Fenêtres — Manger les riches ?

Assommons les pauvres ! En 2011, l’écrivaine indienne Shumona Sinha publiait aux Éditions de l’Olivier cet ouvrage au titre provocant emprunté à un des Petits poèmes en prose de Baudelaire. Façon de dire la violence de ce qui est trop souvent infligé aux pauvres, ici des immigrés en situation irrégulière en France.

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Dans la même veine, on pourrait sans doute aujourd’hui utiliser un titre comme « Manger les riches ? » pour dire l’urgence d’une situation qui, à Maurice comme à travers le monde, affame de plus en plus de personnes au profit de quelque déjà riches.

Aux États-Unis, Zohran Mamdany, élu maire de New York en novembre 2025, a fait l’événement cette semaine en annonçant l’instauration d’une nouvelle taxe historique sur les propriétaires de résidences secondaires de luxe valant plus de $5 millions dans la ville. Une taxe qui s’appliquera aux personnes qui ne vivent pas à temps plein dans la ville, mais qui bénéficient du fait d’investir dans le marché immobilier newyorkais sans y payer de taxes. Le but : réguler « a fundamentally unfair system that hurts working New Yorkers », et lever $500 millions pour la ville, pour financer des services de garde d’enfants gratuits, des rues plus propres et des quartiers plus sûrs. Une tentative précédente d’introduire une taxe sur les résidences secondaires en 2019 avait été cassée par de puissants promoteurs immobiliers. Cette fois elle est passée, même si le président Donald Trump y a réagi avec colère.

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« The poor and middle pay taxes, the rich pay accountants, the very rich pay lawyers – and the ultra-rich pay politicians », écrit le journaliste et activiste George Monbiot dans le Guardian, ce 23 avril 2026. « The more money billionaires accumulate, the greater their control of the political system – which means they pay less tax, which means they accumulate more, which means their control intensifies. They reshape the world to suit their demands. One of the symptoms of the pathology known as “billionaire brain” is an inability to see beyond their own short-term gain. They would sack the planet for a few more stones on the pointless mountain of wealth. And we can see it happening ».

La régulation de ces injustices et inégalités de plus en plus criantes doit de toute évidence venir du politique. Mais beaucoup hésitent toujours, sous prétexte que « les riches vont prendre leur argent et s’en aller ». 

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À Maurice, nous avons choisi ces dernières années de vendre nos terres notamment à de riches expatriés à des prix qui les rendent prohibitifs aux Mauriciens. Bien qu’elles nous concernent directement, les données sur les terres agricoles converties depuis 1988 sous la Sugar Industry Efficiency Act (SIEA) ne sont pas publiques. Mais il est estimé que plus de 10 000 hectares auraient été convertis au cours de ces trente dernières années. Avec des allègements conséquents pour la construction de villas de luxe, mais aussi… de golfs. Allons-nous demain manger leur herbe ?

Car ce choix s’opère au détriment d’une autre politique qui aurait pu assurer notre sécurité alimentaire. À ce jour, nous importons 70 à 75% de nos besoins alimentaires totaux. En 2025, la facture totale de nos importations alimentaires a atteint environ Rs 61,5 milliards, soit une hausse de 6,2% par rapport à l’année précédente. Le riz, l’huile comestible, le lait, les céréales, les légumineuses, la viande et certains fruits (agrumes, raisins) sont presque exclusivement importés. Et le taux d’autosuffisance alimentaire est estimé à moins de 30%.

Et c’est aussi une question qui concerne directement la santé. Plusieurs rapports montrent que Maurice fait une utilisation extrêmement élevée de pesticides : en 2024, les importations de pesticides ont augmenté de 50,8% ! Et au classement mondial, notre pays affiche une des intensités d’usage les plus fortes par surface agricole au monde. Ce qui représente des risques accrus pour notre santé. Et qui fait de nous un autre objet de business au vu des prix de plus en plus exorbitants qui se pratiquent dans ce secteur.

Mais pas touche aux intérêts du privé. Après avoir déclaré dans une récente interview que « le secteur privé a trop d’influence sur l’action gouvernementale », notre ministre de la Sécurité sociale et de la Solidarité nationale, Ashok Subron, en a remis une couche vendredi dernier, sur Radio Plus. Le représentant de Rezistans ek Alternativ y a ainsi déclaré que durant la crise du Covid notamment, « bann seki ris inn abiz de la popilasion, zot inn vinn enn parazit dan enn moman difisil », a-t-il affirmé avec virulence, faisant notamment référence à la faible contribution du secteur privé au fonds de solidarité alors mis en place et au fait que les hôteliers ont obtenu que leur dette de Rs 8 milliards auprès de l’État soit finalement rayée. « Lepep ki’nn pey zot det ».

