Santé publique — Moustiques anti-dengue: une avancée mais pas la panacée au Brésil

Le scientifique brésilien Luciano Moreira tient délicatement un bocal rempli de moustiques un peu particuliers: ils sont porteurs d’une bactérie qui les empêche de transmettre la dengue.

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Cette méthode a déjà fait ses preuves dans son pays aux dimensions continentales, mais son expansion s’y heurte à de sérieux défis.

C’est dans une bio-usine à Curitiba, dans le sud du Brésil, que se trouve le plus grand vivier de « wolbitos » au monde.

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Luciano Moreira, 59 ans, a donné ce surnom à ces moustiques que la bactérie Wolbachia rend inoffensifs pour les humains en inhibant la transmission de maladies comme la dengue (qui provoque notamment fièvre ou maux de tête, et parfois la mort), mais aussi le zika ou le chikungunya.

Dans la salle destinée à la reproduction, les employés sont en nage. La température est réglée au niveau idéal pour les insectes, qui sont confinés dans de grandes cages lumineuses en toile translucide.

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Ils sont nourris avec du sang chaud de cheval et de l’eau sucrée qui répandent une puissante odeur.

Cent millions d’oeufs

« Nous sommes à un moment décisif de notre expansion au Brésil », dit à l’AFP Luciano Moreira.

Cet entomologiste figurait parmi les dix scientifiques mis en lumière l’an dernier par la revue Nature, et cette année dans la liste des cent personnalités les plus influentes de l’hebdomadaire Time.

La méthode consiste à lâcher les « wolbitos » dans des zones urbaines où, en l’espace de quelques mois, ils remplacent les moustiques qui propagent la dengue en transmettant la bactérie lors de la reproduction.

Si quinze pays l’ont déjà utilisée, c’est au Brésil qu’elle a protégé le plus grand nombre d’habitants: 6 millions depuis les premiers lâchers en 2011.

Mais cela n’a pas empêché ce pays de 213 millions d’habitants d’être le plus touché par la dengue en 2024, avec plus de 6.000 morts, même si la situation s’est nettement améliorée l’an dernier.

Inaugurée en 2025, la bio-usine de Curitiba a été construite grâce au soutien financier de l’organisme public Fiocruz et de l’ONG internationale World Mosquito Program (WMP).

La production peut atteindre cent millions d’oeufs par semaine. Conservés dans des capsules, ils sont expédiés vers leurs villes de destination pour y éclore sur place.

Les résultats sont spectaculaires: dans deux villes où des études scientifiques ont été menées sur cette méthode, Niteroi (sud-est, près de Rio de Janeiro) et Campo Grande (centre-ouest), les cas de dengue ont chuté respectivement de 89% et 63%.

« Complémentaire » 

Ces insectes descendent de moustiques Aedes aegypti auxquels la bactérie a été inoculée il y a presque deux décennies en Australie, où Luciano Moreira a effectué son postdoctorat en entomologie.

Mais la maladie avance plus vite que le remède, en raison notamment du changement climatique.

« Dans le sud du pays, où il fait plus froid, il n’y avait pas de dengue auparavant », explique le scientifique, actuellement conseiller spécial de l’organisation WMP.

Et le rôle de l’Etat est fondamental.

Le gouvernement du président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva a reconnu l’intérêt de santé publique de la méthode Wolbachia, et les oeufs produits à Curitiba sont distribués à travers le pays selon les commandes des autorités sanitaires.

Mais « la demande n’a pas suivi » le rythme de la production, qui a dû être réduite, déplore M. Moreira.

Pour la biologiste et épidémiologiste Ludimila Raupp, professeure à l’Université pontificale catholique de Rio, il y a « urgence », mais « ce n’est pas facile d’étendre la couverture nationale ».

L’expansion de ce programme comporte des défis « techniques, opérationnels, logistiques et financiers », reconnaît auprès de l’AFP le ministre de la Santé, Alexandre Padilha.

Malgré ces difficultés, la méthode Wolbachia sera implantée selon lui dans 54 nouvelles villes cette année, pour atteindre un total de 70 communes.

Avec parfois des problèmes qui vont bien au-delà de la logistique: à Rio, la violence liée au crime organisé a « empêché de lâcher des moustiques pendant des semaines » dans certaines favelas, révèle Luciano Moreira.

Selon lui, la méthode Wolbachia n’est pas une « formule magique » mais une stratégie « complémentaire » à d’autres, comme les vaccins.

Le premier vaccin mondial à dose unique contre la dengue a été approuvé l’an dernier au Brésil.

