Joe Lesjongard : « Ce budget reporte les problèmes au lieu de les résoudre »

·       « La réforme de la pension est une source supplémentaire d’incertitude »

·       « Le fonds de stabilisation n’a pas produit les résultats attendus »

·       Côte-d’Or : « Le transfert de connaissances doit être obligatoire »

·       « Ce budget risque d’alimenter la frustration sociale »

·       « L’insécurité devient une préoccupation majeure »

Le leader de l’opposition, qui a bienveillamment reçu Week-End dans son bureau à Port-Louis à mi-journée, estime que le budget 2026-27 ne répond ni aux préoccupations des retraités, ni à celles des PME, ni à la baisse du pouvoir d’achat. Il critique une politique qu’il juge déconnectée des réalités du pays et s’inquiète des conséquences sociales des choix gouvernementaux.

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La réforme de la pension, cette fois en en State Age Pension, constitue encore une fois la mesure phare du budget. Répond-elle aux critiques formulées l’an dernier ?

Non. À mes yeux, cette réforme ne répond absolument pas aux attentes de la population. C’est de la « poudre aux yeux ». Elle ressemble davantage à un ajustement politique qu’à une véritable solution. Il faut savoir que cette réforme de la pension ne figurait pas dans le programme électoral de l’Alliance du Changement. Le gouvernement a introduit ce système complexe sans étude approfondie avant de modifier un pilier fondamental de notre système social. Il a agi dans la précipitation, créant une incertitude totale pour les futurs retraités, ce qui a provoqué une forte contestation. Un comité d’experts a ensuite été mis en place, mais nous apprenons aujourd’hui que les conclusions définitives ne sont toujours pas disponibles. La nouvelle formule introduit davantage de complexité. Désormais, des revenus comme les loyers ou les pensions privées seront comptabilisés dans le calcul du revenu mensuel, ce qui s’apparente à une forme de ciblage déguisé que le parti au pouvoir critiquait pourtant par le passé. On s’éloigne progressivement du principe d’une pension universelle. Le résultat est simple : les futurs retraités vivent dans l’incertitude. Beaucoup ne savent plus exactement à quoi ils auront droit ni à quel âge. Ce n’est pas ainsi que l’on gère un système aussi important pour la population.

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« Le gouvernement a construit lui-même le récit de la crise »

Le Premier ministre affirme que la dette publique et le coût des pensions menacent la soutenabilité des finances publiques. Partagez-vous ce diagnostic ?

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Je pense que le gouvernement exagère la situation afin de justifier des mesures impopulaires. Toute son argumentation repose sur le document State of the Economy, dont je conteste les conclusions. Selon moi, les chiffres ont été revus à la baisse dans certains secteurs comme la construction, afin de présenter une image plus sombre de la situation économique héritée du précédent gouvernement. Une fois ce tableau dressé, l’exécutif peut ensuite expliquer qu’il faut imposer des sacrifices à la population afin de faire croire que nous passerons de « l’abîme à la prospérité ». Le problème est que cette stratégie s’accompagne d’un changement profond de philosophie économique. On a abandonné une approche qui soutenait également la consommation pour privilégier presque exclusivement l’investissement. Or, lorsqu’on retire du pouvoir d’achat aux ménages tout en attendant des investissements qui tardent à venir, on crée un déséquilibre. Les familles souffrent immédiatement alors que les bénéfices promis restent hypothétiques.

Quel regard portez-vous sur la situation des petites et moyennes entreprises ?

Les PME constituent l’épine dorsale de notre économie. Elles emploient près de 60% de la main-d’œuvre nationale. Pourtant, elles subissent de plein fouet depuis un an l’augmentation des prix de l’électricité, du diesel et la hausse du taux REPO, sans aucune mesure d’accompagnement concrète. Au lieu de les soutenir, le gouvernement a même abaissé le seuil de paiement de la TVA l’année dernière, alourdissant leur fardeau financier. Le plus préoccupant c’est l’absence de véritables mesures d’accompagnement. On demande constamment davantage aux petits entrepreneurs alors qu’ils sont essentiels à la création d’emplois et à la croissance.

