CHARLIE D’HOTMAN : “Quand une galerie expose, elle a besoin de pouvoir vendre”

Imaaya est devenue une galerie, même si ce n’était pas l’idée première de Charlie d’Hotman. Elle met en lumière un monde assez méconnu du grand public. Celui des artistes, des collectionneurs et des galeristes. Une exposition est la partie visible d’une longue élaboration où subjectivité et savoir-faire sont confrontés à la nécessité de vente.

Comment êtes-vous devenue galeriste, Charlie d’Hotman ?
J’ai entrepris des études de beaux-arts à Londres avant de rentrer à Maurice. J’ai animé des ateliers pour les enfants, mais ce n’était pas assez pour moi. J’ai donc décidé d’ouvrir Imaaya à Grand-Baie, avec dans l’idée d’en faire un lieu qui présenterait des créations art & design mauriciennes. À l’époque, on disait qu’il n’y avait rien à Maurice et que tout ce qui se faisait de bien était ailleurs. Je suis partie du principe de montrer ce qu’il y a de bien ici. Nous avons de belles choses à montrer. J’ai rencontré des artistes que j’ai aimés, et les choses se sont faites d’elles-mêmes. Mais je n’aime pas trop le mot “galeriste”…

Comment définissez-vous votre activité ?
J’accompagne les artistes et je présente des œuvres. Galeriste ou commissaire d’expo sont des termes qui ne me semblent pas très justifiés. Dans d’autres pays, les métiers d’art sont peut-être plus distincts. En Europe ou ailleurs, le galeriste travaille en exclusivité avec des artistes. Les tableaux de ces artistes ne sont vendus que par ce galeriste. Ce dernier s’occupe de tout, concernant la vente. Ici, cela ne se passe pas ainsi.

Comment vit Imaaya ?
C’est comme les artistes ! Il est difficile pour un artiste de vivre uniquement de la vente de ses tableaux. Il ne peut pas se dire qu’il vendra un, deux ou trois tableaux chaque mois. Ce n’est pas une science exacte; d’où les activités parallèles : les cours de dessin et de peinture. Les institutions rencontrent les mêmes problèmes que les artistes.
Mon ambition première n’est pas forcément d’être galeriste, même si j’arrive à faire quelque chose… Imaaya est devenue une galerie d’art, mais ce n’était pas l’idée première. Je crois qu’une grande part d’éducation artistique est à faire au niveau du public et des jeunes artistes.

Quels sont vos critères pour exposer ?
Il y a une sélection. Cela a surpris beaucoup de personnes. Je demande au préalable un portfolio et un texte explicatif de l’œuvre. N’importe quel artiste doit pouvoir le faire. Je ne demande pas la lune, non plus ! Je dois dire qu’avec le temps, les dossiers que je reçois sont beaucoup plus qualitatifs qu’il y a sept ans. Il y a aussi des gens qu’il faut démarcher, sinon ces artistes n’exposent pas leurs créations. Je pense que c’est chouette de montrer, par exemple, ce que fait Fabien Cango. J’estime que l’art est indissociable de la culture et de l’éducation. C’est aussi dans l’idée de se dire : c’est chouette ce que fait ce monsieur-là; ce serait dommage que cela reste dans son atelier. Plus les créations sont exposées, plus les gens voient, et plus cela fera effet boule de neige. C’est peut-être ce qui est en train de se produire…

