Que nous apportera un Musée de l’esclavage ?

Alors que nous nous trouvons dans une période de crise économique, sociale et politique inédite, à quoi sert de se retourner sur le passé alors que le présent et l’avenir sont si durs et si sombres ? En bref, pourquoi mettre de l’argent et de l’énergie « là-dedans » alors que nous sommes confrontés à des urgences autrement criantes ?

Peut-être, justement, parce qu’une grande part de l’argent et de l’énergie de notre pays trouvent leurs racines dans l’esclavage. Et qu’il est plus que temps de le savoir, de le comprendre, pour nous donner la possibilité de mieux nous entendre, de mieux nous étendre.

En procédant mardi dernier, 20 octobre, à l’inauguration de la première phase du Musée intercontinental de l’esclavage à l’ex-hôpital militaire à Port-Louis, le Premier ministre Pravind Jugnauth est venu donner le coup d’envoi d’une réalisation long overdue. Passons sur le manque de hauteur de son discours, le fait d’affirmer de façon très schématique que « les droits humains ont été bafoués par les colons à l’époque » et que le gouvernement Ramgoolam, contrairement au sien, n’avait pas fait grand-chose suite au rapport de la Commission Justice et Vérité. Au moins, la recommandation de faire un musée commence à avancer. Nous avons su le faire pour l’Aapravasi Ghat, qui commémore l’arrivée des engagés indiens à Maurice à partir de 1834. Nous aurions dû depuis longtemps savoir le faire pour l’esclavage, qui lui est antérieur, et qui a posé les bases de notre pays. Sans le travail des esclavés sous la férule des colons, il n’y aurait sans doute pas eu besoin de faire venir des engagés pour poursuivre la construction déjà bien engagée.

En ce sens, il est important d’entendre Pravind Jugnauth déclarer que nous avons le devoir de reconnaître notre histoire, et le sacrifice ainsi que la contribution des esclaves qui ont construit le pays. Et affirmer que « cela va aider ceux qui ont besoin d’aide pour cicatriser des blessures de l’esclavage, toujours présentes aujourd’hui ».

Comment cicatrise-t-on des blessures censées être passées ?

Il y a d’abord l’aspect moral. Retracer et reconnaître l’histoire, toute l’histoire, dans sa dureté et sa complexité. Reconnaître la souffrance et l’exploitation. Poser les responsabilités. Prendre en compte que les récentes études scientifiques montrent que les traumas se transmettent, et qu’il ne suffit donc pas d’asséner « qu’il est temps d’oublier ces vieilles histoires et de passer à autre chose ». Pour cela, un Musée de l’esclavage est capital, et il convient de saluer vivement l’énorme travail abattu et à accomplir par la formidable équipe menée par Vijaya Teelock.

Au-delà de la souffrance, il y a aussi ce qui a été construit. Il y a les savoir-être et les savoir-faire amenés et développés par les esclavés. Et cela ne s’arrête pas en 1835 (qui n’est d’ailleurs pas la réelle date de l’abolition de l’esclavage à Maurice, juste celle de sa promulgation, puisque les esclavés sont de fait devenus des « apprentis » au statut non-différent jusqu’en 1839). Et c’est là où il est capital, par rapport à l’esclavage, de prendre pleinement en compte la dynamique du volet économique qui, loin d’être chose du passé, constitue toujours une part extrêmement forte de notre présent.

Il faut dire, clairement, que LES ESCLAVÉS ont contribué de façon très significative à ce qu’est le monde économique dont nous bénéficions, ou pas, aujourd’hui.

