capital de sympathie qu’il sait utiliser. On dirait qu’il va maintenant créer un pôle en dehors du gouvernement en laissant l’impopularité grandissante à ceux du MMM qui sont restés. Bérenger sait que le bateau de l’Alliance menace de couler et que sous la pression des événements, le gouvernement va devenir de plus en plus impopulaire, d’autant qu’il ne prend aucune mesure pour faire face à la situation. Par exemple, le gouvernement aurait dû demander aux propriétés sucrières et à tous les Mauriciens possédant — encore ! — un lopin de lancer un programme agricole pour produire de la nourriture de base. On ne fait rien pour développer le solaire pour faire diminuer les importations énergétiques. On n’utilise pas — au niveau de la mise en pratique, pas des grands discours — notre zone maritime comme les Seychelles le font, avec succès, depuis des années.
l À quoi faut-il attribuer l’inaction du gouvernement face à la crise ?
— Ramgoolam a été affaibli et humilié par la manière dont il a perdu le pouvoir en 2014, l’affaire des coffres-forts, sa vie personnelle rendue publique, ses problèmes de santé. Il a des difficultés à gérer le gouvernement de l’Alliance du Changement, dont le programme s’est révélé être un mirage. Il n’a pas su faire face aux grands défis économiques qui existaient déjà quand il a pris le pouvoir et qui n’ont fait qu’augmenter. Les partis politiques traditionnels ont abandonné l’objectif de transformer la société — ou la préserver pour les conservateurs — pour se contenter de gérer le système en cours, de le faire fonctionner en l’imposant. Avant, ils mobilisaient la masse autour d’un programme ou d’une idéologie, ce n’est plus le cas.
l Est-ce que le MMM peut exister sans Bérenger ?
— Mathématiquement oui, mais ce ne sera plus le même MMM. Il va devenir un parti sans beaucoup d’avenir, un parti d’appoint, obligé de faire des alliances politiques, ce qu’est devenu le PMSD.
l Pensez-vous que Paul Bérenger soit capable d’abandonner la politique active ?
— Oui. S’il pense que quelqu’un est capable de prendre la direction de son nouveau parti…
l … vous pensez à sa fille Joana ?
— C’est possible, car elle fait bien son travail de députée. Je trouve injuste et mesquin qu’on l’accuse d’être héritière d’une dynastie, alors que la politique mauricienne est remplie d’exemples du même type : des frères Bissoondoyal aux Jugnauth, en passant par les Ramgoolam, sans oublier les Duval et les Boolell !
l Revenons à la guerre au Moyen-Orient, qui permet à Israël de continuer à détruire ce qui reste de Gaza et des parties du Liban, sans que la communauté internationale ne réagisse…
— Pas toute la communauté internationale, parce que l’Afrique du Sud et des pays du BRIC ont protesté. Les pays de la communauté internationale qui se taisent sont les alliés occidentaux des États-Unis qui ne veulent pas déplaire à Donald Trump. Même s’il est en train de détruire un pays de 90 millions d’habitants ! Même s’il est de plus en plus évident qu’il s’est trompé dans la capacité de l’Iran à résister à ses attaques et à répliquer ! Les gouvernements des pays alliés aux États-Unis soutiennent sa politique, ou ne le contestent pas publiquement, mais ce n’est pas le cas de leurs populations. Rien qu’aux États-Unis, 60% de la population est contre la guerre au Moyen-Orient et contre le génocide en Palestine, comme c’est le cas en Europe. Le problème c’est que malgré les forces conjuguées de leurs armées — les plus puissantes au monde —, Israël et les États-Unis n’ont pu détruire complètement le Hamas, qui n’est qu’un petit mouvement, tout comme le Hezbollah. Quand l’Iran s’est rendu compte que les États-Unis avaient littéralement détruit l’Irak, et redoutant de subir le même sort avec la politique expansionniste américaine, dont Trump est l’illustration parfaite, il s’est organisé en décentralisant son organisation gouvernementale sous le nom du programme Mosaïque. Une série de branches faisant partie de l’ensemble, mais avec une grande autonomie. C’est ce qui explique que malgré les assassinats de ses dirigeants destinés à le décapiter, l’État iranien continue à fonctionner en faisant subir des pertes conséquentes aux États du golfe, alliés des États-Unis. Ces pays du Golfe sont des dictatures que les Anglais ont installées au pouvoir pour mettre la main sur leur pétrole en échange. Ce sont des pays artificiels dont la majorité d’habitants est composé de main-d’œuvre étrangère. Combien d’entre eux vont sortir intacts de la guerre; dans la mesure où I’Iran, en guise de mesure de rétorsion contre les bombardements américano-israéliens, est en train de cibler leurs installations pétrolières ?
l Comment expliquer que le président du pays le mieux armé au monde ait pu faire l’erreur stratégique de bombarder l’Iran sans en mesurer les conséquences ?