Le choix d’exposer ou pas un tableau est subjectif, n’est-ce pas ?
Il y a une différence entre la subjectivité et savoir reconnaître des œuvres solides à montrer. C’est très bien de vouloir exposer, mais si l’on n’a que trois tableaux à montrer, il n’y a rien à faire. Si c’est une personne intéressante, on attend le temps voulu. Et c’est là qu’on entre dans l’accompagnement : l’artiste envoie des photos de ses créations récentes. D’où l’importance d’envoyer un dossier et une lettre de motivation qui accroche.
Il y a des expositions qui sont plus difficiles à réaliser que d’autres. Une expo-vidéo par exemple ne rapportera pas grand-chose au galeriste. Les institutions qui ont plus de moyens ont davantage la possibilité d’exposer ce qu’elles veulent. Quand une galerie expose, elle a besoin de vendre pour rentabiliser l’espace. Il existe aussi des façons de contrer cela, notamment par des expos de groupes. C’est aussi une occasion pour les jeunes artistes d’inviter des connaissances ou des amis à les rejoindre. L’expo de groupe est une vraie création. Ce n’est pas seulement mettre les travaux de trois personnes ensemble pour remplir l’espace. Il faut une communication et une cohérence.

Un thème ?
Je n’aime pas trop la formule qui consiste à donner un thème à une expo. Chaque artiste a déjà un discours; je trouve intéressant de rassembler des œuvres qui communiquent entre elles. Identifier un thème est restrictif. Je veux montrer ce que la personne a de meilleur.

Combien de personnes se déplacent à l’expo d’un artiste connu à Maurice ?
C’est une des raisons pour lesquelles Imaaya a bougé de Grand-Baie pour le Cubicle à Phoenix : il n’y avait pas assez de passages. Une exposition est un gros travail pour l’artiste et pour le galeriste. C’est triste pour tout le monde si personne ne vient. Bouger dans un endroit plus central rend l’expo plus accessible; donc, cela engendre plus de passages. Ce n’est certes pas tous les jours la grosse affluence, mais on a des passages tout le long de l’expo : entre 150 et 180 personnes.

Une commission est prélevée sur la vente. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Les galeristes prennent une commission sur la vente des tableaux. Pas de vente, pas de commission. C’est un manque à gagner. Par moments, on gagne plus; en d’autres occasions, on gagne moins. C’est comme l’artiste ! Lorsqu’il expose ses tableaux, il ignore s’il en vendra un, deux, dix, quinze… Un autre aspect de mon métier est d’aider l’artiste à établir des prix cohérents.

Comment ?
C’est assez difficile à expliquer car c’est une question d’expérience. Cela fait sept ans que je vends des œuvres. Je sais plus ou moins dans quelle fourchette de prix se vend un tableau. Pour quelqu’un de pas très connu, qui lance sa première expo, cela se fait un peu au feeling. À mon avis, le prix demeure trop régi par la dimension du tableau. Ce n’est pas parce que c’est petit que c’est moins bon et que c’est moins cher.

La notoriété de l’artiste est-elle considérée dans l’évaluation ?
Pour moi, oui. Mais ce n’est pas encore une réalité partout. Je ne peux qu’établir des prix qui sont cohérents, entre ce qui est proposé et les clients. Il reste à mon avis pas mal d’incohérences de prix à Maurice. Il faut être réaliste par rapport au marché. Le pouvoir d’achat n’est pas le même dans tous les pays. On ne peut pas pratiquer les mêmes prix qu’en Europe, qu’en Amérique, qu’à Hong Kong ou qu’au Japon.

Qui sont ceux qui achètent ?
Des collectionneurs. Il n’y en a pas beaucoup, mais il y en a. Parfois des hôtels, des restaurants ou des bureaux passent des commandes. Ils choisissent d’investir dans l’art pour leur établissement.

Que voudriez-vous dire aux Mauriciens pour une meilleure affluence dans les galeries ?
Il est important de garder cette curiosité qu’ont les enfants. Il est important de continuer d’aller voir, regarder et observer, car les œuvres de qualité sont toujours là. Si la chose est sous leurs yeux, les gens viendront voir. Mais tout le monde n’y pense pas. Peut-être que dans les écoles, on n’encourage pas assez les enfants à voir des expos. C’est aussi un bon moyen de s’évader. C’est sympa. C’est plus agréable que de se promener dans un centre commercial. On ressort enrichi d’une expo.