Notre invité de ce dimanche est Me Kushal Lobine, le leader des Nouveaux Démocrates, un des quatre partis de l’Alliance du Changement. Dans l’interview qui suit, il répond à nos questions sur les changements qu’il faudrait apporter au système politique et économique qu’il estime déphasé et dépassé. Il donne également son avis sur le fonctionnement du gouvernement, les mesures face à la crise économique et la démission de Paul Bérenger du gouvernement.
O Depuis plus de dix jours, vous avez plaidé, via les réseaux sociaux, pour une détaxe temporaire des produits pétroliers, qui est devenue une question parlementaire. Mardi dernier au Parlement, le Premier ministre a répondu à votre proposition par un « NO » sec. Est-ce que ce genre de proposition ne devrait pas d’abord faire l’objet d’une discussion au sein de l’Alliance au niveau de ses leaders ?
— Le problème c’est que dans notre système politique, une alliance est faite juste pour remporter les élections. Dans le cas de l’Alliance pour le Changement, après les 60/0, les responsabilités ont été partagées entre les partis et chacun s’est attelé à sa tâche.
O Quelle est la participation des députés, de ceux qui ne sont pas au gouvernement, dans tout ça ? Seulement à taper la table pour applaudir les mesures du gouvernement et à se moquer des membres de l’opposition ?
— Dans le système westministérien, un député du gouvernement, un backbencher, a pour rôle de faire l’exécutif rendre des comptes au peuple à travers des questions parlementaires. Malheureusement, il existe à Maurice un débalancement du système westministérien avec un cabinet ministériel composé de 25 ministres et 10 Junior Ministers…
O Ces derniers nommés ne participent pas aux travaux du cabinet…
—… mais ils font quand même partie de l’exécutif et ne posent pas de questions, ce qui fait au total 35 membres sur un total de 64. Ce qui fait qu’il y a peu de backbenchers pour faire l’exécutif rendre des comptes au peuple.
O Sans oublier qu’il arrive que des backbenchers posent des questions plantées pour souligner le supposé bon travail du gouvernement en lui donnant l’occasion de critiquer celui du précédent !
— Ce qui fait qu’au cours des dernières années, il y a eu très peu de backbenchers qui ont posé des questions directes sur le fonctionnement du gouvernement. Depuis 2025, les choses ont un peu changé avec des députés de la majorité, dont je fais partie, qui interrogent le gouvernement en relayant les questions que posent leurs mandants. Il faut changer de système, parce qu’à Maurice, l’exécutif a trop de pouvoirs et je suis heureux de pouvoir dire que c’est un processus en cours avec la nomination d’une commission pour revoir la Constitution.
O Je vous fais remarquer que si cette commission a été effectivement nommée, elle n’a pas encore commencé à travailler…
— Mon souhait c’est que cette commission suive l’exemple de ce que la ministre Jeetun est en train de faire avec le programme 2050 : aller à la rencontre des Mauriciens aux quatre coins de l’île pour discuter des réformes qu’ils souhaitent apporter à la Constitution, pour qu’ils puissent participer à la prise de décision sur les sujets nationaux. Il faut lui permettre de participer à cet exercice qui pourrait déboucher sur des référendums, ce qui est une des propositions formulées par les Nouveaux Démocrates. C’est une expression de la démocratie participative que nous visons. Je rappelle que nous avons été élus pour changer le système, pas pour seulement changer de gouvernement !
O Est-ce que tous les partenaires de l’Alliance du Changement partagent votre point de vue ?
— Ce que je viens de dire figure dans notre manifeste électoral et notre programme gouvernemental.
O Personne ne vous a dit que le manifeste électoral et le programme gouvernemental ne sont pas forcément faits pour être mises en pratique ?!
— Si c’est le cas, chacun aura à assumer ses responsabilités vis-à-vis des Mauriciens. En ce qui me concerne, à chaque fois que j’en aurai la possibilité, je vais questionner le gouvernement sur ce sujet. J’espère que d’autres seront constituées pour étudier la mise en pratique des autres promesses contenues dans notre manifeste et notre programme. On peut en même temps s’occuper des réformes et de la réalité économique — notamment des conditions dans lesquelles beaucoup de Mauriciens survivent — et des autres problèmes qui nous affectent.
O Avec la disparité du système que vous avez soulignée, il semblerait les backbenchers soient réduits à un rôle de figurants…
— Le rôle des parlementaires est défini par la Constitution, mais le problème réside dans le fait que l’exécutif a trop de pouvoirs et que les ministres ne doivent pas, comme c’est le cas ailleurs, expliquer et justifier leurs décisions et actions face à des comités parlementaires. Il faut revoir le système, parce que je pense personnellement que par rapport au petit pays qu’est Maurice, nous avons un Parlement obèse avec trop de députés, un cabinet avec 25 ministres et 10 Junior Ministers, dont je ne comprends pas la nécessité ou l’utilité puisqu’ils ne peuvent pas poser des questions au gouvernement et qu’ils ne font pas partie du cabinet des ministres.