Les moustiques, des pollinisateurs ignorés

Quand il étudie les orchidées du Colorado, le professeur de biologie David Inouye réfléchit à deux fois avant d’écraser un moustique. Car même s’ils sont plus connus pour transmettre le paludisme ou la dengue, certains d’entre eux jouent un rôle méconnu de pollinisateur.

David Inouye laisse la vie sauve à ceux qui sont couverts de pollen, « pour aider les orchidées », témoigne-t-il auprès de l’AFP.

Il existe plus de 3 500 espèces de moustiques à travers le monde, dont une centaine piquent les humains.

Seules les femelles sont en quête de sang frais et ciblent les animaux et les humains à la recherche des protéines nécessaires pour produire leurs œufs. Mais les mâles comme les femelles se nourrissent du sucre et du nectar sécrétés par les plantes et les fleurs.

Leur rôle dans la reproduction des plantes est pourtant bien moins étudié que celui des abeilles ou des papillons.

« C’est peut-être en partie parce que de nombreux moustiques sont nocturnes ou actifs au crépuscule ou à l’aube », estime David Inouye, professeur émérite à l’université du Maryland, qui travaille dans un laboratoire du Colorado. « Donc c’est un peu moins pratique de les étudier par rapport aux abeilles, qui sont actives pendant la journée, ou aux papillons qui sont actifs seulement quand il fait beau ».

Une autre raison pour laquelle leur fonction de pollinisateur est peut-être négligée: les scientifiques ont tendance à se concentrer sur leur rôle de vecteur de maladies, souligne Lawrence Reeves, entomologiste à l’université de Floride.

« Mais les moustiques font partie des rares spécialistes qui ciblent le nectar et d’autres sucres végétaux comme sources de nourriture », ajoute l’expert. « On peut se fonder sur ce fait pour calibrer nos attentes sur leur rôle potentiel de pollinisateur ».

« Deux camps »

Mais l’étendue de ce rôle reste débattu.

« Il existe deux camps dans le monde scientifique: celui qui soutient l’idée que les moustiques jouent un rôle important dans la pollinisation et l’autre qui pense que les moustiques sont majoritairement des voleurs de nectar et n’apportent que très rarement un bénéfice à la plante », résume Chloé Lahondère, de l’université américaine Virginia Tech.

Cette spécialiste a mené une étude, publiée en 2019, qui a montré que les moustiques du genre Aedes sont attirés par l’odeur d’un type d’orchidée dans l’État de Washington, pompant leur nectar et transportant le pollen d’une fleur à l’autre.

L’association entre l’animal et la plante représente « l’un des rares exemples qui montrent que des moustiques sont des pollinisateurs efficaces », conclut l’étude publiée dans la revue de l’Académie américaine des sciences (PNAS).

Celle-ci dénombre parmi eux l’espèce de moustiques Aedes aegypti – par ailleurs l’un des animaux les plus mortels sur Terre puisqu’il transmet la dengue et la fièvre jaune.

« Après avoir passé 10 ans à étudier divers systèmes plantes/moustiques, je suis persuadée que les moustiques ont un rôle plus important que l’on pense dans les écosystèmes et participent à la pollinisation de nombreuses plantes », conclut Chloé Lahondère.

Éradication

La chercheuse travaille sur deux études sur deux espèces invasives aux États-Unis et en Europe – dont le moustique tigre (Aedes albopictus) – qui tendent à démontrer un rôle de pollinisateur des plantes indigènes avec lesquelles elles n’ont pas évolué.

« Cela démontre à quel point les moustiques s’adaptent facilement en présence de nouvelles ressources en sucre », relève-t-elle.

David Inouye a pour sa part observé des moustiques couverts de pollen d’une espèce d’orchidée dans son laboratoire du Colorado.

Il a recensé dans des études 76 espèces de moustiques qui rendent visite à des fleurs.

« Il est assez incontestable que les moustiques jouent un rôle dans la pollinisation », juge le chercheur.

Même si ce rôle est « relativement mineur » comparé à celui des abeilles ou des papillons, il devrait être mieux étudié, selon lui.

« S’il s’avère qu’ils sont des pollinisateurs importants pour plus qu’une seule espèce d’orchidée, cela pourrait influencer ceux qui envisagent des programmes d’éradication de masse des moustiques », conclut-il.

« Aimants à moustiques » Ce qui rend certains humains plus attractifs

Pourquoi certains humains sont-ils des « aimants à moustiques » quand d’autres semblent épargnés? Un cocktail chimique complexe et variable est au cÅ“ur de cette inégale attraction, estiment les scientifiques, qui travaillent encore à décrypter ses mécanismes.

« Sur un peu plus de 3 500 espèces de moustiques connues, une centaine pique les humains et une demi-douzaine sont vectrices de maladies »: paludisme, dengue, fièvre jaune, chikungunya, West Nile, etc., expose à l’AFP Frédéric Simard, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), dans le sud-est de la France.