En mars 2018, l’universitaire de Harvard Kris Manjapra racontait comment, suite au Slavery Abolition Act promulgué en 1833 par le gouvernement britannique, abolissant l’esclavage dans l’ensemble de son empire, une rencontre a lieu le 3 août 1835, à Londres, entre le Chancellor of the Exchequer (l’équivalent du ministre des Finances britannique), et deux des plus grands banquiers d’Europe. Au cours de cette rencontre, Nathan Mayer Rothschild et son beau-frère, Moses Montefiore, acceptent de prêter au gouvernement britannique la somme de £15 millions, à laquelle le gouvernement britannique lui-même va rajouter £5 millions, pour compenser les propriétaires d’esclaves de la « perte » que représente pour eux l’abolition de l’esclavage. Cette somme correspondait alors à 40% des revenus annuels du gouvernement, l’équivalent de £300 milliards aujourd’hui. Une compensation dont certains propriétaires d’esclavés de Maurice ont aussi bénéficié, pour un total qui avoisinerait les £ 2,1 millions.

Pas un sou, pas un mot d’excuse, n’a été attribué aux esclaves, ou à leurs descendants.

Par contre, les Rothschild et leurs descendants et actionnaires, eux, ont bénéficié du remboursement de ce prêt jusqu’en 2015. Ce qui signifie que jusqu’en 2015, les contribuables britanniques, y compris les descendants d’esclavés, ont remboursé ce prêt pour compenser les propriétaires d’esclavés.

Du côté des propriétaires ayant reçu cette compensation, outre d’avoir bénéficié du labeur gratuit de quelque 800 000 esclavés pendant des décennies, ils ont transmis ces bénéfices à génération après génération de l’élite britannique. Parmi les bénéficiaires se trouve l’ex-Premier ministre David Cameron.

Comme le fait ressortir l’économiste Thomas Piketty, spécialiste de l’étude des inégalités économiques, le dédommagement des 46 000 propriétaires d’esclavés de l’empire britannique fut le plus important sauvetage financier de l’histoire du Royaume-Uni jusqu’au plan de sauvetage des banques en 2009. Et au-delà des individus, il y a des États.

Au XVIIIème siècle, Haïti était considérée comme l’économie de plantation la plus riche du monde grâce au travail de près d’un demi-million d’esclavés africains produisant des marchandises (sucre, café, indigo, coton) d’une valeur de £ 239 millions destinées aux marchés européens et nord-américains. Les exportations de cette colonie française ont été le moteur de la « révolution commerciale » française de la deuxième moitié du XVIIIème siècle, et la source principale de la richesse d’une couche de propriétaires originaires des grandes villes portuaires françaises. Lorsqu’en 1825 la France finit par accepter de reconnaître la souveraineté de Haïti, elle exige que celle-ci lui verse en échange 150 millions de francs or (soit l’équivalent de 2% du PIB français de l’époque) pour indemniser les colons dont les fortunes avaient été bâties sur l’esclavage. Cette somme sera finalement ramenée à 90 millions, mais Haïti traînera jusqu’au milieu du XXe siècle une dette extérieure colossale pour « rembourser » la France…

Cette année, en juin 2020, deux entreprises britanniques de premier plan, la chaîne de pubs Greene King et le marché de l’assurance Lloyds of London, ont annoncé le versement d’une forme de compensation pour leur implication passée dans le commerce des esclavés au XVIII et au XIXe siècles. Nick Mackenzie, le directeur général de Greene King, a ainsi déclaré qu’il est « inexcusable que l’un de nos fondateurs ait profité de l’esclavage et milité contre son abolition au XIXe siècle ».

Fondée en 1799 par Benjamin Greene, l’une des 47 000 personnes qui ont bénéficié de compensations payées aux anciens propriétaires d’esclaves après l’abolition de l’esclavage par l’Empire britannique en 1833, Greene King, qui compte environ 2 700 établissements et a été rachetée l’été dernier par le milliardaire de Hong Kong Li Ka-Shing, affirme vouloir investir de manière « importante » et durable dans des associations et organismes de soutien aux communautés noires et minorités ethniques et œuvrer plus fortement en faveur de la « diversité raciale en entreprise ». Même chose du côté de Lloyds of London.

C’est dire à quel point l’esclavage fait partie de notre présent. À Maurice aussi. Même si certains ne veulent pas entendre parler de « ces foutues histoires d’esclavage ». Et à quel point le reconnaître pleinement est une nécessité d’avenir. Le Musée est un premier pas. On ne peut plus s’arrêter là…