O On sait qu’il s’agit en fait de lot de consolation pour ceux qu’on n’a pas pu nommer ministres. Est-ce que vous n’êtes pas contre les Junior Ministers parce que vous n’en faites pas partie ?
— On m’a proposé un poste de Junior Minister que j’ai refusé, parce que je ne suis pas convaincu de l’utilité de ce poste. D’ailleurs, j’ai l’intention d’aller le démontrer devant la commission constitutionnelle, tout comme j’ai l’intention d’aller expliquer tout ce que je viens de vous dire sur le nombre de ministres et leurs pouvoirs et celui des députés.
O Vous ne craignez pas de vous mettre à dos le gouvernement avec ce que vous venez de dire et que l’on pourrait assimiler à un discours d’un député de l’opposition ?
— Je suis en train de partager mes convictions et de parler dans la lignée des engagements pris par l’Alliance du Changement et des réformes que nous avons promis de faire. On ne peut pas apporter des réformes en se contentant de gérer un système stéréotypé, en se contentant de tirer Monsieur X pour le remplacer par Monsieur Y. Il faut aller au fond des choses. Je ne suis pas en train de faire de l’opposition au gouvernement, je suis en train de me faire entendre comme un démocrate qui se fait le porte-parole des Mauriciens qui ont voté pour le changement, pour la rupture avec les méthodes et pratiques du passé. Je ne pose pas des questions pour embarrasser le gouvernement, mais pour faire entendre la voix et les problèmes des Mauriciens.
O Le Premier ministre a ajouté après son « NO » retentissant à votre proposition sur la détaxe temporaire qu’avec la situation économique actuelle, le gouvernement ne pouvait pas faire n’importe quoi…
— Je suis d’accord que la marge de manœuvre économique du gouvernement est extrêmement difficile, parce que nous sommes dans un modèle économique stéréotypé néo-libéral, ultra capitaliste dépassé. Mais c’est le moment opportun pour revoir le modèle économique qui nous a été imposé après la Seconde Guerre mondiale. Un modèle qui a fonctionné mais qui est aujourd’hui dépassé avec l’augmentation des inégalités sociales, la précarité de l’emploi, l’affaiblissement de l’État, la crise écologique et environnementale, et l’instabilité financière. Un modèle qui privilégie la loi du marché au détriment de l’humain.
O Est-ce que vous avez le sentiment que le gouvernement de l’Alliance va vers la rupture avec le système avec un grand S ?
— J’espère qu’il va jeter les bases d’un changement fondamental pour un nouveau modèle économique qui va convenir à Maurice qui, on a tendance à l’oublier, n’est plus une île, mais un État-océan.
O Est-ce que vous avez partagé ces idées avec les autres leaders et membres de l’Alliance et vos mandants ?
— Ce ne sont pas seulement mes idées, mais la vision des Nouveaux Démocrates que nous partageons dans des réunions à travers le pays et à travers tous les forums disponibles et dans mes interventions au Parlement. Nous sommes d’accord pour débattre de notre vision afin de la parfaire et de l’enrichir dans le dialogue pour aller vers une people centered et ecologic driven economy.
O Est-ce que le ministre Richard Duval, le représentant des Nouveaux Démocrates au gouvernement, partage ces idées, cette vision ?
— Nous allons organiser un atelier de travail dimanche de la semaine prochaine où toutes ces questions seront débattues et où chaque école de pensée — puisque nos membres viennent d’horizon politiques différents — aura l’occasion de défendre son point de vue.
O Vous n’avez pas dit si le ministre Duval partage votre vision…
— Je suis sûr qu’en tant que ministre, Richard Duval a à cœur le fait que pour développer le tourisme, il faut préserver l’écologie et l’environnement, aller vers un modèle économique qui corresponde aux demandes et besoins des Mauriciens. Il fait un bon travail, puisque le nombre de touristes est en augmentation, mais il faut continuer à améliorer le produit mauricien, réputé pour le respect des valeurs et son sens du vivre-ensemble qui, malheureusement, est en train de s’effriter.
O Que pensez-vous en tant qu’avocat qui défend la démocratie du fait que le ministre du Tourisme ait révoqué, réintégré, puis suspendu le président de la Tourism Authority sur la base d’allégations qui n’ont pas fait l’objet d’une enquête ?
