La démolition de l’Emmanuel Anquetil Building est sortie de nulle part pour s’installer au cœur des débats. L’annonce lapidaire de ce projet dans le quatrième budget, présenté par le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, ne laisse pas insensible, allant jusqu’à faire l’objet d’une Private Notice Question à l’Assemblée nationale du leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval. Cet immeuble sera remplacé par une mini-forêt. Le bâtiment accueille 1 130 employés et compte dix étages. Et sans cela sans compter les milliers de membres du public s’y rendant pour affaires. Les autorités, lasses des travaux à répétition, ont choisi de le démolir. Car le bâtiment, qui comprend de l’amiante, est affecté par des fuites d’eau, un système de climatisation défectueux. Et des pigeons y ont trouvé refuge. Des réactions se sont fait entendre…
Des gens se plaisent bien dans cet endroit, d’autres moins. Il s’agit d’un carrefour où l’on se rencontre. Au-dessus du bâtiment, le, soir, le spectacle est magique avec des myriades d’étoiles scintillantes. Le coucher du soleil, admiré à l’un des étages supérieurs, pourrait inspirer un artiste pour un croquis original.
C’est en 1970 que deux architectes britanniques, Maxwell Fry et Jane Drew, ont conçu le design d’un immeuble pouvant abriter plusieurs ministères et services de l’État. Le bâtiment Emmanuel Anquetil est considéré par les Mauriciens comme un fleuron architectural et un patrimoine rendant hommage au syndicaliste mauricien et membre en vue du Parti travailliste, Emmanuel Anquetil. Ce dernier s’est beaucoup impliqué pour les droits des travailleurs.
Vendredi matin, vers 10h, déjà une quinzaine de gens qui patientent devant le bureau de la National Identity Card Unit. Nicolas, 18 ans, est dans la file d’attente pour sa carte identité. Une grande première pour lui, car bientôt, il pourra aussi se rendre aux urnes pour accomplir son devoir civique pour la première fois. Concernant la somme de Rs 20 000 qui sera accordée aux jeunes ayant atteint la majorité depuis janvier 2023, Nicolas la qualifie comme une « manne inespérée ». Mais détruire le bâtiment, concède-t-il, serait un acte consistant à « piétiner la mémoire d’Anquetil. »
Très versé dans des sujets d’actualité, Nicolas se dit concerné par la démolition du bâtiment. « Je viens souvent dans cet endroit, parfois je m’assois sur un des bancs pour manger un roti de la tabagie du coin ou simplement pour attendre ma mère qui travaille à Port-Louis. L’espace est convivial d’autant plus que c’est une zone stratégique où tous les bureaux essentiels sont à portée de main, et des commerces pour apaiser une fringale », fait-il comprendre.
Pour Nicolas, Emmanuel Anquetil est un tribun qui a marqué des esprits. « Il y a aussi une rue qui porte son nom, le bureau de poste, une avenue Emmanuel Anquetil aux Plaines-Wilhems, et même un timbre de 20 sous de lui et Guy Rozemont. Raser un tel bâtiment, c’est aussi piétiner la mémoire d’Anquetil. C’est tout un pan d’histoire de notre patrimoine qui partira en fumée », dira-t-il.
Nicolas ne pourra s’exprimer plus longuement, car c’est l’heure de s’inscrire pour sa carte identité, un moment tant attendu par lui pour entrer comme il le dit sur un ton taquin, non pas dans le cercle des poètes disparus, mais dans le cercle des adultes.
À la poste, non loin, encore une file d’attente, certains viennent pour affranchir des colis, expédier des courriels ou simplement pour régler leurs factures d’eau et d’électricité. La bonne humeur est de mise même si l’on sait que l’on devra s’armer d’une bonne dose de patience.
Varsha est septième dans la file. L’occasion de papoter avec elle, histoire d’avoir son avis sur la démolition du bâtiment. Varsha se livre et dit connaître bien ce bâtiment qui, dit-elle, était dans un état quasi neuf en 1992, quand elle a démarré sa carrière dans un des ministères. Aujourd’hui, elle n’est plus à ce poste.