Et « ce n’est pas une idée reçue: on n’est pas tous égaux face à l’appétit des moustiques. Mais on n’est pas un aimant tout le temps », ajoute cet entomologiste médical.

Les humains attirent ces minuscules vampires, dont le désormais fameux moustique tigre, par de multiples signaux sensoriels, principalement les odeurs corporelles, le dioxyde de carbone de l’haleine et la chaleur, s’accordent à penser les scientifiques. Les femelles moustiques -seules à piquer- les détectent par des récepteurs et choisissent leur cible en conséquence.

« Nous savons depuis plus de 100 ans que les moustiques sont attirés par le dioxyde de carbone que nous expirons: c’est le premier signal déclenchant leur comportement, à plusieurs dizaines de mètres », expose à l’AFP Rickard Ignell, dernier auteur d’une récente étude sur les fondements chimiques de l’attraction différentielle des moustiques pour l’odeur humaine.

À environ 10 mètres, « les moustiques commencent à détecter notre odeur qui, combinée au CO2, les attire encore plus », poursuit ce scientifique suédois. À courte distance, d’autres facteurs entrent en jeu, comme les variations d’humidité et de température corporelle.

Idées reçues

Plusieurs idées reçues sur ce qui attire ces diptères sont battues en brèche. « La différence entre groupes sanguins n’a pas de base scientifique solide: il y a eu quelques travaux mais sur très peu de gens. Ce n’est pas davantage lié à la couleur de la peau, des yeux ou des cheveux », égrène notamment l’expert de l’IRD.

Une clef majeure d’attraction est bien l’odeur, « soupe de molécules produite par notre microbiote et plus ou moins alléchante pour les moustiques », résume cet entomologiste.

Les humains émettent entre 300 et 1.000 composés odorants différents, ont montré différentes études, mais les scientifiques commencent seulement à mieux cerner ceux qui allèchent les suceurs de sang.

Pour l’étude à laquelle Rickard Ignell a participé, les chercheurs ont évalué en laboratoire la différence d’attractivité de 42 femmes pour des moustiques Aedes aegypti, cousins des moustiques tigres et possibles vecteurs de fièvre jaune ou de dengue.

« Nous avons montré qu’un mélange de composés odorants (nous en avons identifié 27 que ces moustiques peuvent détecter) joue sur le degré d’attraction », rapporte le scientifique. Et « les femmes les plus attirantes pour les moustiques, particulièrement celles au deuxième trimestre de grossesse, produisaient un peu plus d’un composé issu de la dégradation du sébum ».

Qu’une si petite augmentation de la dose libérée pour ce composé (1-octen-3-ol, ou alcool de champignon) change le comportement de ces insectes a été l’une des surprises, raconte Rickard Ignell, glissant que « les moustiques sont des créatures fascinantes ».

« Doucement avec l’alcool »

Boire de la bière, ce qui augmente la température corporelle, la quantité de CO2 expirée et modifie les odeurs cutanées, peut aussi contribuer à les attirer davantage, selon certaines études.

L’une, standardisée, menée au Burkina Faso avec des volontaires ayant bu une bière locale puis quelques jours après la même quantité d’eau, a montré que le moustique Anopheles, principal vecteur du paludisme, se dirigeait davantage vers les odeurs des buveurs de bière.

L’autre, moins robuste, a été menée en août 2023 dans un festival de musique aux Pays-Bas auprès de 465 volontaires ayant glissé leur bras dans des cages avec des femelles Anopheles: ceux qui avaient bu de la bière les 12h précédentes étaient 1,35 fois plus attractifs.

Ces mécanismes d’attraction alimentent des recherches croissantes alors que la menace sanitaire liée à certains moustiques s’étend. Le moustique tigre notamment progresse dans des zones où il n’était pas endémique, avec le réchauffement climatique, l’urbanisation et la mondialisation.

« Le risque touche de plus en plus de gens, de plus en plus aussi de pays où il y a de l’argent pour se protéger, donc ça génère des financements et des résultats de recherche », observe Frédéric Simard.

Lorsque les moustiques rodent, se protéger des piqûres reste fortement recommandé: vêtements longs et amples, moustiquaires, répulsifs… « Et essayez de manger léger, doucement avec l’alcool ».

Et si les humains éradiquaient tous les moustiques?

Les animaux les plus meurtriers ne sont pas les lions, les araignées ou les serpents, mais les minuscules moustiques qui sucent notre sang, nous causent des démangeaisons et nous transmettent des maladies, au point que leur éradication fait parfois débat.

