Il y a un an, les élections municipales annonçaient un vent de changement à Curepipe. Un constat auprès des citadins et des commerçants dans les rues de la ville démontre toutefois que les attentes n’ont pas été comblées. Un an est certes un court laps de temps pour amener des changements en profondeurs, mais les Curepipiens souhaitent voir la ville se débarrasser de ses rats et briller comme avant.
Le soleil est revenu sur Curepipe après une journée sombre marquée par un avis de fortes de pluies. C’est mercredi, jour de foire, et la ville est particulièrement mouvementée. Entre les cris des marchands ambulants et les bouquets de fleurs exposés à l’entrée du marché, Curepipe tente tant bien que mal d’attirer des visiteurs.
Richard, Curepipien de naissance, est retourné au pays l’année dernière après avoir vécu plusieurs années à l’étranger. Il ne cache pas sa tristesse de voir l’état de sa ville. « Curepipe n’est plus ce qu’elle était par le passé. La ville était connue comme la Ville Lumière, mais elle ne brille plus. Regardez ces herbes dans le jardin (le jardin devant l’hôtel de ville, NdlR), comment peut-on venir s’asseoir là ? », dit-il.
Quand on lui demande s’il y a eu des changements dans la ville depuis les dernières élections municipales, Richard pousse un soupir: « Vous savez, les équipes vont et viennent, mais pour nous, citoyens, cela ne change rien. Je ne vois aucun progrès depuis l’année dernière. »
Inévitablement, la conversation tourne vers la politique. « Moi, je suis un militant coaltar. Quand je vois ce qu’ils ont fait à Paul Bérenger, cela me révolte. Quelqu’un comme lui, qui a tant lutté pour les travailleurs, ne méritait pas cela. J’ai un grand respect pour lui, ainsi que pour Gaëtan Duval, qui a beaucoup fait également pour Curepipe et pour le pays. Malheureusement, à Maurice, il y a trop de racisme. Des politiciens comme eux ne seront jamais valorisés. »
Il parle également de son mécontentement concernant le recours abusif à la main-d’œuvre étrangère. « Nous voyons des travailleurs étrangers partout. Au supermarché, au marché… Et pourtant, il y a des Mauriciens qui cherchent du travail ! » tonne-t-il.
« Mo ti vot zot… »
Un peu plus loin, au Square Brousse, Saheed Jahangeer vend des herbes aromatiques. Les clients se font rares et les conditions de travail sont difficiles. « Cela fait des années que nous adressons nos doléances à la municipalité, mais rien ne change. Même avec la nouvelle équipe en place, les choses ne bougent pas. Pourtan, mo ti vot zot… Mo ti fer konfians sa lekip-la », proteste-t-il.
Il parle de la présence invasive des rats qui pourrissent le quotidien et témoigne que, par le passé, chaque six mois, les pompiers venaient laver la foire à l’eau à haute pression. « Mais depuis six ans environ, ils ne viennent plus. Nous sommes contraints de travailler dans des conditions non hygiéniques. Pourtant, nous payons la municipalité régulièrement. »
Il ajoute que la foire du Square Brousse était temporaire, mais que cela fait déjà plus de dix ans que les choses n’ont pas évolué. Il parle également de manque de poubelles dans la ville. Ce qui l’amène à dire : « Le centre-ville a été bien délaissé ces dernières années, et cela ne change pas. De plus, il y a une insécurité grandissante. »
Un autre Curepipien abonde dans le même sens. « Sekirite inn fini dan Kirpip ! Lager, voler, droger… toulezour. Lapolis pe vey marsan anbilan, selma li pa tieke ki pe vande par deryer… » Ce dernier dit regretter le Curepipe d’antan, où il y avait de grands concerts dans la cour de l’hôtel de ville sans le moindre incident grave. « Lontan dimounn ti ena respe. Aster pena tousala », confie-t-il.
À l’intérieur de la foire, Fawzia peste elle aussi contre les conditions de travail. « Rien n’a changé. Nous continuons de travailler dans des conditions exécrables. Quand il pleut, tout est inondé. Et je ne vous raconte pas les rats ! »
L’actualité politique prend vite le dessus. « Mwa, mo dir, MSM inn fer boukou pou nou. Kapav zot ti pe kokin, me nou osi nou ti pe gagne. Avek sa bann-la pa gagn nanye. Bérenger ki inn fer pou nou ? Li pe lager zis pou lavnir so tifi. » Elle évoque ainsi sa crainte de voir la réintroduction d’un frais de patente au prochain budget. « Valeur du jour, nous payons Rs 2 000 par mois à la municipalité, plus Rs 1 000 au contracteur pour la tente. Auparavant, nous payions également Rs 2 500 pour une patente, mais Pravind avait annulé cela. Il y a des rumeurs à l’effet qu’on réintroduirait ces frais au prochain budget », anticipe-t-elle.
En attendant le nouveau marché
Sakina Shaik Mohedeen est engagée dans le commerce des vêtements au Square Brousse depuis 2016, soit depuis l’ouverture de la foire. Elle se désole de voir son travail devenir plus compliqué chaque jour. « Les clients sont rares. Le travail ne marche plus comme avant. Le gouvernement change, la municipalité change, mais pour nous, ça reste pareil. Nos conditions ne s’améliorent pas. Nous devons composer avec les rats tous les jours. »
Du côté du marché, les belles fleurs de l’entrée ne peuvent masquer le côté sombre de l’intérieur. Luchmee Mocheeroy prend la situation avec philosophie: « que voulez-vous ? Il faut bien s’adapter puisque je dois travailler ici. La seule chose que je souhaite, c’est que les prix baissent un peu. Ainsi nous pourrons faire de meilleures ventes. »
Quant aux conditions de travail, elle déclare que les inspecteurs sont plus ouverts et coopèrent avec eux. « Ils viennent nous demander quels jours ils peuvent fermer le marché pour faire nettoyer. Nous essayons nous aussi de coopérer avec eux. »
Sa voisine, Anju Jankee, n’est pas de cet avis. Elle fait valoir que fermer le marché deux fois par semaine pour le nettoyage représente un gros manque à gagner. « Je suis d’accord qu’il faut nettoyer, mais au moins, on aurait pu nous donner la permission de mettre nos tables dehors pour vendre nos produits. »
Elle fait ressortir qu’il y a déjà de nombreux marchands ambulants dans le centre-ville qui leur font de la concurrence. « Je ne vois aucune action de la municipalité pour mettre de l’ordre avec les marchands ambulants. C’était comme cela avant les élections municipales, et ça n’a pas changé. »
Elle aborde également la question de l’insécurité dans les environs du marché. « L’autre jour, une cliente a retiré son argent pour me payer, mais quelqu’un a arraché l’argent de ses mains et s’est enfoui. Il y avait un policier au marché et nous lui avons demandé d’arrêter le voleur, mais il nous a dit d’aller au poste. »
Concernant un éventuel projet de construire un nouveau marché à Curepipe, ils disent en avoir entendu parler, mais qu’ils n’en savent pas plus. « Nous avons vu le ministre Richard Duval faire le tour au marché avec des personnes la dernière fois; peut-être qu’ils discutaient de cela, nous ne savons pas. » Tous se disent en tout cas en faveur d’un nouveau marché, avec plus d’hygiène et, surtout,… sans rats.
En dehors du marché, les citadins disent attendre davantage d’activités pour redonner vie à Curepipe, comme au temps de ses matches de foot au Stade George V ou des grands concerts dans la cour de l’hôtel de ville.

