Une quarantaine de jours après le début de la préoccupante escalade militaire au Moyen-Orient, avec un intermède pour le rajustement du prix de la bonbonne de gaz ménager, les premières ondes de choc sur le front des prix et des tarifs des utilités publiques se font ressentir. Ainsi, le conseil des ministres d’hier, après avoir pris connaissance du constat dressé lors de la réunion, mercredi, de l’Economic Committee of the Cabinet et après évaluation des recommandations, a donné son aval à une série de mesures, dont entre autres une augmentation de l’ordre de 15% des tarifs du Central Electricity Board (CEB) à partir de la facture du mois de mai, un rajustement à venir du prix du litre d’essence à la pompe, soit presque au même niveau que le litre de mazout, avec une majoration maximale de 10% devant entrer en vigueur après la réunion du Petroleum Pricing Committee de la State Trading Corporation (STC) et le nouveau prix du pain-maison à Rs 3.90, soit 50% de plus, à partir de ce matin.
Par contre, le gouvernement, en prenant compte des caractéristiques du fonctionnement du secteur public, avec le poids des services essentiels, a jugé nécessaire de Rule Out le Work From Home pour les fonctionnaires et autres employés du secteur public. Par contre, le secteur privé est invité à prendre des dispositions pour adopter le télétravail dans la mesure du possible. De son côté, le ministère des Utilités publiques, en collaboration avec l’Attorney General’s Office, mettait en fin de semaine les derniers détails des Regulations sur les économies d’énergie, ou encore la lutte contre le gaspillage énergétique, que ce soit pour les aires de stationnement des Malls et autres lieux publics ou encore l’éclairage des façades de bâtiments à des fins esthétiques et décoratives.
Pour la majoration des tarifs d’électricité, qui ne constituait nullement une surprise dans la mesure où chaque cargaison de Heavy Fuel Oil coûte désormais Rs 500 millions de plus, avec la situation géopolitique au Moyen-Orient, le gouvernement a pris la décision d’exempter de ce coup de massue les abonnés sous les Tariffs 110 A, 215 et 215, soit les ménages au bas de l’échelle ou encore les petites et micro-entreprises.
Les premiers détails indiquent que cette exemption aux nouveaux tarifs du Central Electricity Board devrait bénéficier à quelque 128 800 abonnés sur les 541 127. « Ils sont principalement les ménages au bas de l’échelle, les petits entrepreneurs, comme les coiffeurs ou autres petits opérateurs », laisse-t-on entendre dans les milieux officiels.
Entre-temps, le ministère de la Solidarité nationale et de la Sécurité sociale poursuit son exercice visant à élargir l’assiette des bénéficiaires du Social Register of Mauritius en revoyant à la hausse le seuil monétaire de qualification (voir Le Mauricien de mercredi).
Toutefois, force est de constater qu’avec la révision des tarifs d’électricité pour les opérateurs économiques et commerciaux, les effets dans les coûts se répercuteront sur les prix des produits de consommation courante à l’étagère. Mais les consommateurs, de même que les membres de l’inspectorat du ministère du Commerce et de la Protection des Consommateurs, sont appelés à exercer la vigilance car les nouveaux tarifs n’entreront en vigueur qu’à partir du mois de mai prochain.
Pour ce qui est du prix de l’essence à la pompe, le baril de pétrole à hauteur de 100 dollars fait que le ministre du Commerce, Michael Sik Yuen, qui avait voulu jouer au garant contre une hausse, doit se résigner à faire face aux nouvelles conditions du marché. Avec la prochaine réunion du Petroleum Pricing Committee, le litre d’essence devra se retrouver au même niveau que le diesel avec une hausse maximale de 10% envisagée à ce jour.
L’éventualité de cette mesure fera qu’à partir de ce week-end, ce sera le Tug of War entre les automobilistes, intéressés à faire le plein, et les gérants des stations-service, tentant de gérer leurs stocks respectifs avec des Windfall Gains à la clé.
