Paula Lew Fai

Nous sommes en plein confinement, et entamons le 10ème jour.

Attention : plusieurs facteurs de stress liés au confinement ont été mis en évidence par des chercheurs. Au-delà d’une dizaine de jours, les effets psychologiques seraient multipliés. Ils le seraient aussi en cas de manque de fournitures de base, comme la nourriture, l’eau, les médicaments, et ….le papier toilette.

En effet, les chercheurs dans la revue Lancet se sont penchés sur l’impact psychologique du confinement et les mesures à mettre en œuvre pour en réduire les effets négatifs (1). 

L’analyse documentée des résultats de ces études indique que la durée de confinement elle-même est un facteur de stress : une durée supérieure à 10 jours est prédictive de symptômes post-traumatiques, de comportements d’évitement et de colère. 

Certes, le confinement « n’a pas les mêmes conséquences pour tous, selon les facteurs de protection psychique qui ont pu être acquis ou qui, hélas, font défaut », explique le neuropsychiatre Boris Cyrulnik dans un entretien à L’Obs. Il cite « ceux qui souffrent de fragilités psychiques antérieures, un trauma infantile, une enfance difficile, des conflits familiaux ou une précarité sociale. »

Il faut insister ici pour dire que ceux qui s’en sortiront mieux de ce contexte mondial inédit sont ceux qui, mieux armés psychologiquement, peuvent ressentir les bienfaits apportés grâce à un environnement moins pollué. Moins stressés également par les besoins de base, ils peuvent se tourner vers la recherche de l’intériorité, l’altruisme, le sens des priorités, l’essentiel. Mais combien d’autres ont et auront à subir les conséquences économiques de la perte de revenus, la perte des relations commerciales, la détresse des employés de petites entreprises et des travailleurs indépendants, la précarisation de ceux dont les métiers ne peuvent être effectués par le télétravail. Rajoutons la tension dans les couples qui doivent retrouver une nouvelle forme de communication et d’intimité, la stigmatisation de ceux mis en quarantaine, l’appropriation d’un espace réduit au sein des familles, l’incapacité pour beaucoup d’entre nous, habitués à vivre à l’extérieur de respecter un minimum de discrétion dans nos comportements, nos paroles, les demandes continues faites à la mère pour répondre aux besoins incessants des uns et des autres, le sevrage obligé (alcool, cigarettes, drogues) et les frustrations associées…..

C’est ainsi que la fracture sociale, déjà présente au niveau mondial, ira s’élargissant.

Autre enquête très révélatrice de l’impact du confinement. Le 6 mars, les résultats d’une enquête nationale portant sur le degré de détresse psychologique de la population chinoise suite au Covid-19 ont été publiés dans la revue spécialisée General Psychiatry. Pour 35 % des répondants (35,27 % d’hommes et 64,73 % de femmes), le résultat obtenu révèle un stress psychologique modéré, et pour 5,14 %, un stress sévère. L’analyse indique aussi que les femmes présentent un plus haut degré de détresse psychologique que les hommes. On apprend en outre que cette détresse touche davantage les individus âgés de 18 à 30 ans ou ceux de plus de 60 ans. Enfin, les travailleurs migrants constituent le groupe le plus exposé, alors que le score de détresse psychologique est le plus élevé dans les symptômes physiques : ils amplifient la peur de l’infection et l’inquiétude (y compris plusieurs mois après l’épisode).

Nous pouvons nous baser sur ces études pour mieux appréhender nos propres réactions, mieux les contrôler. Il n’y a pas pire que la peur de la peur, cette appréhension diffuse et corrosive qui nous paralyse et nous enlève le peu de moyens que nous pouvons avoir.

1) La peur en premier lieu :

– Peur, pour les femmes enceintes, à la fois d’être infectées et de transmettre le virus à leur futur enfant, peur pour les mères ayant de jeunes enfants, d’être infectées ou de transmettre le virus, peur pour les parents âgés, peur d’être soi-même contaminés, peur d’un monde qui s’effondre sans que les dirigeants inspirent confiance. D’où la nécessité absolue de bien communiquer et de rassurer à tous les niveaux.

 – Peur de manquer des biens de première nécessité, de ne pas pouvoir survivre et de compter sur une aide extérieure. Mettre en place des mesures qui limitent la peur irrationnelle du manque.

2) La déstabilisation des repères temporels, sociaux ou économiques qui va augmenter le sentiment d’impuissance et d’angoisse de fin du monde. Mettre en place une routine, une nouvelle qui restructure la vie quotidienne et instaure un semblant de normalité, surtout pour les plus âgés et les petits.

3) L’ennui, la frustration et le sentiment d’isolement causés par le confinement et par la réduction des contacts physiques et sociaux. Se recréer de nouveaux espaces d’intérêt, de plaisir.

4) Perte du sentiment de valorisation de soi et de satisfaction à travers les liens sociaux concrets (travail, loisirs, parentèle). Se reconnecter avec ce que nous avons de meilleur en nous et le cultiver.

5) Montée des pulsions et des violences : des études réalisées en Chine sur les sous-mariniers montrent que la colère et l’angoisse sont alors déversées sur les proches. Gare à l’accroissement des violences conjugales. Difficilement gérables dans les cas graves.  Sinon, bien intérioriser le fait que la colère et l’angoisse de l’autre ne nous appartiennent pas ; ainsi, mettre une certaine distance pour ne pas les subir de plein fouet.

6) En général, des troubles émotionnels : dépressions, stress, insomnies, symptômes de stress post-traumatique, troubles compulsifs pour diminuer l’angoisse, humeur maussade, irritabilité, culpabilité et impossibilité de réparer les relations rompues (parents âgés et enfants, partenaires au travail, couples…). En parler déjà si possible car ne pas les partager les refoule et fait monter la tension dans les relations.

7) Mécanismes de défense pour se protéger d’être trop envahis par la présence de l’autre, d’où l’indifférence, le détachement, la mise à distance de l’émotion. Gérer cette mise à distance pour ne pas basculer dans l’anhédonie dont le symptôme est la diminution de la capacité à ressentir le plaisir, particulièrement lorsqu’on le compare à des expériences similaires qui étaient perçues comme agréables dans le passé. Elle se manifeste par l’indifférence pour les interactions sociales, l’absence d’émotion, l’absence d’affection pour la famille et les amis, la perte de satisfaction dans les activités diverses. Cultiver les menus plaisirs à sa portée pour éviter l’anhédonie et la dépression.

L’enjeu est de reconnaître ces côtés sombres en nous. Nous qui, dans la vie ordinaire avons tendance à les recouvrir d’une bonne chape de plomb. Assumons-les sans trop les dramatiser, évitons les ruminations et les projections malsaines qui peuvent déclencher des phobies. Par de petites actions, essayons de maintenir notre angoisse à un niveau supportable. Surtout, ne faisons pas payer à nos proches nos défaillances. Faisons attention à la détresse des enfants, à celle de nos personnes âgées, qui ne comprennent pas souvent nos débalancements d’humeur, nos récriminations, nos hargnes et rancœurs par rapport à la vie. Laissons-nous porter par chaque petit rayon de lumière dans ce grand tunnel d’incertitudes. 

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(1) La note de synthèse a été rédigée à partir de 3166 articles publiés et expertisés par des comités scientifiques. 24 études présentant une solidité scientifique ont été retenues. Elles concernent 10 pays et incluent pour l’essentiel les virus du SRAS, Ebola et de la grippe A (H1N1).