Les moustiques tuent environ 760 000 humains chaque année, selon des données officielles. Car ils sont les vecteurs d’environ 17% des maladies infectieuses, comme la malaria, la dengue, la fièvre jaune, le chikungunya ou le Zika.

Avec le réchauffement climatique, ces insectes gagnent du terrain dans de nouvelles parties de la Terre lors d’étés à rallonge, faisant craindre de futures crises sanitaires.

L’humanité ne pourrait-elle pas éradiquer les moustiques meurtriers? Et, si oui, quel serait l’impact sur l’environnement?

D’abord, pas besoin d’éradiquer tous les moustiques: sur quelque 3.500 espèces connues, seule une centaine pique les humains et seules cinq sont responsables d’environ 95% des infections chez l’homme, rappelle à l’AFP la biologiste Hilary Ranson (Liverpool School of Tropical Medicine).

Les cinq espèces vectrices de maladies « ont évolué pour être étroitement liées à l’humain », notamment en se nourrissant et en se reproduisant à proximité, explique-t-elle.

Leur éradication, « tolérable » vu les ravages provoqués selon elle, n’aurait pas d’impact majeur sur l’écosystème dans son ensemble, et des moustiques génétiquement similaires mais moins mortels « occuperaient rapidement cette niche écologique ».

Débat éthique

Globalement d’accord, l’entomologiste Dan Peach (université de Géorgie, États-Unis) juge néanmoins nécessaire d’avoir plus d’informations pour comparer l’éradication à d’autres options: nous n’en savons pas assez « sur l’écologie de la plupart des espèces de moustiques pour nous prononcer avec certitude dans un sens ou dans l’autre ».

Les moustiques « transfèrent effectivement des nutriments depuis leurs habitats larvaires aquatiques » vers d’autres zones, et servent de nourriture à des insectes, poissons et autres, expose-t-il. Ils pollinisent aussi les plantes, mais ce phénomène « n’est pas bien compris et peut varier selon les espèces ».

Le débat éthique sur une élimination d’espèces vivantes est légitime, selon Hilary Ranson, tout en soulignant que les humains en exterminent déjà beaucoup involontairement.

Pour éradiquer des moustiques, l’une des biotechnologies en vue est le « forçage génétique », qui consiste à modifier un chromosome pour transmettre un trait à tous ses descendants. Des scientifiques ayant modifié génétiquement des femelles du moustique Anopheles gambiae, vecteur du paludisme, pour les rendre stériles, ont ainsi éradiqué une population en quelques générations en laboratoire.

L’initiative « Target Malaria », financée par la fondation états-unienne Gates, a testé cette technologie dans plusieurs pays africains. Au Burkina Faso, la junte au pouvoir a cependant interrompu le projet l’an passé, après des critiques dans la société civile et des campagnes de désinformation.

Une autre stratégie prometteuse consiste à infecter les moustiques Aedes aegypti avec la bactérie Wolbachia bloquant la circulation du virus. Cela peut faire chuter leur population — ou simplement réduire leur capacité à transmettre la dengue.

Pas de « solution miracle »

Cela soulève une autre question: avons-nous réellement besoin de tuer ces moustiques?

Une étude publiée en 2025 a montré que la libération de moustiques infectés par Wolbachia dans la ville brésilienne de Niterói avait fait chuter de 89% les cas de dengue. Plus de 16 millions de personnes dans quinze pays sont désormais protégées par ces moustiques, « sans aucune conséquence négative », a vanté à l’AFP Scott O’Neill, fondateur du Programme mondial contre les moustiques.

Parallèlement, un autre projet de « transmission zéro » tente d’utiliser le forçage génétique pour empêcher les femelles Anopheles gambiae de propager le paludisme. Des recherches en laboratoire publiées dans Nature fin 2025 suggèrent que les scientifiques se rapprochent de cet objectif, et un essai sur le terrain devrait démarrer en 2030.

Le revers au Burkina Faso a cependant montré que ces projets nécessitent un certain « soutien politique ou une adhésion » des pays où ils sont expérimentés, dit à l’AFP l’auteur de l’étude, Dickson Wilson Lwetoijera (Institut de santé d’Ifakara en Tanzanie).

Plutôt que de miser seulement sur une « solution miracle » technologique, généralement financée par la Fondation Gates, Hilary Ranson plaide pour une « solution plus globale » contre les arboviroses.

Cela impliquerait, selon elle, d’offrir aux populations des pays touchés un meilleur accès aux diagnostics, aux traitements ou à des vaccins plus efficaces. Mais, selon les ONG, les coupes des pays occidentaux dans l’aide internationale depuis 2025 menacent les progrès dans la lutte contre la plupart des maladies transmises par les moustiques.

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