— Un empire en voie de désintégration n’est plus capable de prendre des décisions mesurées. Il s’est fié sur Israël, qui est sa base locale pour contrôler la production et l’acheminement du pétrole du Moyen-Orient. Il ne faut pas oublier qu’Israël était à l’origine une colonie où se sont réfugiés les juifs du monde entier et qui fonctionne comme une théocratie. Israël a également une diaspora, dont celle qui est installée aux États-Unis, qui s’est enrichie grâce au système capitaliste et contrôle les élus républicains. C’est pour cette raison, entre autres, que Donald Trump a écouté les « conseils » de son ami Netanyahu, parfois contre les avis de ses généraux, pour attaquer l’Iran. Je crois que Donald Trump est atteint de « hubris », un sentiment d’orgueil démesuré qui conduit à l’aveuglement et a l’abus de pouvoir.
l On n’entend pas beaucoup de la Chine et la Russie à propos de la guerre…
— Ils ne se positionnent pas — d’autant que la Russie est engagée dans la guerre en Ukraine —, mais suivent de près la situation en se renforçant économiquement pour l’après-guerre, qui va obligatoirement redessiner les contours politiques du monde.
l Est-ce que les États-Unis risquent de se retrouver, comme en Afghanistan, obligés de quitter le pays en le laissant aux talibans ?
— Les États-Unis sont entrés dans une situation qui, toutes proportions gardées, ressemble à ce qui s’est passé au Vietnam. Il est important de souligner que les États-Unis n’ont fait qu’enregistrer des défaites dans les guerres qu’elles ont déclenchées en Libye — en provoquant la crise migratoire qui a déferlé sur l’Europe avec les conséquences que l’on sait, dont la montée des intégrismes — en Syrie et en Afghanistan.
l Comment est-ce que Donald Trump peut mettre fin à cette guerre sans perdre la face vis-à-vis du monde entier ?
— Trump est capable de faire et de dire n’importe quoi. En Israël, on commence à dire qu’il est temps de mettre fin à cette guerre qui coûte 500 millions de dollars par jour, alors que c’est le double pour les États-Unis. Ils font partie d’un système moribond dont les Epstein Files ont révélé à quel point la politique, la finance et le business étaient liés dans la conduite du monde hors des lois en utilisant chantage, menaces, pédophilie, abus sexuels, et j’en passe. On l’oublie, mais dans le cadre des révélations de ce dossier, le roi Charles d’Angleterre a été obligé de destituer son propre frère Andrew et le Premier ministre Keir Starmer de révoquer Peter Mandelson, son ancien conseiller. C’est ce que certains ont appelé la fin de la civilisation occidentale, dont les chefs comme Trump et Netanyahu se comportent comme des barbares, alors que les nationalismes gagnent du terrain.
l Est-ce que la fin de ce système va nous conduire aux lendemains qui chantent et la victoire du prolétariat ?
— L’obstacle est que le système a réduit les espaces de travail, ce qui a diminué l’impact des syndicats qui, autrefois, organisaient et conscientisaient la masse ouvrière, ce que ne font plus les partis politiques, même ceux qui se disent de gauche. Donc, la dispersion des lieux de travail ne favorise pas l’organisation des travailleurs. Mais il y a des exceptions qui confirment cette règle, comme l’élection de Zoran Mandani, socialiste et premier musulman élu comme maire de New York.
l Et les organisations internationales comme les Nations Unies dans tout ça ?
— Elles ne sont pas très actives et ne peuvent pas imposer leurs initiatives et faire entendre leur voix. D’autant qu’elles sont directement menacées par le Board of Peace de Donald Trump, qui est une plaisanterie douteuse, puisque plusieurs de ses membres cooptés sont engagés dans des guerres !
l Que pensez-vous de l’Inde, dont le Premier ministre s’est récemment montré comme un allié d’Israël ?
