EVAN SOHUN – FREKANTE : “Ces fréquentations qui m’ont forgé”

Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es. Evan Sohun se passionne pour l’art et la vie. Il expose un art de vivre et révèle l’essence du beau dans des toiles accrochées aux cimaises d’Imaaya. Frekante sera visible jusqu’au 7 juillet à la galerie de Phoenix. Entre-temps, l’artiste s’épanche sur son art… de vivre. L’insoutenable sensibilité de l’être étalée sur la palette des émotions.

Est-ce vous qui êtes allé vers l’art ou est-ce l’art qui est venu à vous ?
Je crois que l’art est en nous tous. À une période de ma vie, j’ai été réceptif à cet art. Ce mode de communication me convenait pour dire ce que j’avais à dire : ma joie, ma tristesse, ma révolte. Le besoin de dessiner, de peindre et de créer est avant tout un besoin de s’exprimer. Et, quelque part, un besoin de se sentir aimé. C’est complexe… à dire avec des mots.

La couleur est vecteur d’émotions. Quel sens a la couleur à vos yeux ?
Je suis mauvais. Je me considère mauvais dans le blanc et noir. La couleur fait partie intégrante de mes peintures et de mes dessins. La couleur représente la joie que je veux communiquer. La colère est exprimée exclusivement dans le dessin; trait noir sur blanc. Le dark side est masqué de couleurs festives, joyeuses, naïves. La couleur masque quelque chose de trop cru. Quelque chose avec laquelle je ne suis pas à l’aise. Je suis peut-être trop pudique pour la montrer telle quelle.

Vos tableaux sont traversés par un étrange personnage. Qui est ce personnage récurrent ?
J’ai envie de dire que c’est moi. Ce personnage est le reflet de qui je suis et qui je voudrais être. Il est le reflet de celui qui voyage. J’ai un besoin de voyages. Et ce personnage voyage à la rencontre des autres. Je le représente d’un trait. Le plus simplement du monde, pour ramener à la naïveté.

Un trait de votre caractère artiste ?
Je le pense. Inconsciemment ou pas. Je pense que c’est ça. C’est la vraie vérité. Dessiner mon vrai visage serait excentrique.

Les influences de Basquiat sont présentes dans vos créations. Quelles sont vos autres références ?
J’ai pris connaissance des œuvres de Jean-Michel Basquiat depuis peu. J’ai entamé une immersion dans son univers. Basquiat et d’autres artistes se rapportent au thème de mon expo : Frekante. C’est la rencontre des gens qui ont jalonné mon parcours. Des gens sans qui je ne serais pas ce que je suis. La bande dessinée, l’illustration, le design et la peinture : ce sont ces fréquentations qui m’ont forgé.

Qui sont-ils ?
Thierry Permal est une de mes références du début. Il est de ceux qui m’ont inspiré, avec Laval Ng et tant d’autres. Au fil du temps, j’ai eu d’autres références : Andy Warhol, William Turner. Et, tout dernièrement, un artiste américain mort des complications du VIH en 1990, Keith Haring. Gaël Froget m’a beaucoup aidé et initié en peinture. Il est un soutien, un ami.
Il y a chez l’artiste malheureux une profondeur que l’on ne retrouve pas chez l’artiste heureux. C’est la même personne, mais l’accouchement sur papier n’est pas le même selon les états d’âme. C’est une question de sensibilité. Le vécu de Basquiat se ressent à travers son écriture picturale. Il est décédé à 28 ans d’une overdose d’héroïne. Il y a aussi chez lui une certaine “simplicité” qui fait que Basquiat est Basquiat. Il y a chez moi un mélange de Basquiat et de Keith Haring et peut-être Warhol. Basquiat avait, lui, pour références Warhol et Dubuffet, entre autres.

Vous frekante du beau monde. L’art nourrit l’art. N’est-ce pas ?
Ce que je présente aujourd’hui s’est construit durant seize années. Seize ans d’un parcours bédéistique qui s’est poursuivi en photographie. La technique que j’utilise pour Frekante repose sur la photographie. La toile de fond est photographique. Des photos de mon entourage frekante. Des endroits pittoresques qui parleront à chacun des regardeurs. C’est l’envers du décor d’un lieu de vie, auquel je redonne une beauté. C’est cela que je présente dans l’expo chez Imaaya. Ce sont des scènes de vie urbaines. Des bâtiments décrépits, revus et repeints selon moi. Je reprends l’envers du décor de Curepipe. J’aime m’intéresser aux bâtisses qui ont une histoire, un vécu. Une construction toute belle, toute lisse ne m’intéresse pas comme le fera une bâtisse en ruine, décrépite, avec du goémon dessus. Cela a plus de charme à mes yeux. Frekante, c’est aussi des gens à découvrir sur mes toiles.

Et les bancs publics du jardin botanique de la ville baignée de lumière et de pluie ?
Il y a aussi cet aspect de la frekantasion. Si l’on ne “fréquente” pas, on est un être esseulé. Il n’y a pas de solitude dans mes œuvres. Vous y trouverez toujours un alter ego, quelqu’un qui supporte l’autre. Je ne me suis même pas posé la question. Car, pour moi, c’est une évidence. Il y a tout le temps un accompagnement. On n’est pas seul. Toujours un yin et un yang, qui se complètent en toute chose. Cela nous rassure tous d’être accompagnés. L’Homme n’est pas un animal solitaire. Et cela nous encourage à entrevoir un avenir ensemble. Dans l’absolu, à vivre une vie ensemble. Frekante est tout ce que j’ai pu engranger pendant tout ce temps.

Quel est le but de vos frekantasion ?
Faire plaisir.

À qui ?
À moi. Cela m’a toujours plu de m’exprimer à travers l’art. C’est ma communication avec les gens. Je manie mieux le crayon que les mots. Je communique davantage par le dessin que par les mots. Frekante est une plate-forme pour communiquer, sans avoir à ouvrir la bouche. Je veux susciter des émotions et des souvenirs chez ceux à qui ces lieux parleront. C’est cela, la beauté de l’art : un partage d’émotions.