Un autre prix, qui retient l’attention dans la conjoncture, est celui du pain. Le gouvernement a tranché : le prix du pain-maison est fixé à partir de ce matin à Rs 3.90 contre Rs 2.60 le prix en vigueur depuis 14 ans. Reste à savoir quel sera le movement de prix sur les autres catégories de pain mises en vente dans le commerce, en particulier dans les supermarchés.
Entre-temps, le gouvernement prévoit une aide mensuelle de Rs 121 aux bénéficiaires inscrits au Social Register of Mauritius en vue d’atténuer l’impact de l’ajustement des prix sur les ménages plus plus vulnérables. Le budget prévu à cet effet au titre de la Solidarité nationale est de Rs 87,1 millions en faveur des 60 000 bénéficiaires
Par contre, le montant de la subvention sur les sacs de farine destinés aux boulangeries sera revu à la basse de Rs 541.15 à Rs 432.50 par sac de 25 kilos. La subvention de 24 sous par chaque 100 grames de pain sera supprimée. La State Trading Corporation maintient la subvention sur les sacs de farine de 25 kilos, soit à Rs 217.50 (66,5% du cout réel de la farine).
Le Work From Home, et en particulier les cours en ligne dans le secteur de l’Éducation, ont alimenté les débats en prélude à la réunion du conseil des ministres d’hier. Vu les Exigencies of the Service, avec le poids des services essentiels dans le secteur public, le gouvernement a pris la décision de ne pas venir de l’avant avec la mise en application de la formule de télétravail. En effet, les chiffres disponibles indiquent que le Work From Home ne pourrait être appliqué que pour un employé du secteur public sur cinq, soit 19%, considéré comme des économies de bouts de chandelle.
Ainsi, pour la reprise du deuxième trimestre dans l’Éducation, que ce soit primaire, secondaire ou tertiaire, le mode Business As Usual prévaudra, et aucun souci pour les parents ou encore le corps enseignant.
Par contre, le gouvernement a laissé la porte ouverte pour le Work From Home dans le secteur privé. Les opérateurs économiques et autres sont appelés à évaluer la situation au sein de leurs unités et de décider. Après Mauritius Telecom, un géant du parapublic, qui opère en télétravail depuis lundi dernier, le groupe IBL, le plus important conglomérat de l’économie, s’engage dans cette voie pour faire face à la crise énergétique.
Un Post sur la page Facebook du groupe IBL note que qu’à partir de lundi, le quartier général d’IBL, situé à IBL House à Port-Louis, sera fermé les lundis, mercredis et vendredis, avec le Work From Home pour les employés concernés alors que les bureaux seront opérationnels les mardis et jeudis, avec une présence physique des employés. Ces mesures, jugées temporaires, feront l’objet d’une évaluation régulière de la part du Management.
Le conseil des ministres s’est également penché sur la mise sur pied d’un Crisis Solidarity Fund. Les entreprises réalisant des profits au-delà d’un seuil, devant être annoncé, seront appelées à contribuer entre 0,8% et 1% de leurs profits dans ce fonds, gérés par le Prime Minister’s Office et le ministère des Finances pour la mise à exécution de projets en faveur des plus vulnérables de la société.
Toujours au titre de l’élan de solidarité, les propriétaires des voitures sont encouragés à pratiquer le co-voiturage (Car Pooling) à titre volontaire.
Le conseil des ministres a également passé en revue la situation sur le plan de la sécurité alimentaire en misant sur la possibilité d’accords intergouvernementaux avec des pays amis, dont l’Inde et la France afin de garantir l’approvisionnement en produits alimentaires à des coûts abordables.
Des facilités avec pour objectuf de mettre en place un dispositif de soutien à la résilience des Petites et Moyennes Entreprises (PME), dont un Working Capital Loan Scheme à la Banque de Développement et une réorientation du Marketing touristique vers des marchés plus performants tels que l’Afrique du Sud, l’Inde, l’Australie et La-Réunion ont aussi été évoquées dans l’immédiat.
