- L’aboutissement d’un pèlerinage entre ferveur, discipline et tradition
Après dix jours de jeûne et de marche, les pèlerins de Maha Shivaratree entrent ce soir dans la phase la plus sacrée de leur parcours spirituel. À partir de 18 heures, dans les temples du pays, débutera le Chaar Pahar Ke Pooja, une succession de prières dédiées au dieu Shiva qui se poursuivra jusqu’aux premières heures du matin.
Cette nuit rappelle le moment où Shiva ouvrit son troisième œil pour éradiquer le mal en exécutant la danse cosmique. Elle symbolise le triomphe de la sagesse sur l’obscurité et les trois yeux du dieu représentent le passé, le présent et le futur.
Maha Shivaratree est célébrée chaque année le quatorzième jour du mois lunaire Phalguna. Elle correspond à un moment de jeûne, de méditation et de recueillement — un voyage intérieur vers le moksha, la libération suprême. L’invocation de Shiva est censée apporter paix et harmonie et permettre au dévot de se libérer de ses pensées négatives. Dieu de la création, de la destruction et de la transformation, Shiva maintient l’équilibre cosmique par la renaissance et la régénération.
Une tradition héritée de 1898
Le pèlerinage mauricien s’inscrit dans l’histoire initiée par le premier pèlerin Giri Gossagne qui, en 1898, après un rêve, partit avec sept officiants hindous à la recherche d’un lac connecté au Gange. Premier pélérin Giri Gossagne qui en 1898 àpres un rêve parti avec sept officiants hindous à la,recherche d’un lac connecté avec les Ganges.
Aujourd’hui encore, les Mauriciens perpétuent cette tradition millénaire, chacun exprimant sa foi selon ses moyens, dans un esprit de dévotion et de discipline.
Cérémonies officielles et annonces gouvernementales
Le Premier ministre Navin Ramgoolam a répondu favorablement aux invitations du Hindu Maha Sabha et du Shiv Parivaar Mandir à Grand-Bassin.
Mardi, il a donné le coup d’envoi des manifestations officielles au Kashi Vishwanath Shakti Peeth du Hindu Maha Sabha en présence du Deputy Prime Minister Paul Bérenger et du président du HMS Nidesh Rajkoomar.
Mercredi, il a été accueilli au Divine Museum par le Shiv Parivaar Mandir. Lors de ces événements, le chef du gouvernement a annoncé des sanctions sévères contre les chauffeurs ivres ou sous l’influence de la drogue, faisant référence à l’accident de Belle-Rive où deux pèlerins âgés de 30 et 37 ans ont été percutés par une fourgonnette, ainsi qu’à celui d’un policier violemment renversé lors du Thaipoosam Cavadee. Il a également exprimé sa volonté de transformer Grand-Bassin en parc spirituel.
Pour sa part, Nidesh Rajkoomar a souhaité que le jour férié de Maha Shivaratree prenne effet après la Grande Nuit.
KANWARS: entre tradition, discipline et créativité sur les routes de Grand-Bassin
Au-delà des célébrations religieuses, Maha Shivaratree implique une véritable préparation physique et mentale. Pour ceux qui confectionnent les kanwars, l’exercice est encore plus exigeant. Certains rivalisent d’ingéniosité et de créativité, tandis que d’autres, à l’image de l’Ecroignard Fayence Socio Cultural Group, privilégient la sobriété, la discipline et la dévotion.
Fondé en 2008, le groupe fabrique des kanwars depuis 2010 mais a fait un choix déterminant en 2014 : adopter des structures de petite taille. Depuis vendredi, ses membres ont suscité la curiosité et l’admiration sur les routes menant à Grand-Bassin. Vêtus d’habits traditionnels, marchant en file indienne et portant sur leurs épaules des kanwars en forme de Trishul, ils illustrent leur devise : la dévotion ne se mesure pas à la taille du kanwar. Cette année, ils étaient 27 porteurs.
Une tradition portée… et non tractée
Le groupe tient à respecter une règle simple : le kanwar doit être porté sur les épaules et non tiré sur roues, afin d’éviter les embouteillages et d’assurer la sécurité des pèlerins conformément aux règlements en vigueur.
Mayoor Sobrun explique que les grandes structures provoquaient autrefois frustration et perturbations routières. Entre 2011 et 2013, l’association utilisait encore des kanwars sur roues, mais l’expérience a conduit à un changement de philosophie : « Notre sacrifice serait vain si nous faisons souffrir les autres. »
Parmi les pèlerins, toutes les générations sont représentées, du plus jeune Vishaye Fokeerchand, 5 ans, au plus âgé Ravin Razwantee, 49 ans. Les kanwars pèsent moins de cinq kilos et certains éléments ont été recyclés à partir des structures de l’année précédente afin d’éviter le gaspillage et réduire les coûts.
Un travail collectif de plusieurs semaines
La conception a débuté le 15 janvier et la construction s’est étalée sur trois semaines à la résidence du président Vikram Hurloll. Entre 40 et 50 personnes — jeunes, anciens, voisins et proches — ont participé à l’assemblage.
Bois, bambou et PVC constituent l’ossature des structures, décorées de clochettes, de tambourins, d’ampoules LED pour la visibilité nocturne, du drapeau national et du logo du groupe. Une trentaine de kanwars ont été fabriqués pour un coût total estimé à Rs 75 000, dont trois offerts à des amis.
Le groupe a quitté Grand-Bassin vendredi à 13 heures pour rejoindre Providence vers 22 heures, avant de reprendre la route le lendemain matin à 7 h 30 pour atteindre Ecroignard à 15 heures. Tous les groupes de la localité se sont ensuite réunis au Vamshakti Mandir de Bramthan avant de converger vers le Poorneshwarnath Mandir.
Pendant la marche, la discipline prévaut : port obligatoire de vêtements fluorescents — pratique encouragée dès 2019 — chants religieux uniquement, absence de musique assourdissante et modération alimentaire. Pour Vikram Hurloll, le pèlerinage reste avant tout un acte de foi : « Notre foi est inébranlable et nous prions pour la paix et la prospérité du pays. »
Entre sobriété et monumentalité
Si certains privilégient la simplicité, d’autres expriment leur dévotion par des structures imposantes. Le groupe Upper Dagotière Mahakaal Warriors a ainsi construit un kanwar représentant la famille de Shiva avec Ganesh, l’aplanisseur d’obstacles. Composé d’une dizaine de membres, dont la plus jeune participante Kiana, 5 ans, le groupe a parcouru l’itinéraire sous une chaleur intense sans montrer de fatigue.
Son leader Ayush, pèlerin depuis sept ans, explique que Maha Shivaratree rapproche les fidèles autour de Shiva, dieu de la création, de la destruction et de la transformation. Leur structure en bambou et polystyrène, richement décorée d’images de divinités, a nécessité un mois de travail.
À Plaine Sophie encore, les jeunes du Trishuldary Shiv Mandir d’Albion ont attiré les regards avec un kanwar illustrant l’ours mythologique Jambavan, allié du dieu Ram dans la quête pour sauver Sita du démon Rawan. Malgré les douleurs aux pieds et au dos, ils ont poursuivi la marche et ont remercié le personnel du poste médical pour les soins prodigués.
Du kanwar minimaliste porté à l’épaule aux structures monumentales soigneusement encadrées, tous convergent vers la même intention : recueillir l’eau sacrée et vivre une transformation intérieure. Au-delà de la diversité des formes, Maha Shivaratree rappelle que le pèlerinage n’est pas une démonstration de puissance, mais un acte de foi partagé.
V.S

