56 ans d’Indépendance — Bashir Nuckchady : « Un retour à l’essentiel de mise »

« Nous avons le droit et de quoi être fiers. Nous nous sommes construits en tant que nation sans verser une goutte de sang », se réjouit Bashir Nuckchady, observateur social et ancien membre du Conseil des religions.

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Dans le sillage de la fête nationale, il fait le point sur le succès du pays sans oublier pour autant les défis à relever dans les prochaines 50 année. Un retour à l’essentiel est ainsi de mise, estime-t-il. « Cinquante-six ans après avoir acquis une identité à part entière, le pays doit repenser les valeurs sociales et morales qui lui échappent au jour le jour et sur lesquelles il a aussi bâti sa réputation », dit-il ainsi, exhortant la nation à se réinventer pour une « société plus juste, plus égalitaire ».

Bashir Nuckchady pose un regard de fierté sur son pays qui a parcouru un long chemin depuis son indépendance, contrairement aux prévisions pessimistes et sombres des experts internationaux au moment de l’indépendance. « Nous avons réussi à sortir le pays du marasme en créant un climat propice aux investissements, en diversifiant notre économie et en créant des emplois tout en maintenant, envers et contre tout, l’État-providence, en particulier la santé publique gratuite, l’éducation, la pension de vieillesse. L’éducation obligatoire et gratuite jusqu’à l’âge de 16 ans a permis à Maurice, au cours de ces 56 dernières années, de se positionner bien en avance sur de nombreux pays d’Afrique et d’Asie en termes de nation instruite », reconnaît-il.

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Ce qui induit l’ancien membre du conseil d’administration du Conseil africain des chefs religieux à affirmer que les Mauriciens ont de quoi être fiers. « Nous nous sommes construits en tant que nation en seulement 56 ans sans verser une goutte de sang. Le pays n’a pas eu besoin d’attendre des décennies après 1968 pour s’affirmer, cela sans les béquilles britanniques. »

Il indique en outre que Maurice est souvent citée comme un « miracle of peaceful coexistence », en raison de la façon dont ses habitants ont des racines en Europe, en Asie et en Afrique, vivant côte à côte en harmonie et respectant la culture et la religion de l’un et de l’autre.

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« Nous aimons tous notre pays et avec ce qui se passe ailleurs, nous nous sentons chanceux de vivre ici. Néanmoins, nous devons inculquer l’idée que nous sommes tous dans le même bateau et que nous devons coopérer, à la maison, au travail, dans nos rues et dans nos écoles, car c’est la clé visant à inculquer l’esprit de tolérance et d’acceptation de l’autre. Nous devons vraiment amener nos enfants à apprendre à travailler dans des équipes diversifiées en termes de milieux socio-économiques et ethno-religieux ainsi qu’en termes de niveaux académique et d’aptitude », dit-il.

À côté de ces points positifs, toutefois, selon Bashir Nuckchady, les inégalités dans la répartition des revenus et des richesses élargissent le fossé entre les riches et les pauvres. L’éradication de la pauvreté constitue un défi majeur dans la conjoncture. « Parmi les autres maux sociaux figurent la prolifération de la drogue, la criminalité généralisée, la hausse du chômage, le déclin des valeurs, etc. D’autres problèmes urgents concernent le vieillissement croissant de la population, la crise du logement, l’impact du changement climatique, la dégradation de l’environnement, etc. », poursuit-il.

 

Valeurs sociales et morales

 

Il regrette vivement, par ailleurs, que la démocratisation de l’économie n’ait pas vraiment lieu et que les entrepreneurs soient encore confrontés à des obstacles majeurs. « La corruption est un autre problème majeur. La jeunesse semble désillusionnée par la politique et les jeunes diplômés sont inquiets pour leur avenir et la fuite des cerveaux s’opère rapidement. Nous avons parcouru un long chemin au cours des cinq dernières décennies. Il est maintenant temps de réfléchir à nos erreurs et à nos lacunes passées afin de pouvoir planifier ingénieusement les cinq prochaines décennies », prévient-il.

Bashir Nuckchady martèle que les valeurs sont le fondement d’une société saine. « Les années changent. Mais pas les valeurs. » Cinquante-six ans après avoir acquis une identité à part entière, le pays, poursuit-il, « doit repenser les valeurs sociales et morales qui lui échappent au jour le jour et sur lesquelles il a aussi bâti sa réputation ».

« L’érosion des valeurs à laquelle nous assistons dans toutes les sphères de la société doit nous interpeller. Nous ne pouvons pas rester indifférents et silencieux face à la banalisation, voire à la standardisation des incivilités qui se manifestent partout, dans la rue, au travail, à l’école, à l’hôpital, dans tous ces lieux publics que nous fréquentons tous. Si rien n’est fait pour réitérer l’importance et la pratique des valeurs, un jour viendra où il faudra faire des campagnes nationales de sensibilisation sur le sujet », fait-il comprendre dans la conjoncture.

Selon son constat, contrairement à 30-40 ans de cela, la gentillesse et la courtoisie, deux caractéristiques qui qualifiaient le Mauricien, ne sont plus instinctives et spontanées. « Pourtant, c’est entre les quatre murs d’un centre de formation que l’on réapprend à dire Bonjour, Merci, Excusez-moi ou encore à sourire à l’autre », regrette-t-il. Il invite ainsi la population, dans le cadre des fêtes nationales à prendre le temps de s’arrêter et de regarder en arrière et d’essayer de comprendre comment et pourquoi les valeurs morales, les principes qui régissent la vie du citoyen de notre République disparaissent. « Pourquoi la courtoisie et le respect du code de la route échappent-ils aussi à de nombreux automobilistes, de plus en plus irresponsables et irrespectueux sur la route ? Pourquoi les incivilités prennent-elles le dessus dans le quotidien des Mauriciens ? Pourquoi les valeurs éthiques et humaines ne semblent pas adaptées à la vie contemporaine, dictée par le consumérisme ? Il serait inutile de blâmer qui que ce soit. Il serait plus logique que chacun d’entre nous se charge de rectifier le tir. Et ne pas commettre l’erreur de croire que l’éducation s’en chargera », se demande-t-il.

Outre les valeurs morales qui nécessitent une attention particulière, les inégalités dans notre société doivent également être corrigées, estime-t-il. « Il y a eu une lutte continue pour l’égalité pour les droits civiques, les droits des personnes handicapées et les droits des femmes, mais il s’agit ici d’une plus grande égalité économique. Cela dépasse nos capacités imaginaires de penser que dans un État-providence, les travailleurs doivent aller jusqu’à la grève de la faim pour obtenir un salaire soi-disant décent et obtenir justice. Il s’agit là d’un pur cas de difficulté économique et la triste histoire est que le degré d’inégalité dans un pays est largement déterminé par les cas de difficulté économique. Une plus grande égalité ne signifie pas que tous les gens doivent vivre dans le même type de maison ou faire le même travail, mais qu’ils doivent progresser vers plus de respect et être récompensés pour le travail qu’ils accomplissent. »

Il invite le citoyen mauricien à préparer les 50 prochaines années en se réinventant. « Cela commence par réfléchir à un nouveau modèle social et définir les orientations et institutions appropriées pour une nouvelle société plus juste, plus égalitaire, libérée des barrières imposées par les institutions internationales contrôlées par l’Occident. Nous avons besoin de propositions concrètes, avec leurs méthodes pratiques d’application et leur pédagogie, pour expliquer de manière simple et directe ce qui doit changer, comment et pourquoi ! C’est à cette seule et unique condition que nous pourrons renverser les obstacles qui se dressent devant nous », précise-t-il.

 

 

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