« Les nouvelles taxes frapperont directement le consommateur »

Le budget augmente les droits d’accise sur plusieurs produits. S’agit-il vraiment d’une politique de santé publique ?

Je n’y crois pas. À mon avis, il s’agit avant tout d’une recherche de recettes fiscales supplémentaires. Sous couvert de santé publique, on taxe des produits de consommation courante : yaourts, jus de fruits, eau de coco, boissons végétales et divers produits présents quotidiennement dans les foyers mauriciens. Le gouvernement affirme vouloir protéger le pouvoir d’achat, mais dans les faits, le consommateur paiera davantage. Pendant ce temps, les promesses faites l’année dernière, notamment concernant le parallel import destiné à favoriser la concurrence et à réduire les prix, ne se sont toujours pas matérialisées.

Le Purchasing Power Shield et le renforcement du Price Stabilisation Fund peuvent-ils atténuer la hausse du coût de la vie ?

Je reste sceptique. Un fonds existait déjà et les déboursements ont été extrêmement lents. Malgré les annonces répétées, les consommateurs constatent toujours la même réalité : les prix dans les supermarchés ne baissent pas. Le problème fondamental est que les aides ne profitent pas toujours directement aux consommateurs. Trop souvent, elles bénéficient aux intermédiaires ou aux distributeurs. Le résultat est visible : le panier de la ménagère continue d’augmenter, alors que les revenus des familles restent sous pression.

Le gouvernement veut former 50 000 Mauriciens à l’intelligence artificielle et faire de Maurice un hub régional du numérique. Est-ce réaliste ?

L’AI grandit exponentiellement. Il faut évidemment préparer le pays aux transformations technologiques. Former la population est nécessaire. Mais encore faut-il disposer des infrastructures adéquates. L’intelligence artificielle repose sur des centres de données, des capacités de stockage, une énergie abondante et un accès sécurisé aux ressources numériques. Ces infrastructures sont coûteuses et extrêmement exigeantes en énergie et en eau. Par ailleurs, nous avons besoin d’un véritable cadre légal. Aujourd’hui, nous disposons essentiellement de lignes directrices. Qui s’occupera de former ces Mauriciens ? Ce n’est pas de dire qu’on va former des gens. Il faut un encadrement spécifique pour un secteur qui soulève déjà des questions majeures concernant l’emploi, la protection des données et les responsabilités juridiques.

« Les crédits d’impôt sont positifs, mais ils ne suffisent pas »

Le crédit d’impôt de 45% accordé aux entreprises innovantes est-il une bonne mesure ?

Oui, c’est probablement l’une des mesures les plus intéressantes du budget. Les incitations fiscales peuvent encourager les investissements et favoriser l’émergence de nouvelles entreprises, des start-ups. Cela signifie certes créations d’emplois, mais emplois pour qui ? Pour que cela fonctionne, il faut se donner les moyens nécessaires en termes de ressources humaines, d’infrastructures et il faut un environnement réglementaire clair. Nous sommes encore au début du processus. Les incitations seules ne créeront pas un écosystème performant.

Comment jugez-vous la création d’une nouvelle zone économique spéciale à Côte-d’Or ?

Le principe n’est pas mauvais. On avait déjà annoncé cela. Dans le passé, Maurice a déjà réussi des transformations économiques importantes grâce à l’apport d’expertises étrangères. Mais il faut tirer les leçons du passé. Par exemple, lorsque le secteur textile s’est développé, il existait une volonté de transfert de connaissances vers les Mauriciens. Si nous attirons aujourd’hui des investisseurs sans imposer ce type d’obligation, nous risquons de reproduire les mêmes erreurs : les entreprises profiteront des avantages fiscaux puis partiront lorsque de meilleures opportunités apparaîtront ailleurs. Cela pourrait être le cas avec l’intelligence artificielle. D’ailleurs, les créateurs de l’AI nous disent aujourd’hui de faire attention, car il peut y avoir des problèmes. Et ces problèmes vont être liés à l’emploi. À un certain moment, on va dire on n’a plus besoin des travailleurs mauriciens. Voilà où sont mes inquiétudes. Idem quant à l’introduction de l’AI dans le cursus scolaire. Déjà avec les téléphones portables, il y a de nombreux incidents. Il est impératif qu’on ait une loi-cadre avant de faire des choses, parce qu’après, on risque de regretter de ne pas l’avoir fait au commencement.

