SOCIÉTÉ : Les visages de la pauvreté

Chaque 1er juillet, depuis 2005, des milliers de personnes à travers le monde portent un bandeau blanc afin d’attirer l’attention des dirigeants des pays riches sur l’écart sans cesse croissant entre riches et pauvres de la planète. À Maurice, selon une étude de la National Empowerment Foundation, quelque sept mille familles vivent en dessous du seuil de pauvreté dans 225 régions de l’île. Mais ceux qui sont sur le terrain estiment qu’il en existe bien plus. D’autant qu’il y a également un phénomène d’appauvrissement touchant également ceux qui ne font pas partie de la catégorie recensée. 

Cité EDC, Rose-Belle. Selon l’étude de la NEF, 30 familles y vivent dans une situation d’extrême précarité. Nous nous arrêtons chez Martine Gaspard. Cette mère de cinq enfants – l’aînée a 23 ans et le benjamin, 2 ans – vit dans une maisonnette en tôle délabrée qu’elle partage à moitié avec son frère. “Mes parents vivaient ici depuis le cyclone Carol. Au fil des années, la maison est tombée en ruines. Quand il pleut, l’eau entre de partout. Les vêtements sont mouillés, le lit est complètement trempé.”

Lorsqu’on lève la tête, on peut en effet se rendre compte de l’état du plafond, qui laisse entrevoir le ciel. Le mari de Martine Gaspard fait partie d’une équipe koul dal. Chaque matin, il attend le camion sur la route principale. Certains jours, celui-ci s’arrête; d’autres, pas. “Quand il y a du boulot, on le prend, mais quand il n’y en a pas, il reste à quai.”

Repas incertain.

Il faudra attendre que le père de famille rentre le soir pour savoir s’il y aura à manger. “Autrement, je dois me débrouiller avec quelques feuilles de brèdes.” De son côté, Martine vend des chevrettes qu’elle pêche à la rivière de la localité. 

Ici, ceux qui vivent dans la précarité n’ont jamais pu acheter le terrain sur lequel se trouvent leurs maisons, ainsi que le prévoit la loi, explique Helena, du mouvement Forces Vives de la cité, rebaptisée Résidence Bethléem. “Sans contrat, ils ne peuvent même pas avoir l’aide du Trust Fund pour reconstruire leurs maisons, ni être connecté aux services d’eau et d’électricité.”

Sourma Rajkallea est dans le même cas. Cette jeune femme de 25 ans et mère d’un enfant de trois ans, habite avec sa mère handicapée et son compagnon. La famille vit du salaire de celui-ci et de la pension de la maman. Mais cela est loin d’être suffisant. Comme dans beaucoup de familles, ici, on ne fait pas les provisions à la fin du mois. “On achète aujourd’hui pour manger demain.” 

À la lueur des bougies.

Sans eau ni électricité, la famille passe ses soirées à la lueur des bougies. “J’ai toujours vécu ainsi”, affirme-t-elle. Pour la toilette, elle profite de la proximité du centre du mouvement Forces Vives pour s’approvisionner en eau.

Sourma suit des cours pour devenir puéricultrice. Elle espère trouver du travail dans une garderie très bientôt. Entre-temps, comme d’autres démunis de la cité, elle compte sur l’aide du mouvement Forces Vives pour s’en sortir.

Mais la misère frappe également en dehors des poches de pauvreté identifiées. C’est le cas, notamment dans une cité de Curepipe. Céline, travailleuse sociale, nous y attend. Si elle nous demande de ne pas révéler le nom de la cité, c’est uniquement pour protéger l’identité des témoins. 

Promiscuité.

Sophia, jeune femme d’une vingtaine d’années, tient un bébé d’environ un an dans ses bras. Un gros pull cache une nouvelle grossesse. Sophia confie être déjà mère de trois enfants. Elle partage la maison avec sa mère alitée, son concubin, ses enfants, un frère adolescent, ainsi que sa sœur, son concubin et leurs trois enfants…

La promiscuité est un des principaux problèmes de la cité. Sophia dort chaque soir sur un matelas posé par terre avec ses enfants. Avec la température curepipienne, ces derniers tombent souvent malades. Céline étant active au sein de sa paroisse, c’est elle qui va chercher de l’aide auprès des différents mouvements pour que les enfants aient du lait à boire ou quelque chose à manger. Leur scolarité est assurée par une ONG.

Ici, une dizaine de familles vivent dans des conditions semblables. “Si je ne vais pas vers elles, jamais elles ne viendront vers moi”, confie Céline. 

Les aléas de la vie.

Le cas de Micheline est différent des autres. “Jamais je n’aurais cru que je tomberais aussi bas”, murmure-t-elle, la gorge nouée. Il y a quelques années, elle a fait une chute grave. Depuis, elle ne peut plus travailler. Pour vivre, elle ne compte que sur sa pension de veuve, qui est de Rs 2,700. Son fils, séparé de sa femme, est devenu alcoolique et elle ne peut compter sur lui. “Si j’étais en bonne santé, je n’aurais pas connu la misère”, dit-elle.

L’état de la maison de Micheline se dégrade. Des morceaux de béton se sont détachés du plafond, la porte de sa cuisine est à deux doigts de tomber. “Quand mes voisins tapent chez eux, je tremble chez moi, craignant que des blocs de béton ne se détachent et me blessent.”

Témoin de la détresse de ces familles, Céline ne peut retenir sa colère contre le développement à deux vitesses. “Avant, quand un pauvre n’avait pas assez d’argent, il pouvait aller à la boutique du coin pour acheter une livre de riz ou un quart d’huile. Aujourd’hui, on construit de grands supermarchés et tout est mis en sachet. On ne pense pas à ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter en grande quantité.”

Avec le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter, la vie deviendra encore plus difficile pour de nombreuses familles à Maurice. En attendant une politique d’intégration sociale plus efficace,  ce sont les travailleurs sociaux qui tentent, tant bien que mal, de gérer la crise…