Reeaz Chutoo (CTSP)
« Difficilement défendable »
« Entériner la hausse du prix du pain relève d’une décision difficilement défendable de la part du gouvernement, d’autant plus qu’elle découle directement du retrait des subsides accordés aux boulangers. Cette orientation soulève désormais des interrogations : ce désengagement de l’État pourrait-il s’étendre à d’autres produits de première nécessité ?
« Par ailleurs, le prix du ticket de bus resterait inchangé pour l’instant. Pourtant, le secteur du transport attendait une révision tarifaire, l’ancien accord collectif étant arrivé à expiration, ainsi que la mise en place d’un nouveau cadre salarial. Si la volonté du gouvernement d’encourager l’usage du transport public est compréhensible, une question demeure : le réseau actuel dispose-t-il de suffisamment de bus, en quantité et en qualité, pour répondre à la demande croissante ?
« Autre point de débat : la logique de rentabilité. Alors que certains espéraient un encadrement plus strict des marges bénéficiaires, les récentes hausses risquent de transférer une partie du fardeau économique vers les consommateurs, au profit des grands groupes. Sur le plan énergétique, le gouvernement, autrefois critique sur le mécanisme de fixation des prix du carburant, semble aujourd’hui adopter une approche différente. Concernant l’électricité, certains estiment que les Independent Power Producers bénéficient d’un cadre particulièrement favorable, avec des prix garantis dans le cadre de la transition vers l’énergie propre.
«Une attente forte demeure du côté de la population : le rétablissement de la CSG Allowance dans sa forme initiale, une mesure jugée essentielle pour soutenir le pouvoir d’achat. »
Haniff Peerun (MLC)
« Le GM transmet un mauvais signal »
« Le gouvernement a cherché la voie facile sans faire aucune étude approfondie ni calculer d’autres options pour soulager la misère et la souffrance de la population, qui souffre déjà de la vie chère avec l’érosion du pouvoir d’achat. Nous reconnaissons le droit des boulangers de faire du profit, mais il est indécent de tirer avantage des facilités fiscales accordées par le gouvernement telles que les subsides sur la farine, le diesel et sur chaque pain produit. Le pain, un produit alimentaire consommé par toutes les couches de la population, et surtout par les travailleurs qui s’en nourrissent sur leur lieu de travail quotidien, doit rester accessible à un prix acceptable.
« En augmentant le prix de l’électricité de 15%, le gouvernement transmet un mauvais signal, car la plupart des ménages vont souffrir, surtout la classe moyenne qui, année après année, s’appauvrit, ne bénéficiant d’aucune augmentation salariale ni d’autres aides financières de l’État. Cette augmentation de l’électricité est démesurée et semble être faite pour protéger le gros capital, notamment les Independent Power Producers.
« Plusieurs mesures vont dans l’intérêt du patronat du secteur privé afin de leur garantir un retour sur investissement. Le gouvernement semble n’écouter que la voix du grand capital, notamment à travers des mesures facilitant le climat des affaires et l’attractivité des investissements.
En ce qui concerne le télétravail, le gouvernement semble être en retard face aux nouveaux défis auxquels le monde est confronté. Nous vivons dans un monde digital où tout se fait désormais en ligne, avec de nouveaux concepts et environnements de travail. Lorsque nous parlons de réformes du marché du travail, les syndicats auraient dû être consultés, au même titre que le patronat. »
Sutyyhudeo Tengur (APEC)
« La hausse de tarifs du CEB n’est pas justifiée »
«Pour nous l’augmentation du prix de l’èlectricité n’est pas justifiée . Il y a beaucoup gaspillage. Les pertes d’électricité à Maurice ne sont pas seulement techniques — elles représentent une fuite financière silencieuse pouvant atteindre Rs 3 milliards par an. Près d’une unité sur 5 générée est perdue, alors que ce sont les consommateurs qui en supportent le coût à travers des tarifs plus élevés.
