N’en déplaise aux habitants de Bisounoursville, la COVID-19 n’est pas encore derrière nous, et il nous faudra encore pendant un certain temps nous accommoder de nouvelles normes que le virus nous aura imposées. Certes, à Maurice, la pandémie nous aura relativement épargnés, d’un point de vue strictement sanitaire cela s’entend, le pays n’ayant en effet connu « qu’une » dizaine de décès pour un peu plus de 360 cas recensés. Il en est hélas! autrement sur le plan social, la crise découlant de la mise à l’arrêt brutal de notre appareil économique se faisant encore cruellement sentir. Aussi les opérateurs s’impatientent-ils de la réouverture prochaine des frontières, signe d’une relance, même timide, de tous les secteurs d’activité dépendant du tourisme, mais faisant dans le même temps craindre le pire si un seul cas de COVID-19 réussissait par cette entremise à franchir nos filets de sécurité sanitaire. Entre les questions de gros sous et la santé de la population, nous semblons, c’est une évidence, avoir fait notre choix.
Mais ne vous y trompez pas ! Nous ne jetons aucunement le blâme sur les actuels locataires de l’hôtel du gouvernement, mais plutôt sur un système, vicié depuis des décennies, et dans lequel la croissance aura toujours eu le dernier mot, quelles que soient la période et la coalition en place, et quelle que soit la conjoncture, y compris en temps de crise. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler que cela fait des mois déjà que l’opposition crie à l’urgence de rouvrir notre desserte, quand bien même ses leaders auront modéré leurs propos en réclamant une maximisation de la veille sanitaire. Prouvant ainsi que le poids de notre santé ne se mesure qu’en termes de coûts de prestations sociales, et que ce même poids est d’une profonde insignifiance face au retour à plein régime de notre économie de marché. Encore une fois, il ne s’agit aucunement de blâmer outre mesure nos politiques, lesquels ne font finalement que de s’aligner sur la stratégie nationale des gouvernements du monde entier en relançant le seul système qu’ils n’aient jamais connu : celui de la croissance éternelle !
Pourtant, et nous le savons depuis (très) longtemps déjà, la croissance ne peut être pérenne et ce, pour la simple raison que nos ressources, sur lesquelles se fonde cette utopique expansion économique perpétuelle, ne le sont pas. Sur ce point, et au risque de nous répéter, la COVID nous aura au moins appris que nous pouvions restreindre notre consumérisme sans pour autant hypothéquer grandement notre confort. Cela dit, si cela a été rendu possible, c’est aussi parce que, durant le confinement, nous aurons tous bénéficié des « réserves » de notre système, et que sans elles, les choses auraient été assurément bien plus compliquées. Reste que cette parenthèse sanitaire et le ralentissement de l’économie mondiale auront eu des conséquences positives sur le climat, puisqu’en produisant moins, nous aurons, bien que malgré nous, offert aussi à la planète une petite bouffée d’air frais.
Quoi qu’il en soit, la COVID nous aura ouvert de nouvelles perspectives, montré la voie à suivre ; et, surtout, permis de comprendre qu’en état d’urgence mondiale, nous pouvons mettre en place un réseau d’entraide, communautaire ou centralisé. Avec la COVID, nous avons aussi dû revoir notre routine, bouleverser nos habitudes, recentrer nos priorités sur l’humain, sur nos familles, nos proches. Nous prouvant ainsi que pour peu que l’on s’en donne la peine, nous pouvons changer les choses en profondeur, induire de nouveaux projets, non pas réformateurs, mais plutôt transformateurs.
À l’heure où les Mauriciens semblent engagés dans une mouvance sociale sans précédent, décidés autant qu’ils sont, et guidés par leur seule soif de changement, à continuer d’en découdre avec l’appareil politique (au sens large du terme), nous voici donc arrivés à un nouveau carrefour de notre histoire. Avec la COVID, nous avons là une occasion rare de décélérer, de rebâtir une société sur des fondations nouvelles. Une société plus altruiste, plus verte, plus libertaire et responsable, plus aimante. Plus humble quant à notre juste place dans l’ordre du vivant aussi. À nous à présent de résister aux sirènes de la mondialisation, dont les priorités sont autres, car purement comptables. À nous, en somme, de cesser d’être les éternels suiveurs d’un système à l’agonie.

Michel Jourdan