Notre invité de ce dimanche est Patrick Ratsimba Rajaonary, businessman, politicien et observateur de la vie politique malgache. En vacances à Maurice pour les fêtes de fin d’année, il a accepté de répondre à nos questions sur l’évolution de la situation politique dans la Grande Ile et, forcément, sur l’arrestation de son compatriote, l’homme d’affaires Maminiaina Ravatomanga, alias Mamy .
O Commençons par les présentations : qui êtes-vous, Patrick Ratsimba Rajaonary ?
— Un Malgache né et élevé en France qui a choisi, à l’adolescence, de revenir vivre à Madagascar. J’étais heureux de revenir à Madagascar, d’une part, parce que comme beaucoup de jeunes Africains à l’époque en France, j’avais subi le racisme et j’estimais que je serais mieux chez moi, et j’ai juré de ne jamais prendre la nationalité française, et j’ai tenu parole, au grand dam de ma famille. J’ai fait une partie de mes études à Madagascar, puis je suis reparti en France pour faire HEC, après je suis rentré en France et je me suis lancé dans le business.
O En commençant par le papier puisque vous avez racheté les Papeteries de Madagascar que vous avez développées.
— Entre autres. J’ai toujours voulu être dans le monde des affaires, tout en étant mon propre patron parce que j’ai un esprit assez rebelle qui ne supporte pas qu’on lui dise quoi faire. J’ai pu racheter cette société étatique malgache et américaine grâce à l’aide d’un ami mauricien que je ne nommerai pas et qui est parti, qui avait une vision pour le développement de cette partie de l’océan Indien. Les papeteries de Madagascar, Pap Mad, sont devenues la seule industrie de ce genre de la région et le fournisseur de papier pour le pays. Par la suite, j’ai eu et réalisé d’autres projets, parfois en collaboration avec Maurice où j’ai siégé sur différents boards. J’ai failli – avec l’appui de sociétés mauriciennes et le soutien de banques de la Malaisie – racheter la cimenterie de Madagascar, mais le projet a capoté parce que le président Didier Ratsiraka n’était pas d’accord avec le fait qu’en tant que président du syndicat des industries de Madagascar, je critiquais sa politique économique.
O Comment est-ce que vous êtes arrivé en politique à Madagascar ?
— À l’époque, je n’étais pas entré en politique, malgré le fait que j’ai été conseiller du Premier ministre de l’époque. Disons que j’étais beaucoup plus un opérateur qui s’intéressait à la vie publique. L’un des gros problèmes de Madagascar c’est que ceux qui ont fait des études – je n’aime pas utiliser le terme intellectuel –, qui ont des valeurs, des idées, une vision du pays et doivent intervenir dans la vie publique, ne le font pas, ne s’expriment pas de façon permanente. Sans être méchant, je dirais que de par notre culture, les Malgaches ont une personnalité cynique qui respecte les aînés, ceux qui détiennent l’autorité et sont dans un louvoiement permanent. La preuve, en 60 ans d’Indépendance, on a eu des crises politiques tous les 15 ans.
O Vous observiez, donc, « l’évolution » de la politique malgache à l’époque ?
— Pour moi, faire de la politique, que l’on soit de gauche ou de droite, c’est avoir des valeurs et des idées et une vision de la manière dont le pays doit être gouverné. Pour atteindre cet objectif, il faut prendre le pouvoir, car c’est la seule manière de le faire. Mais il ne suffit pas d’avoir des idées et une idéologique, il faut aussi connaître son pays de fond en comble et pas seulement la capitale et ses grandes villes. Moi, c’est quand je suis retourné à Madagascar à l’âge de 16 ans que j’ai découvert mon pays, appris à le connaître, d’abord avec les valeurs du petit Parisien que j’étais. Au fil des années, je suis arrivé à la conclusion suivante : l’Africain en général et la Malgache en particulier sont leur meilleur ennemi. Le Malgache évolue principalement dans le domaine agricole, a gardé les mêmes pratiques que ses ancêtres et ne les a jamais remises en cause, il ne possède pas l’outil intellectuel qui lui permet de les remettre en question, comme cela se fait ailleurs. L’objectif n’est pas la productivité ou la croissance, mais de faire ce que faisaient les ancêtres. Naturellement, le Malgache est un rentier, pas un entrepreneur qui sortira de son train-train. D’autant plus que même s’il pensait à augmenter sa production, il se heurterait à toutes sortes d’obstacles : pas d’outils, pas les moyens financiers, pas les routes, pas d’acheteurs à un bon prix. C’est un ensemble de faits qui l’incitent à continuer faire ce que faisaient ses ancêtres. Une fois, je suis allé dans le Sud-Est où l’on plantait du café depuis la royauté, la colonisation et la première République et où le paysan était obligé de gérer sa plantation, de créer et d’entretenir les routes pour transporter la production. Dans ce système, les producteurs de café étaient riches et les paysans en profitaient un peu et Madagascar était le premier producteur de café de la région. Avec les révolutions, les paysans ont dit on ne veut plus entretenir nos plantations et nos routes comme avant. Le nouveau pouvoir a accepté, et maintenant Madagascar achète du café de l’étranger !
