LUCIEN PUTZ : Celui qui sauva la mémoire de Ti-Frer

Son ami de Quartier Militaire aurait trinqué avec lui, un verre de rhum à la main, en improvisant une chansonnette pour le saluer. Maurice lui doit une fière chandelle. Il y a 25 ans, c’est grâce à ses efforts qu’a débuté l’improbable chantier aboutissant à l’enregistrement du premier CD de Ti-Frer, le seul qui existait avant que le Blue Penny Museum ne lance Ti-Frer Nou gran frer, l’année dernière.
Venu de Belgique, Lucien Putz avait été envoûté par la voix de Ti-Frer. Il avait appris à connaître l’homme et s’était senti le devoir de contribuer à préserver sa mémoire et sa voix. Actuellement en vacances à Maurice, il ouvre la boîte aux souvenirs, non sans émotion.

“Lucien, Lucien, venu trois fois ici, il y a pas de bonne femme. Y’a que trois ti-zanfan. Lucien, apporté une cam’rade, Danielle, venue trois fois ici, à Quartier Militaire, Danielle, Danielle, zanfan Maurice pour sortir bien loin en Belgique, Lucien.” Trente-deux ans après, lorsqu’il évoque le souvenir de cette chanson que lui avait improvisée Ti-Frer un jour à Quartier Militaire, Lucien Putz est ému. Ce petit air que l’ami belge d’Alphonse Ravaton avait enregistré sur cassette n’avait pas l’entrain d’Anita ni la fougue de Roseda. Ti-Frer venait de perdre sa compagne; le blues s’était davantage emparé de son rythme et de sa voix. “C’était une chanson triste, d’une beauté absolue”, se rappelle Lucien Putz. La cassette contenant cet enregistrement a été précieusement rangée pour que ne se perde pas la mémoire. “Il faut bien que je sauve tout cela”, nous dit-il.

Hommage au griot.
Cette promesse réitérée, il se l’était faite, il y a longtemps. Lucien Putz ne l’a jamais oubliée et s’est montré prêt à relever tous les défis pour qu’elle soit respectée. C’est grâce à lui qu’existe le tout premier CD de Ti-Frer, réalisé par Ocora Radio-France en 1989. Bien que gagné par la maladie, Ti-Frer s’était remis devant le micro pour participer à la réalisation de cet album. Son lancement à l’hôtel St-Géran s’était fait dans un contexte où Maurice accordait enfin de la considération au griot, dont la voix incarnera à jamais l’âme profonde du pays. Cette même voix qui avait envoûté Lucien Putz.
Nous sommes aux alentours de 1982, en face du Jardin de la Compagnie à Port-Louis. Accompagné d’un ami mauricien, un enseignant belge en vacances pénètre dans le magasin Damoo où il espère dénicher quelques bons ségas. Amoureux de l’île et de Danielle, une Mauricienne rencontrée dans les rues de la capitale, ce musicien militant souhaite ramener dans ses bagages cet autre rythme syncopé, qui a fait chavirer son âme de jazzman durant ses différents séjours.

Une bouteille de rhum.
Parmi les cassettes qui lui sont présentées, il y avait une copie pirate contenant un enregistrement de qualité médiocre. “Cela fut un choc. La voix que j’entendais rejoignait celles des grands artistes du monde. C’était une musique universelle, qui me faisait penser au blues de Robert Johnson (Ndlr : chanteur de blues américain, décédé en 1938) et des autres. Il y avait la même force, la même puissance dans cette voix.” Lucien Putz souhaita avoir une copie originale. Mais il n’y en avait pas. Il ne restait plus rien non plus des 45 tours enregistrés bien avant.
Quartier Militaire n’était finalement pas si loin. Sur le pas de sa porte, Ti-Frer aurait sans doute un meilleur enregistrement à vendre au Belge. Mais rien là-bas non plus. Il y avait, en revanche, l’hospitalité de l’ancien garde-chasse et une bouteille de rhum. “Plus on en buvait, plus on parlait, plus il était dans l’ambiance.” Battant le rythme de sa canne, Ti-Frer improvisa une chanson. Puis, quelques autres. “Il le faisait a cappella. Il avait une voix qui allait du plus bas au plus aigu, et une vraie rythmique. Mon épouse a commencé à danser avec lui.”
Lucien Putz avait découvert Ti-Frer qui, aujourd’hui encore, demeure “l’un des grands moments de ma vie”.