Il sera intéressant de voir ce que dira à ce sujet le nouveau mouvement lancé ces jours-ci par l’ex-leader du MMM, Paul Bérenger, et un certain nombre de jeunes sous l’appellation de Konba Militan Progresis.

Il serait aussi intéressant d’interroger nos riches face à ce que déclarent d’autres riches.

« Moi, je veux payer plus d’impôts », déclare ainsi la richissime Canadienne Claire Trottier. Interrogée par Florence La Rochelle pour le media Quatre95, celle dont le père a cofondé une compagnie technologique à succès, Matrox, fait en conséquence partie de ces 1% de la population qui détient près de la moitié de la fortune mondiale.

« Avant je travaillais comme professeur à l’université. J’avais un salaire. Je gagnais à peu près $90 000 par année. Je payais mes taxes sur mon salaire. Là je ne travaille plus à l’université. Je peux vivre sans travailler parce que ma famille a de l’argent. Et puis je peux recevoir de l’argent à travers des investissements. Ces investissements-là ne sont pas taxés au même niveau qu’un salaire. Ça fait que je paye moins de taxes aujourd’hui que je payais avant », explique Claire Trottier.

« C’est une réalité que les inégalités existent et que les inégalités se creusent. J’ai eu comme une réalisation qu’il fallait vraiment que je commence à m’engager plus directement dans ces enjeux-là, que j’avais comme une responsabilité, un devoir d’agir sur la place publique ». Elle raconte ainsi avoir rejoint le groupe canadien Ressources en mouvement, groupe de jeunes fortunés qui travaillent pour tenter de transférer la richesse et le pouvoir de façon plus équitable dans notre société. Elle est aussi en lien avec un groupe international pour faire un plaidoyer pour une taxe sur la richesse à l’échelle internationale. Pour le moment, elle pratique ce qu’on appelle la philanthropie, et qu’elle juge insuffisant. « Ceux qui s’impliquent en philanthropie, c’est eux qui décident comment diriger leurs sous. C’est eux qui prennent la décision. Je travaille en philanthropie, j’espère que je prends des bonnes décisions. Mais au fond on habite dans une démocratie. Pourquoi est-ce que moi j’aurais plus de voix sur comment mon argent est dirigé que toi ? » interroge Claire Trottier.

« C’est pas une poignée de personnes riches qui signent un chèque en philanthropie qui vont résoudre la crise du logement ou la crise climatique. Il faut une solution systémique, il faut avoir des taxes sur la richesse puis d’autres instruments économiques, fiscaux, pour assurer qu’on a assez de sous pour faire face aux crises et aux inégalités elles-mêmes. Il y a dix ans, c’était une idée qui était vue comme radicale. J’ai comme espoir que ça va commencer à faire partie de la conversation au niveau politique Une taxe sur la richesse n’aurait aucun impact sur ma vie, ni sur la vie des autres personnes riches. Alors pourquoi pas agir ? Pourquoi pas le faire ? » insiste Claire Trottier.

Vendredi dernier, au Théâtre du Plaza à Rose-Hill, la formation CARES (Centre for Alternative Research and Studies) tenait un passionnant atelier sur les droits paysans et la souveraineté alimentaire, avec la participation de délégué-es venu-es du Mozambique, de Rodrigues, de La Réunion, de Madagascar, des Comores, d’Ouganda et de Maurice. À cette occasion, Lungisa Huna du Rural Women’s Assembly d’Afrique du Sud a partagé la passionnante expérience de ce mouvement et les actions concrètes menées contre le land grabbing et dans le sens d’une reprise en main de la souveraineté alimentaire au niveau communautaire. « It’s our heritage. It’s who we are. And we can demonstrate to our governments that we can feed ourselves. We must go on building a movement of resistance », a-t-elle exhorté.

Food for thought. And hopefully for action…

SHENAZ PATEL

Sortie de texte 

À travers le monde, le land grabbing s’intensifie au profit des plus riches, au détriment de la sécurité alimentaire et de la santé des populations. Allons-nous demain manger l’herbe des golfs ? Si Zohran Mamdany a annoncé cette semaine une taxe inédite sur les plus riches, la tendance reste plutôt au « faut pas les toucher sinon ils prendront leur argent et s’en iront ». Mais « moi, je veux payer plus d’impôts » déclare la richissime Canadienne Claire Trottier. Pendant qu’en Afrique, comme en témoigne la Rural Women’s Assembly, des femmes et des hommes mènent un mouvement de résistance pour montrer que les populations sont capables de se nourrir si on ne les prive pas indument de leurs terres. Food for thought. And for action…

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