O Vous parlez de café, moi je parle d’alimentation en général, de riz Perles de Madagascar, du fait que votre pays était considéré comme le grenier agricole de la région. Et je vous pose la question que beaucoup de Mauriciens se posent : que s’est-il passé pour qu’en quelques années, Madagascar soit passé du statut d’exportateur à celui d’importateur de riz pour nourrir sa population ?
— Parce qu’à l’époque, il existait de grandes structures coloniales où les grands périmètres étaient gérés par des entreprises possédées par d’anciens colons où les Malgaches étaient poussés à venir travailler. Les grands groupes entretenaient les rizières, les canaux d’irrigation…
O …vous allez finir par dire que vous regrettez la colonisation !
— Je ne regrette pas la colonisation, mais je regrette ses bienfaits, dont son organisation. À l’époque, Madagascar était producteur de café, de riz, de bétail, entre autres, et les Malgaches travaillaient. L’idée de l’Indépendance ne contenait pas une vision économique et disait simplement : rendez-nous le pouvoir. C’était légitime et normal et ça s’arrêtait là . Culturellement, le Malgache a fait ce que faisaient les colonisateurs et, avant eux, les royautés malgaches : il a placé sa famille dans les entreprises d’État, il prenait de l’argent dans la caisse quand il en avait besoin, sans se préoccuper de le gagner et de le faire fructifier, et ainsi de suite.
O En quelque sorte, le socialisme – pour ne pas dire le communisme, à la sauce malgache – a continué à faire du colonialisme ?
— Il a fait du Malgache ou de l’Africain, et laissé sortir le prédateur qui sommeille au fond de lui. Chez nous, par tradition, on respecte le chef qui a le droit de faire ce qu’il veut ; plus généralement, quand on a un petit pouvoir, on fait ce qu’on veut ! Et ça perdure jusqu’aujourd’hui. Le Malgache se revendique d’abord d’une tribu et de ses us et coutumes, avant de penser en termes de nation.
O Et vous avez essayé d’aller contre ce système social et culturel en vous présentant aux élections présidentielles en 2001. Mais c’était perdu d’avance !
— Bien sûr que c’était perdu d’avance ! Je me suis présenté pour essayer de pousser l’élite malgache à s’intéresser à la chose publique, parce que tout seul ce n’est pas possible. En me présentant à l’élection présidentielle, je ne me faisais pas d’illusion, je me disais que j’aurais une audience, qu’on m’entendra. Ça été le cas dans une très faible mesure parce que, on ne le dit pas assez, 80% des malgaches n’ont pas accès à la radio, à l’électricité, ce qui veut dire qu’eux ne m’ont pas entendu !
O Ce qui ne vous a pas empêché de reposer votre candidature pour l’élection présidentielle, quelques années plus tard !
— Je l’ai fait parce que je ne voulais pas financer d’autres candidats !
O Est-ce qu’avec le recul, quand la première République décide de se débarrasser du système colonialiste, ce n’était pas une bonne idée pour le développement de Madagascar ?
— Une idée est bonne quand elle est le fruit d’une réflexion et d’une préparation que l’on traduit en action. L’idée de remplacer le colonialisme français était une revendication légitime, mais si après l’avoir réalisée on ne fait rien, parce qu’on n’était pas prêt, ce n’est plus une bonne idée. Car avec les Républiques, le pays s’est enfoncé et la corruption a gangréné le système.
O Qu’est-ce qui a été pire pour Madagascar : la colonisation ou les Républiques socialistes qui l’ont remplacée ?
— Ça dépend de quel côté on est. Pour le Malgache pauvre, le souci c’est de manger et d’envoyer ses enfants à l’école, quel que soit le système politique en place. Il est pour le système qui lui assure ses besoins de base, parce qu’on lui a appris à ne pas demander plus. Par contre, changer de système c’est une idée de celui qui a fait des études, qui a un certain statut social, mais c’est une minorité par rapport aux 80% de Malgaches qui vivent en dehors des villes. Ça fait des années que ça dure parce que, comme je l’ai déjà dit, la majorité des Malgaches continue à penser et à agir comme le faisaient ses ancêtres du temps de la royauté, puis du colonialisme. Il se contente de pouvoir faire face à ses besoins de base et ne se sent pas concerné par le développement de son pays, que ce soit au niveau politique ou économique.