Cri de révolte.
Lors de la deuxième rencontre, il revint avec une de ces fameuses radiocassettes sur lequel on enregistrait à l’époque. Les touches Record et Play enfoncées, le Belge écouta encore : “C’était une voix céleste qui s’élevait.”
Six ans plus tard. Ti-Frer est vieux, gagné par la maladie et arrive à peine à marcher. “Je me suis rendu compte qu’un trésor allait se perdre et qu’il fallait faire quelque chose.” Un texte qu’il fit publier dans Le Nouveau Virginie d’Alain Gordon-Gentil fut le premier appel. En même temps, Week-End/Scope laissait exploser un cri de révolte contre l’indifférence : Ti-Frer s’en allait sans la moindre considération.
Lucien Putz avait de la matière pour faire appel à Ocora, qui s’occupait de récolter les musiques traditionnelles du monde. Alliramy Brochand, une Mauricienne, y travaillait. Très rapidement, tout se mit en place pour cette opération de sauvetage dans laquelle Lucien Putz fut rejoint par Percy Yip Tong, l’équipe de Radio France, des sponsors et les proches de Ti-Frer.

Marlène.
Parmi, il y avait Marlène. Cette nièce d’une quarantaine d’années qui avait dû user de subterfuges pour poser sa voix sur l’album et chanter Tipol-Tipier. Digne héritière de son oncle, elle possédait également cette touche spéciale qui avait convaincu les Européens qu’elle pourrait trouver une voie là-bas. “Marlène possède une voix unique, une sorte de grain dans le timbre même de sa voix qui, allié à un sens rare de la nuance dans l’interprétation, en fait une très grande artiste que l’île Maurice gagnerait à mettre en valeur”, témoignait Lucien Putz dans WES, le 11 août 1989. Marlène n’a, hélas, jamais connu la gloire.
Ce moment avait été exceptionnel pour Lucien Putz. Comme les autres, il était conscient que Ti-Frer était fatigué. Des séances d’enregistrement avec Ange et les autres dans les champs de cannes avaient été difficiles pour le vieil homme. “Seules deux chansons enregistrées à l’époque figurent sur cet album. Les autres ont été recueillies auprès de la MBC et à travers d’autres enregistrements récupérés.”
Lucien Putz se souvient également d’une séance d’enregistrement avec un groupe de séga typique de Rivière Noire et de cette autre soirée passée chez Michel Legris à Rivière du Rempart. Ces enregistrements jamais utilisés doivent toujours exister quelque part.

Histoire et mémoire.
Lucien Putz anime deux blogs : www.lestambours.blogspot.be et www.r-evolutioncitoyenne.blogspot.be. Il y évoque différents sujets liés à la culture et la société et aussi le souvenir de Ti-Frer. Lucien Putz reçoit parfois des requêtes de personnes souhaitant trouver le CD de Ti-Frer.
La mémoire ne s’est pas encore effacée. Évoquer Ti-Frer ne nous ramène pas forcément dans le passé, car l’homme et son héritage font partie de notre présent. “Est-ce passéiste d’aimer Ti-Frer ? Je ne le pense pas. Sinon, ce serait passéiste d’aimer Brassens ou Brel.”
Militant des années 60, chroniqueur musical, citoyen engagé, homme de culture, auteur de Les tambours de Louis et d’un rappel à l’ordre publié sous le titre Lettre ouverte aux femmes et hommes politiques, Lucien Putz revient parfois à Maurice chez les proches de son épouse à Ste-Croix. Les eaux de Baie du Tombeau, où il aimait plonger à l’époque, ne sont certes plus aussi poissonneuses. Et Ti-Frer, on en parle à peine, tandis que la statue du Jardin de la Compagnie a tronqué son fidèle triangle contre une ravanne. Mais le sentiment d’avoir un devoir envers l’histoire et la mémoire demeure. Ainsi que les émotions qui reviennent quand il évoque Ti-Frer…