Ses premiers souvenirs la ramènent au restaurant Emmanuel Anquetil qui proposait des plats orientaux, principalement végétariens, à des prix abordables et qui était très fréquenté par les fonctionnaires et autres employés de bureau des alentours « Le restaurant était situé à la place où les cartes identités sont délivrées. C’est dommage, car il y a eu beaucoup de rencontres entre des collègues qu’on ne connaissait pas dans la même enceinte » , se souvient-elle.
Revenant sur cette question d’amiante qui est l’une des raisons avancées pour justifier la destruction du bâtiment, Varsah acquiesce : effectivement les bureaux ont dû être rénovés par phases, pour contrer ce problème d’amiante. Sans une réelle réussite. À cela, il faut ajouter une climatisation incertaine.
C’est ainsi qu’on a recours aux ventilateurs car au cas contraire, la chaleur y est intenable. « Une partie, voire un couloir du bâtiment, était classée comme une zone interdite. Je donne raison au gouvernement de démolir les bâtiments en amiante, matière cancérigène et néfaste à la santé. Si on ne vient que pour faire sa carte identité ou autres, c’est autre chose. Mais quand on travaille dans les bureaux, le constat est différent », confie-t-elle.
Dans un autre ordre d’idées, Varsah évoque les rassemblements à l’initiative de feu Rashid Imrith avec tous les employés du gouvernement. « Ce syndicaliste hors pair faisait ses rassemblements au rez-de-chaussée d’Emmanuel Anquetil et on se regroupait pour l’écouter » , se rappelle-t-elle.
Elle se souvient qu’en mai 2013, Rashid Imrith, qui était président de la Fédération syndicale du Service Civil, avait entamé une grève de la faim au bâtiment Emmanuel Anquetil pour protester contre le rapport du Pay Research Bureau (PRB), notamment les Errors and Omissions. Elle raconte aussi l’exercice de Fire Drill, très intéressant avec une dizaine d’employés qui descendaient les escaliers.
« Une vraie animation ! » Elle dira aussi que lorsque le Covid battait son plein, des employés de différents ministères s’y réunissaient jusqu’à des heures tardives. Autre point positif pour elle, la création de la Civil Status Division. « C’est dommage d’avoir dépensé autant d’argent pour ce hall de mariage, c’est quand même l’argent de l’État pour lequel nous avons tous contribué. On comprend qu’on détruise le bâtiment pour cause d’amiante, mais pas le Marriage Office. Je reste sceptique néanmoins sur ce projet de démolition. Est-ce un projet immédiat ou cela demande une étude de faisabilité ? Cela reste un flou persistant ?» se demande-t-elle dans la conjoncture.
Près du bureau de l’État civil, Omar, en vacances au pays, et qui a travaillé pour le compte d’une mairie en France, n’est pas choqué par cette annonce. « En France, les bâtiments de 15 à 20 ans en état de délabrement sont rasés. Si on détruit celui d’Anquetil, il est clair qu’il y a des failles et de l’insécurité pour les employés. À l’ère de l’intelligence artificielle, il faut de grands espaces verts pour contrer ce phénomène de réchauffement climatique. L’Urban Terminal est un exemple de réussite. On n’est plus à cette époque de charrettes de bœufs ou de bicyclettes. Il faut s’adapter à l’évolution. Et puis, l’amiante est dangereux. Ena kanser ladan, problem respiratwar », rassure-t-il.
M. Hossen, Principal Civil Status Officer, garde de bons souvenirs de ce bâtiment qui est devenu une escale incontournable pour les Mauriciens. Un Melting-Pot, avec des allées et venues à différents points stratégiques pour les démarches relatives à l’État civil, la carte identité, la NTA, au Registrar, au Conservator of Mortgages au sixième étage, à la poste, la National Land Transport Authority.
« On ne peut pas tout mettre sur le dos de l’amiante, il y a du vécu dans ces lieux. Il y a chaque jour des accidents de route, il y a des gens qui ont bien travaillé plus de 15 ans dans les bureaux du bâtiment Emmanuel Anquetil, ils ne sont pas tous morts pour autant avec de l’amiante. Ce lieu abrite aussi de nombreux commerces. Faire de ce site une mini-forêt… je ne peux vraiment me prononcer dessus, car il y a déjà un espace jardin qui n’a pas abouti avec des inconvénients des fientes de pigeons à cause de son architecture. » Pour M. Hossen, beaucoup de Mauriciens auront du mal à se départir du lieu qui est devenu un pont de ralliement car tous les bureaux essentiels se trouvent à proximité.