O Et pourtant, Madagascar a des terres – je devrais dire des territoires, des forêts, des sous-sols et une population de 30 millions d’individus…
— …mais Madagascar n’a pas eu les dirigeants qu’il lui fallait ! Ceux qu’on a acclamé et mis au pouvoir il y a 20 ans, on les a mis dehors après, les uns après les autres, avec pertes et fracas. Qu’ils s’appellent Didier Ratsiraka, Marc Ravalomana ou Andry Rajoelina, ils ont été mis à la tête du pays par l’élite malgache et on les a laissé faire. On n’a rien dit. En termes de résultats pour le développement du pays et de combat contre la corruption, aucun de nos Présidents ne valait l’autre ! Rajoelina n’a pas été chassé du pouvoir grâce à l’élite malgache, mais par des petits jeunes des villes pour protester contre les coupures d’eau et d’électricité, alors que 80% des Malgaches n’ont pas accès à l’électricité ! Vous voyez l’ampleur du problème !
O La campagne ne se mobilise pas, ne réclame pas une amélioration de ses conditions de vie ?
— Non parce que les Malgaches des régions rurales sont tellement cloisonnés les uns les autres et qu’ils ont été éduqués dans un schéma où il y a un dirigeant qu’on écoute, quoi qu’il puisse faire. Il existe à Madagascar 18 ethnies et une forte unité tribale qui bloque beaucoup de choses. Je rêve de l’émergence d’un parti politique des paysans malgaches loin des partis installés dans la capitale et les villes
O Après les manifestations de la fin de l’année dernière à Anatananarivo, que se passe t-il actuellement à Madagascar, et qui dirige quoi ?
— C’est une bonne question à laquelle je ne peux pas répondre. Suite aux évènements ayant conduit au départ de Rajoelina, une autorité transitoire a été mise en place pour une période de deux ans, mais qui, à mon avis, ne pourra pas faire grand-chose. Attendons voir. Son objectif est de faire un inventaire des désidératas socio-économiques du Malgache. Ce que je ne comprends pas. Parce que si on le fait maintenant, c’est que personne n’a vu et n’a compris ce qui s’est passé ces dernières années à Madagascar ! Et pourtant, il y a eu des élus, des administrateurs, des fonctionnaires, des instituteurs, des prêtres, des pasteurs et des Églises qui affirment connaître le pays et vivre au quotidien avec ses habitants, et on va faire un inventaire de ce que veulent les Malgaches !
O De votre point de vue, quel est l’avenir de Madagascar ?
— Honnêtement, je ne sais pas où on va. Mais le propre de l’homme est de toujours croire, la croyance étant le meilleur anesthésiant qui puisse exister. C’est la culture malgache qu’il faut revoir. Je voudrais revenir sur une question précédente concernant les richesses de Madagascar. Le fait de dire que Madagascar est un pays immensément riche dont les richesses ne sont pas exploitées a tué quelque part l’envie de travailler du Malgache. On se dit qu’on est tellement riche que tous les pays nous envient, que ça ne sert à rien de travailler plus que ce dont on a besoin tous les jours. Par ailleurs, le paysan malgache, majoritaire dans le pays, n’a pas de conscience politique, de disposition à revendiquer de par sa culture, de par la manière dont il a été élevé. Dans notre culture malgache, on est fataliste, on dit qu’on attend que Dieu nous éclaire et guide nos dirigeants qui, eux, ont toujours joué sur cette manière de penser. Avec en plus des Églises qui, tous les dimanches, disaient aux Malgaches prions pour nos dirigeants, quoi qu’ils aient pu dire ou faire ! À Madagascar, Dieu est un alibi pour ne rien faire, puisqu’on l’a prié et donc fait son devoir ; il va faire le reste.
O Logiquement, il faudrait une révolution pour faire bouger les choses, mais il y en a eu tellement à Madagascar !
— Vous avez raison. La vraie révolution est dans la tête des gens, pas dans les manifestations des rues de la capitale. Par choix, je n’ai jamais travaillé avec un des précédents P résidents malgaches, ce qui me donne l’alibi de dire que je ne suis pas responsable, partie prenant de l’état dans lequel se trouve le pays. Mais la plupart des hommes d’affaires, des fonctionnaires ont passé leur vie à dire que l’actuel Président était meilleur que les précédents. Ils n’ont pas cessé de dire ça pendant 60 ans, avant de les mettre dehors. Donc, on s’est trompé et si, en plus, on l’a fait quatre fois de suite, il y a un problème. La question n’est pas de savoir ce que veut le peuple, mais de lui apprendre à penser différemment.
O Pourquoi vous ne créez pas un parti pour défendre ces idées, vous qui avez choisi à 16 ans de devenir Malgache ?