— La position de Narendra Modi et de son gouvernement est une trahison par rapport à la civilisation et à la lutte de l’Inde pour son indépendance et dans le groupe des pays non-alignés. Depuis quelque temps déjà, son gouvernement a développé des relations avec le gouvernement Trump et, par ailleurs, il faut savoir que son principal fournisseur d’armes est Israël, avec qui il a consolidé ses relations au cours des dernières années. La situation mondiale actuelle rappelle la montée du fascisme dans l’Allemagne nazie, qui a été marquée par le développement sauvage du capitalisme. L’horizon est barré aux quatre côtés, les partis politiques sont discrédités : le seul espoir réside dans la mobilisation des travailleurs qui est dispersée.
l Est-ce que le travailleur n’est pas, lui aussi, gagné par la fièvre de la consommation et ne s’inquiète que de son intérêt, son confort, pas des revendications collectives ?
— Il y a des travailleurs qui sont entrés dans le cycle de la consommation en passant par l’endettement. Ils passent leur vie à travailler pour rembourser les dettes qui ne font qu’augmenter avec les besoins créés par la consommation. Mais en même temps, l’ampleur de la crise économique, qui ne fait que commencer, oblige à se questionner sur la situation et aux solutions à dégager. Quelque part, la crise est en train de faire prendre conscience des certaines vérités. Par exemple, que l’essentiel c’est l’alimentation et l’énergie, et que le gouvernement mauricien actuel n’a aucun plan, aucune initiative nouvelle pour y faire face. On attend, on constate et on subit les règles internationales en déplorant l’augmentation du fret et des prix que l’on passe aux consommateurs sans réagir. Et pourtant, Maurice a déjà réagi pendant la Seconde Guerre mondiale ou en raison du blocus maritime et faute de produits alimentaires importés, les Mauriciens ont cultivé le manioc, la patate, l’arouille et le maïs pour remplacer le riz et la farine, nourriture de base des Mauriciens.
l Revenons à Diego Garcia. Est-ce que le traité sera finalement signé ?
— À la longue Maurice va finir par l’emporter, mais j’espère que les récents événements ont fait comprendre au gouvernement mauricien qu’il ne peut pas signer un contrat de location engageant le pays pour un siècle ! Un contrat qu’il ne pourra pas résilier en cours de route, et tout ça juste pour Rs 10 milliards ! Comment est-ce que le gouvernement mauricien ne s’est rappelé que la Grande-Bretagne est renommée dans le monde pour sa perfidie. Vous savez dans quelle situation on se trouve aujourd’hui : le traité n’a pas encore été signé, le montant de location tant espéré que le gouvernement avait budgété d’avance n’a pas été payé et Maurice ne peut rien dire, même s’il a été utilisé, comme l’a dit un membre de Lalit, comme un paillasson. Et en plus l’Iran pourrait considérer Maurice comme un cobelligérant dans la guerre qui l’oppose aux États-Unis et à Israël (*)
l Terminons cette interview en revenant au sujet de la semaine : Paul Bérenger. Est-ce que sa démission comme Premier ministre adjoint est un tournant essentiel dans la politique mauricienne ou est-ce ce n’est qu’un autre épisode du feuilleton à rebondissements que les Mauriciens suivent depuis des années ?
— C’est un tournant, pas un simple épisode du feuilleton. C’est un révélateur de ce qui est en train de se passer dans le monde, que j’appelle le choc des plaques tectoniques. L’Orient est en train de monter et l’Occident en train de tomber dans une ruine morale, un marasme et qui, je le souligne une fois encore, menace directement l’existence des pays du Golfe et du reste du monde, dont Maurice.
l Est-ce qu’on assiste à la chute politique de Bérenger ou, comme il l’a fait à plusieurs reprises, au cours de sa longue carrière, il va tomber pour mieux se relever ?
— Je pense qu’il est tombé pour mieux se relever. Je crois qu’il est en train de faire ressortir qu’il n’a pas voulu couler avec le bateau de l’Alliance du Changement, qui ne va pas pouvoir faire face à la situation. En même temps, il va essayer de récupérer des membres du MMM pour reprendre et perpétuer ce qu’il estime être son héritage.
(*) Samedi, au lendemain de l’interview, les sources américaines faisaient état de deux missiles balistiques tirés par l’Iran en direction de la base de Diego Garcia !