— J’ai suivi dans la presse cette décision de l’exécutif tout en précisant que je ne m’ingère pas dans ses affaires. En tant qu’avocat, je sais qu’il est très facile de faire des allégations à Maurice. J’espère qu’une enquête a été faite et que ses résultats seront connus dans les meilleurs délais.
O Cette affaire a vu une complicité entre oncle et neveu Duval au Parlement avec le ministre lisant… les réponses aux questions supplémentaires ! Est-ce que la grande réconciliation des bleus serait en marche ?
— J’ai déjà eu l’occasion de vous dire que les Nouveaux Démocrates n’ont rien à faire avec le PMSD. Nous ne sommes pas une branche ou un bout du PMSD, mais un nouveau parti politique. Mais cela étant, si le tonton et le neveu se réconcilient, tant mieux pour eux !
O Passons à la politique avec la démission de Paul Bérenger du gouvernement et la cassure du MMM qui continuent à occuper la une de l’actualité ?
— Bérenger est un des colosses de la politique mauricienne qui a inspiré plusieurs générations. Il a une manière de voir et de faire les choses qui date des années 80′ qui, avec l’évolution…
O… vous voulez dire qu’il est dépassé ?
— Pas lui uniquement, mais le modèle, le système politique mauricien. Les bases, les électorats captifs, les die-hards, les militants coaltar, ça n’existe plus. L’expérience et les connaissances de Bérenger étaient importantes pour l’Alliance. Lui-même avait, avec Navin Ramgoolam, une occasion en or d’entrer dans l’histoire comme les dirigeants qui ont changé le pays pour une nouvelle destinée. Il a décidé de quitter le gouvernement avant d’atteindre cet objectif, c’est son choix. Aujourd’hui, le Mauricien qui fait partie de la masse silencieuse — la majorité — ne va plus aux meetings, réunions, congrès et autres manifestations. Il regarde, écoute, observe ce que font et disent les politiciens sur les réseaux sociaux, depuis chez lui, puisqu’il dispose de l’information en instantanée. Le modèle politique traditionnel est aussi en train de s’effriter et beaucoup ne s’en rendent pas compte.
O Est-ce que cette démission et cette cassure vont affecter le travail du gouvernement ?
— Je ne le pense pas. Les Mauriciens ne semblent pas particulièrement intéressés par ce qui se passe au MMM, mais par les mesures qu’il faut prendre pour faire face à l’augmentation des prix, du coût de la vie et les conséquences économiques de la guerre. Je ne dis pas que les Mauriciens ne suivent pas l’actualité politique avec ce qui se passe au MMM, mais ce n’est pas leur première préoccupation. Que le MMM reste ou quitte le gouvernement en totalité ou en petits bouts n’aura pas un grand effet, dans la mesure où le PTr a la majorité suffisante pour continuer à gouverner seul avec ses 35 députés.
O Et j’imagine que les Nouveaux Démocrates n’ont aucune raison de quitter le gouvernement, même si le système n’est pas remis en question…
— Le débat sur ce sujet va continuer démocratiquement au sein du gouvernement. Il ne faut pas oublier qu’à la fin du mandat, tous les parlementaires auront un bilan à présenter aux électeurs sur ce qu’ils auront fait des 60/0 et des promesses. Si demain l’Alliance n‘a pas performed, n’a pas delivered, elle sera sanctionnée par les Mauriciens. C’est une réalité qu’aucun politicien, qu’aucun gouvernement ne doit oublier. Nous proposons une réflexion sur le changement de système après presque 60 ans d’indépendance pour quitter le modèle que nous suivons depuis et qui nous met à la merci des marchés et des agences de notation. Il faut suivre l’exemple des pays scandinaves, de l’Espagne qui centrent leur développement économique autour de l’humain, d’après le concept de putting the people first.
O Vous n’êtes pas troublé par les raisons données par Bérenger pour justifier sa démission : dont la corruption institutionnalisée ?
— Faire des allégations ne suffit pas, surtout quand on est Premier ministre adjoint. Il aurait dû aller faire des déclarations aux institutions concernées — la FCC et le bureau du DPP qui fonctionnent bien aujourd’hui — pour que des enquêtes soient ouvertes.
O Comment expliquez-vous le fait que c’est après la fin de la guerre au Moyen-Orient que le gouvernement mauricien a créé les comités nécessaires pour lui donner des conseils sur les mesures à prendre pour faire face aux conséquences économiques de ce conflit ? Ce n’est pas une illustration du proverbe après la mort la tisane ?