— J’ai 70 ans, j’ai essayé de faire ce que j’ai pu au cours de ma carrière : entrepreneur, maire de mon village, président de syndicats. J’ai été candidat à la présidentielle et je n’ai pas su me faire entendre, me faire comprendre, et je crois qu’il faut céder la place aux autres, en particulier aux jeunes.
O Arrivons-en maintenant au Malgache qui fait la une de l’actualité mauricienne depuis des semaines, l’homme d’affaires Maminiaina Ravatomanga familièrement surnommé Mamy. Vous l’avez connu à ses débuts alors qu’il était simple démarcheur. Comment a-t-il fait pour posséder aujourd’hui une des plus grosses fortunes de Madagascar ?
— Il faut quand même dire qu’il a pris 40 ans pour construire sa fortune. On lui prête beaucoup de choses, sans doute à raison, puisqu’il n’y a jamais de fumée sans feu. Aujourd’hui, on lui reproche beaucoup de choses, dont certaines se seraient avérées exactes avec des preuves. Je dis que si Mamy en est arrivé là , c’est que derrière il y a eu tout un système à Madagascar qui l’a soutenu. Il n’y a pas que lui qui est responsable de cette situation, c’est tout le système politique, administratif, militaire, et de la magistrature. Le fait qu’il ait pu faire ce qu’on lui reproche, ça veut dire qu’il a eu des complices et que le système malgache est totalement gangréné. Je le dis depuis 2001 et la situation s’est énormément aggravée depuis, et la corruption à Madagascar a pris de l’ampleur, à chaque révolution et chaque nouveau Président. Si, comme on le dit, Mamy n’est que la crète de l’iceberg, qu’est-ce qu’il y a en bas !?
O Est-ce que, pour le Malgache, la corruption fait partie du système et il s’en accommode ?
— Je me suis toujours disputé avec ma mère, une vraie Malgache, qui me disait tous les jours : ne remets rien en cause, ne réponds pas aux aînés, respecte l’autorité qui a toujours raison ; si le politique vole, ce n’est pas ton argent, laisse-le faire. Et surtout, ne fais pas de la politique car c’est fait pour les voleurs et des menteurs. C’est le mindset malgache. Ça veut dire qu’on accepte d’être dirigé par des voleurs et des menteurs ! La question est de savoir comment changer ce mindset, cette mentalité, et ça va être difficile et prendre du temps. Pour le Malgache, c’est le présent immédiat qui importe, le futur est trop loin : il le laisse à Dieu et aux autorités. Face à cette situation, les gens qui, comme moi, ont fait des études et ont des idées, ont revu leurs ambitions à la baisse, sont devenus par la force des choses et la puissance du système, des gagne-petits économiques.
O Vous dites que c’est le système malgache qui a « encouragé » et « soutenu » Mamy dans son ascension économique, mais on pourrait également se poser la question pour Maurice. Comment se fait-il que Mamy ait pu transférer autant d’argent dans les banques mauriciennes – on parle de plusieurs miliards de roupies – sans que le système mauricien réagisse?
— Je ne veux pas porter de jugement sur le système mauricien, mais je dirai une chose : pourquoi faut-il que Mamy soit jugé à Maurice sur des affaires malgaches ou internationales ? On me dit qu’il y a des preuves et des dossiers, je veux bien, mais alors comment se fait-il qu’il ait pu transférer de l’argent à Maurice sans problèmes ? Et puis, je pose cette question qui me semble importante : est-ce que si Mamy n’avait pas atterri à Maurice en quittant Madagascar, les autorités mauriciennes auraient ouvert une enquête contre lui ?
O Ce sont des questions pertinentes auxquelles nous aurons, je l’espère, des réponses. Pour terminer, est-ce que pour les Malgaches, Mamy est le bandit que les autorités malgaches décrivent ?
— Si l’on se fie aux très nombreuses réactions des Malgaches sur les réseaux sociaux et les journaux, il serait un bandit. Si c’est le bandit, il y aurait à Madagascar des milliers de bandits qui l’ont aidé à prospérer. Je souligne à nouveau que 80% de la population malgache n’ont pas d’électricité et d’accès à la radio et aux réseaux sociaux.
O Comment souhaitez-vous mettre fin à cette passionnante interview qui provoquera, sans nul doute, des réactions ?
— Je souhaite que le Malgache se réveille, qu’il se rende compte que le développement de Madagascar ne peut se faire que comme un ensemble homogène et dans le vivre-ensemble de toute sa population. Madagascar ne peut pas s’enrichir intellectuellement, socialement, culturellement et économiquement sans que tous les Malgaches soient reliés. On ne peut pas développer un pays comme Madagascar en laissant de côté 80% de sa population, c’est impossible.
Jean-Claude Antoine