« Ce n’est pas un problème de production, mais bien un problème d’inefficacité du système. Réduire ces pertes, même partiellement, permettrait d’économiser des centaines de millions sans augmenter les prix. Réformer le réseau n’est pas un choix — c’est la réforme énergétique la plus rentable que Maurice puisse mettre en œuvre aujourd’hui.»
Deepak Benydin (FPBOU)
« Il faut des mesures de soutien pour les travailleurs vulnérables »
« La guerre a un impact direct sur le coût de la vie à l’échelle mondiale, et Maurice n’est pas épargnée. Comme aux États-Unis et au Canada, où l’inflation devrait atteindre 3,5 %, les prix locaux sont appelés à grimper.
« Le pain maison passera à Rs 3,90, entraînant dans son sillage une hausse des prix de la baguette, du pain au beurre, des pains burger, ainsi que des pâtisseries et spécialités locales comme le napolitain, le roti et le dholl puri. Par ailleurs, les factures d’électricité augmentent également.
«Si le remboursement des frais de bus par les employeurs pourrait soulager partiellement les travailleurs, la hausse du coût de la vie reste préoccupante. Toutefois, les PME et environ 128 000 ménages ne seraient pas affectés par l’augmentation liée au CEB.
« Face à cette situation, plusieurs solutions sont avancées : le recours accru au télétravail dans la fonction publique et les organismes parapublics, le développement des transports en commun et du métro léger, ainsi que l’investissement dans les énergies renouvelables comme le solaire. L’utilisation de l’alcool issu de la canne à sucre comme carburant alternatif est également évoquée.
« L’encadrement du travail à domicile, des incitations financières pour les employés, ainsi que le développement de l’enseignement en ligne figurent aussi parmi les pistes envisagées, malgré les défis liés à l’équipement et à l’accompagnement des élèves.
« Les syndicats et associations de consommateurs plaident pour des mesures de soutien en faveur des travailleurs les plus vulnérables, afin de préserver leur pouvoir d’achat et la sécurité alimentaire.
« Dans un contexte jugé plus difficile encore que celui de la Covid-19, ils estiment que l’État doit pleinement jouer son rôle protecteur et intervenir pour soutenir les familles en difficulté. »
Potaya Kuppan (SCF)
« Ce sont les petites gens qui vont souffrir »
« Le gouvernement ne semble pas réaliser que l’augmentation du prix du pain et celle de l’électricité vont affecter directement les personnes âgées qui touchent une pension de Rs 15 000. C’est cette catégorie de la population qui fait face à la hausse continue du coût de la vie, notamment à travers l’augmentation des prix des denrées alimentaires et des médicaments.
« Le gouvernement n’a rien dit concernant le prix des médicaments. Le prix du pain maison est passé à Rs 3.90 et l’électricité a augmenté de 15 %. Demain, ils vont s’attaquer aux tarifs de l’eau. Qui va payer la note ? N’est-ce pas les petites gens ?
« Les petites gens, ce sont les pensionnés, ceux qui ont travaillé toute leur vie pour l’avancement du pays. Comment peut-on venir dire maintenant que les pensionnés ne font pas partie de la catégorie des “ti dimounn” ?
« Ceux qui touchent entre Rs 300 000 et Rs 500 000 par mois ne vont pas ressentir cette hausse. Ce sont les mêmes politiciens qui, lorsqu’ils étaient dans l’opposition, affirmaient qu’une fois au pouvoir, ils allaient accorder des médicaments gratuitement à la population. Où est passée cette promesse aujourd’hui ?
« Rien n’est fait pour que les prix des légumes deviennent abordables. Il en est de même pour le poisson, alors que nous sommes entourés par la mer. Il est vrai que le prix de l’huile lourde a augmenté sur le marché mondial, mais il faut trouver des moyens de compenser cette hausse au lieu de faire porter le fardeau à la population.
« Les moyens existent, mais encore faut-il que le gouvernement travaille et vienne de l’avant avec des idées nouvelles. »