— Je pense que tout cela est dû, en grande partie, à la politique erratique de Monsieur Donald Trump. Un matin il déclare vouloir anéantir non seulement un pays, mais une civilisation, et le lendemain il annonce un cessez-le-feu et le début de pourparlers. Bien avant, des comités avaient été constitués et ont commencé à travailler en faisant des propositions à un comité interministériel présidé par le Premier ministre pour faire des recommandations au cabinet. Il ne faut pas oublier que l’après-guerre est souvent plus problématique et difficile à gérer avec la multiplication des augmentations et la dépréciation de la roupie face à l’euro dans un effet domino. J’ai préconisé une détaxe temporaire après beaucoup de réflexion avec des économistes, en suivant l’exemple de ce qui se fait ailleurs
O Vous avez parlé d’obésité du gouvernement. Est-ce que la multiplication de comités qui prennent du temps à prendre des décisions n’en fait pas partie ?
— Cela fait partie des changements systémiques qu’il faut apporter au pays, qui fonctionne avec un modèle stéréotypé. La loi exige que toutes les grandes décisions doivent être prises par le conseil des ministres, c’est-à-dire que les comités de crise et interministériels, composés de ministres et de leurs techniciens, doivent suivre la procédure. Il faudrait permettre à l’ensemble du Parlement, dont les membres sont les représentants du peuple, de participer aux débats sur les situations de crise, ce qui n’est pas le cas actuellement.
O Vendredi soir, le gouvernement a annoncé une série de mesures pour faire face à la situation économique créé par la guerre. Votre commentaire ?
— — Parmi les mesures annoncées, celle concernant l’accélération des procédures pour délivrer rapidement les visas aux hommes d’affaires et l’ouverture de l’espace aérien sont intéressantes, et j’espère que la bureaucratie ne va pas s’en mêler. Mais l’augmentation de l’électricité par 15% est un coup de massue.
O Vous êtes déçu que votre proposition de détaxe temporaire n’ait pas été retenue ?
— C’est surtout la population mauricienne qui est déçue, parce qu’elle se rend compte qu’avec l’augmentation de 15% de l’électricité, tous les coûts de production vont augmenter et produire un effet domino. Je continue à penser qu’on aurait pu réduire cet effet avec une réduction temporaire de l’Excise Duty et de la TVA qui est déjà une taxe sur d’autres taxes, sur les carburants.
O Vous êtes un des avocats de Mamy Ravatomanga. Est-ce que les rumeurs selon lesquelles il ne serait pas satisfait de ses avocats, de sa dream team, sont avérées ?
— Vous venez de le dire : ce sont des rumeurs. Monsieur Ravatomanga, businessman international, a plusieurs panels légaux : un premier à Madagascar, un autre à Maurice, un troisième en France, un quatrième en Grande-Bretagne, un autre en Afrique et un dernier à Dubaï, et chacune de ces équipes a un travail particulier à faire. Il est un investisseur qui travaille depuis des années, en respectant les lois, avec les banques mauriciennes comme la MCB, la SBM, Bank One ou Rogers Capital. Mon client a confiance dans Maurice et son système judiciaire avec qui il collabore totalement. Il a répondu à toutes les questions qu’on lui a posées et attend un jugement le plus rapidement possible, parce que son état de santé est en train de se détériorer en prison. Il est la victime de la vendetta d’un gouvernement — né d’un coup d’État militaire et qui n’est pas reconnu par l’Union africaine — parce qu’il était un proche de l’ancien régime.
O Selon certains observateurs, la lenteur des prises de décision du gouvernement, ses crises internes et le mécontentement grandissant de la population semblent donner un boost au MSM, qui vient de célébrer ses 43 ans. Vous partagez cette opinion ?
— Pas du tout. Comme je vous l’ai dit, la principale préoccupation des Mauriciens n’est pas les épisodes de la politique politicienne, mais plus le pouvoir d’achat, la hausse du coût de la vie et le contenu du prochain budget. Mais si les promesses faites ne sont pas tenues, si les changements promis n’arrivent pas, l’électorat sera impitoyable pour l’Alliance aux prochaines élections. Nous avons encore le temps avant 2029 de faire ce que nous avons promis, de tenir notre parole. Ceux qui ont eu la chance d’avoir été nommés ministres doivent travailler d’arrache-pied dès maintenant.
O Vous venez de dire que c’est une chance d’avoir été nommé ministre… vous regrettez de ne pas avoir été nommé ?
— Non, je ne le regrette pas, et je pèse mes mots en disant qu’à Maurice être nommé ministre dépend aussi de la chance. Je n’ai pas de l’ambition, mais des convictions. C’est pour cette raison que je n’ai jamais choisi la voie facile. Je le répète : les Nouveaux Démocrates ont entamé une nouvelle étape dans l’écosystème politique mauricien. Si nous réussissons à convaincre, tant mieux, si ce n’est pas le cas, nous aurons au moins essayé de proposer une autre manière de faire de la politique à Maurice en changeant fondamentalement un système déphasé et dépassé.
Jean-Claude Antoine

