Regards : Maurice face aux drogues de synthèse : filmer, dénoncer… ou sauver ?

Une vidéo circule sur les réseaux sociaux et suscite l’effroi. On y voit trois jeunes en pleine détresse sur la voie publique : deux adolescents et un enfant d’à peine dix ans. Les commentaires évoquent la consommation de « zot simik », ces drogues de synthèse qui ravagent silencieusement le pays. Les images choquent, indignent, attristent. Mais elles posent surtout une question fondamentale : que doit-on faire lorsqu’on est témoin d’une telle situation ? Filmer pour dénoncer ou agir pour sauver ?
Face à ces scènes, la National Agency for Drug Control est catégorique. Pour son Chief Executive Officer, le Dr Fayzal Sulliman, il n’y a aucune ambiguïté : « Ces jeunes sont dans un état de détresse. De telles situations constituent des urgences médicales. Il est impératif d’appeler immédiatement les secours – le 114, le 112 ou le 999 – et de veiller à ce que les personnes concernées ne se mettent pas davantage en danger. »
Le message est clair : chaque minute compte. L’état de ces jeunes peut se détériorer rapidement, avec des risques graves, parfois irréversibles. Dans ce contexte, filmer devient secondaire, voire dangereux, si cela retarde l’intervention des services d’urgence.
Pourtant, sur les réseaux sociaux, la polémique enfle. Certains affirment filmer pour « montrer la réalité », pour « alerter l’opinion », pour « faire bouger les autorités ». D’autres dénoncent une dérive voyeuriste, une consommation de la misère humaine à des fins de choc, d’audience ou de validation sociale.
La NADC met en garde : la diffusion de ces images peut retarder des secours vitaux, aggraver la stigmatisation des victimes et compliquer leur prise en charge ultérieure. Être exposé publiquement comme « drogué » peut éloigner durablement un jeune — et sa famille — des dispositifs de prévention, de soin et d’accompagnement.
Mais au-delà du débat immédiat, une autre question, plus dérangeante encore, mérite d’être posée. Les vidéos qui circulent montrent presque toujours les mêmes profils : des jeunes issus de milieux précaires, visibles dans l’espace public, sans protection sociale ni anonymat. Un même phénotype social est exposé, encore et encore.
Où sont les images des autres consommations, plus discrètes, plus protégées, qui se déroulent derrière des murs, dans des espaces privés, loin des regards et des caméras ? Cette indignation numérique est-elle universelle ou sélective ? La drogue ne touche pas qu’un seul milieu, mais ce sont toujours les mêmes corps qui sont montrés, filmés, jugés.
Ces jeunes ont-ils droit à leur image ? À leur dignité ? À la protection de leur identité, surtout lorsqu’ils sont mineurs ou manifestement incapables de consentir ? Filmer une personne en état de détresse extrême, c’est figer un moment de vulnérabilité qui pourra la poursuivre toute sa vie.
Dans une société qui se veut protectrice des enfants et des droits humains, cette exposition publique pose un problème éthique majeur. Lutter contre la drogue ne peut se faire au prix de l’humiliation des victimes. Sauver des vies et protéger l’identité doivent aller de pair.
Ces vidéos ont également ravivé un malaise plus profond dans la population. Beaucoup de Mauriciens s’interrogent : la lutte contre la drogue se mène-t-elle réellement sur le terrain, là où les victimes s’effondrent, ou reste-t-elle cantonnée aux bureaux, aux réunions stratégiques et aux communiqués ?
Ce sentiment de décalage entre les discours officiels et la réalité vécue nourrit la défiance. Il rappelle que la réponse au fléau des drogues de synthèse ne peut être uniquement sécuritaire ou institutionnelle : elle doit être humaine, rapide, visible et cohérente.
La NADC insiste : chaque citoyen a un rôle crucial à jouer. Pas celui de cameraman, mais celui de premier maillon de la chaîne de secours.
Filmer ne sauve personne.
Partager une vidéo ne soigne personne.
Appeler les secours, protéger une personne en danger, éviter qu’elle ne se blesse davantage : voilà des gestes concrets qui peuvent faire la différence.
Le fléau des drogues de synthèse est réel, grave, et touche désormais des enfants. Il met à l’épreuve notre système de santé, notre action sociale, mais aussi notre conscience collective. Face à cette crise silencieuse et dévastatrice, le temps et la réactivité sont des armes. La vidéo, elle, n’est qu’un témoin — souvent tardif, parfois cruel.
La vraie question demeure : voulons-nous être une société qui documente la chute de ses enfants ou une société qui se mobilise pour les relever ?
Kathleen Pierre

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