« Solution au problème d’amiante »
Mario, habitant de Tranquebar, vit mal cette annonce de démolition et trouve que Port-Louis deviendra une ville de désolation. Il parle de désorientation pour la jeunesse montante : « Champ-de-Mars ferme, mo ti zanfan kan ti pe fet lindepandans. Avec la démolition annoncée d’Emmanuel Anquetil, c’est notre patrimoine qui fout le camp. Les gens vont manifester. On parle de mini-forêt alors que le mini-espace vert au centre du bâtiment est mal entretenu. Si on retire tous les bureaux à Port-Louis, où vont-ils reloger les employés ? Les explications ne sont pas claires », constate-t-il.
L’Emmanuel Anquetil Building se présente comme un passage obligé pour tous les Mauriciens. Notre regard se pose sur une plaque commémorative qui rappelle que sir Anerood Jugnauth avait procédé au dévoilement en août 1985. Auparavant, le Registrar Building comptait neuf étages, il y avait un parking au rez-de-chaussée pour 74 voitures, alors que le premier étage faisait office d’une galerie pour les archives nationales.
Plusieurs départements sont en place dont celui des ministères des Finances, de la Santé, des Administrations régionales, le Registrar General, le bureau de l’état civil, la National Land Transport Authority, un bureau de poste.
Une fonctionnaire qui a voulu garder l’anonymat évoque aussi le problème de l’amiante dans les bureaux, des fuites d’eau, un système de climatisation défectueux au dixième étage. Ce qui contraint les employés à se servir des ventilateurs.
Témoin privilégié de la vie qui passe
Mahendranath Ramduth, 78 ans, a aussi du mal à cacher ses émotions car il aime bien flâner dans ce coin depuis qu’il est retraité. « Enn kwin bien istorik. Le gouvernement a deux options : traiter l’amiante ou démolir. Moi, j’aurais demandé de conserver les bureaux où il n’y a pas d’amiante. Je suis contre cette idée de mini-jardin» , avoue-t-il.
Mahendranath est sur place pour être le témoin de son neveu au Marriage Office et se dit impressionné par ce lieu au mobilier style Louis XV. Il souhaite vivement que cette partie soit conservée. « On a dépensé des millions avant de parler de démolition. Les experts doivent trouver une solution à ce problème d’amiante. Les commerces vont être les grands perdants de cette démolition et les Mauriciens aussi, car tout était à portée de main », plaide-t-il.
Selon le septuagénaire, le bâtiment a été le témoin privilégié du temps qui passe. Pour Mahendranath, il y a aussi une forme de non-reconnaissance envers Emmanuel Anquetil. « Anquetil a travaillé pour le peuple, on a érigé ce bâtiment qui porte son nom. La destruction n’est pas un bon signe, Aster zot kapav dir reapel zardin Emmanuel Anquetil. Rien ne doit se faire dans la précipitation. Isi ou pey enn sel traze bis, metro, ou gagn tou. Aster kot pou ale ? »
Saïd Atchia, un autre intervenant, relate qu’il y avait un manguier sur les lieux. Il fréquentait alors le collège Trinity et faisait halte à cet endroit. « C’est bien fréquenté. Ek tou morisien bizin pass par Emmanuel Anquetil pou loto, kart idantite, la post, leta sivil, etc. » indique-t-il avec un brin de nostalgie.
Said montre une photo de lui avec, en toile de fond, au-dessus de sa tête, le bâtiment. « Mari foto sa. La structure a été faite de manière qu’on a les pieds ancrés au sol et la tête levée vers le ciel. C’est unique ce plan d’architecture. Pourquoi est-ce maintenant qu’on parle de démolition ? Pou kraze pa pou kraze, nou tou pa finn bien konpran. La cathédrale a déjà sa mini-forêt. Maintenant, avec Anquetil, il faut aussi songer à la préservation de notre patrimoine. »
Irfan dit ne pas être vraiment interpellé par la question. Il a entendu parler d’amiante, de l’eau qui entre dans les bureaux en période de grosses pluies, mais ne peut en dire plus. Lui est venu attendre un proche à l’état civil. « Li pa vreman modern sa plas la, guet zardin la pena plant mem, me li itil pou tou Morisien, li dan sant Porlwi, tou kitsoz pre, selman boukou atan biszn atan, sa mem ena tabazi, komers, ou kapav manz ene roti, di pin, apre ou revinn fer la ke. Dimoun pa pou dakor ar sa term demolision. Renovasion ti pou pli korek. »
Pour l’instant, tous sont dans l’expectative, se demandant si l’immeuble sera bien rasé et quelles en seraient les conséquences sur Port-Louis, surtout pour cette partie de la capitale.
Attendons voir !
Mariage de choix
C’est le 29 août 2019 qu’a été inaugurée la nouvelle salle pour célébrer les mariages civils au rez-de-chaussée, au coût de Rs 7,3 millions. Sur l’écriteau, on peut lire “Civil Status Division Prime Minister’s Office Marriage Office”, inauguré par Ivan Collendavelloo, alors Acting Prime Minister et ministre de l’Énergie et des Utilités publiques, en présence de M. Ayelou, Registrar of Civil Status et K. Dabidin, Permanent Secretary au bureau du Premier ministre.
Selon Ram (prénom fictif), quatre à cinq mariages sont célébrés par jour. Le montant est de Rs 2 000 pour un couple constitué d’un étranger. S’il s’agit du mariage de deux Mauriciens, le coût est de Rs 500 et pour des étrangers de Rs 3 000. « C’est un mariage de classe, avec une architecture Louis XV. Beaucoup de Mauriciens qui ont découvert cet endroit ont été émerveillés. On espère que cette aile sera préservée. Ce serait dommage de le détruire après autant de millions investis. »
Eliézer François: « C’est de la folie de démolir l’Emmanuel Anquetil Anquetil »
Le leader du Mouvement Authentique Mauricien (MAM), Eliézer François, qualifie de « folie » la démolition programmée du bâtiment Emmanuel Anquetil, comme annoncé dans le budget. Il rappelle que cet immeuble abrite des bureaux et dit ne pas comprendre le projet de mini-forêt à cet endroit. « Le gouvernement dit qu’il faut des espaces verts dans le centre de Port-Louis. Le Champ-de-Mars n’était-il pas plus approprié ? N’est-il pas plus judicieux d’embellir des lieux comme le Jardin de la Compagnie, Les Salines, Plaine-Verte ou même Marie Reine de la Paix ? » se demande-t-il.
Il estime que le gouvernement a un Hidden Agenda avec ce projet de démolition. « Il faudra alors louer des bâtiments pour les bureaux. Ce sera l’argent des contribuables qui sera dépensé pour la location », dénonce le leader de MAM, prônant plutôt une rénovation qu’une démolition. Eliézer François s’insurge également contre « la campagne électorale de Pravind Jugnauth sur la MBC », du fait de son temps d’antenne consacré presque quotidiennement.
« Il faudrait donner le temps à l’opposition de s’exprimer aussi. Ce n’est pas possible que lors d’un micro-trottoir, dix personnes flattent le Premier ministre et le budget. Est-ce qu’on veut faire croire qu’il n’y a aucune opinion contraire ? » fait-il comprendre. Il a par ailleurs évoqué le dossier des Chagos, réclamant à ce propos des « négociations entre Maurice, la Grande-Bretagne et les États-Unis, au lieu d’opter pour la confrontation ». Il met en garde contre « une répétition de ce qui se déroule à Agalega », faisant ainsi référence aux rumeurs d’une base militaire indienne. « Nous ne savons pas si le gouvernement a loué Agalega à l’Inde et quel accord a été conclu entre les deux parties. Il n’y a aucune transparence dans ce dossier », dit-il.
Finalement, Eliézer François avance que le MAM a déjà entamé sa campagne électorale. « Nous allons travailler surtout pour les jeunes, les défavorisés et les chômeurs », dit-il. Avant de dire souhaiter un plan pour que les détenus ayant accompli leur sentence puissent trouver un emploi. Il se déclare en faveur d’une allocation de chômage aux jeunes non scolarisés à partir de 16 ans en les faisant suivre un cours pour les rendre employables, ou encore l’abolition de la taxe sur la pension de vieillesse.