Eau et énergie : « Les problèmes sont connus, mais les décisions tardent »

Les investissements annoncés dans l’eau et les énergies renouvelables sont-ils à la hauteur des défis ?

Nous faisons face à des défis structurels majeurs. Dans le secteur de l’eau, les pertes dans le réseau demeurent extrêmement élevées. Une part considérable de l’eau produite n’arrive jamais aux consommateurs en raison de canalisations vieillissantes. Parallèlement, le changement climatique accentue la pression sur nos ressources hydriques. Il devient indispensable de diversifier les sources d’approvisionnement, notamment à travers le dessalement ou d’autres technologies alternatives. Concernant l’énergie, les annonces se multiplient depuis un an, mais les réalisations concrètes restent limitées. Plusieurs projets évoqués n’ont toujours pas vu le jour. Je demeure convaincu que Maurice doit accélérer le développement des systèmes de stockage d’énergie par batteries afin d’accompagner la transition vers les renouvelables.

Pourquoi estimez-vous que ces secteurs sont négligés ?

Parce qu’ils font l’objet d’annonces répétitives sans avancées majeures sur le terrain. L’économie bleue représente pourtant une opportunité considérable pour un pays entouré par l’océan. Mais il manque encore un cadre clair, une expertise suffisante et une stratégie cohérente. Même constat pour l’agriculture. Nous continuons à dépendre fortement des importations, alors que la sécurité alimentaire devrait constituer une priorité nationale.

« Le port a besoin de solutions immédiates »

Le budget met beaucoup l’accent sur le futur terminal à conteneurs et les grands projets portuaires. Est-ce la bonne approche, selon vous ?

Personne ne conteste la nécessité de préparer l’avenir et d’investir dans les infrastructures stratégiques. Cependant, il existe un décalage entre les échéances annoncées et les difficultés auxquelles le port est confronté aujourd’hui. On nous parle d’installations qui ne seraient pleinement opérationnelles qu’en 2034 ou même en 2037, alors que les problèmes de productivité sont immédiats.

Le port de Maurice figure actuellement parmi les moins performants au monde en matière d’efficacité opérationnelle. Les préoccupations concernent avant tout le fonctionnement quotidien : la motivation des travailleurs, la disponibilité des équipements, les pannes récurrentes ainsi que des questions de management qui ont déjà été relevées dans différents rapports. Avant de projeter le pays dans des horizons lointains, il serait sans doute utile de s’attaquer aux dysfonctionnements actuels. L’expérience nous invite également à la prudence. Nous avons déjà connu des projets ambitieux, largement annoncés, comme le « Dream Bridge », qui n’ont finalement jamais vu le jour. Il ne faudrait pas que des promesses à long terme servent à détourner l’attention des problèmes concrets qui affectent aujourd’hui la compétitivité et la performance de notre port.

Le maintien du Golden Visa vous inquiète-t-il ?

Oui, parce qu’on donne parfois l’impression de concentrer tous nos efforts sur l’attraction de capitaux étrangers sans traiter les raisons qui poussent les Mauriciens qualifiés à quitter le pays. Nous disposons pourtant d’une diaspora extrêmement compétente. La vraie question est de savoir comment retenir nos talents et comment encourager leur retour. Si nous ne répondons pas à cette question, nous continuerons à perdre des compétences essentielles au développement du pays. Définitivement, le Golden Visa va attirer des étrangers, car pour eux, ici, c’est le paradis. Mais malheureusement, cela peut être au détriment des Mauriciens. Encore une fois, oui, peut-être que cela va créer l’emploi, mais l’emploi pour qui ? C’est pourquoi c’est nécessaire de valoriser aussi nos propres compétences. 

Le Premier ministre présente ce budget comme une feuille de route vers Maurice 2035. Après avoir entendu son discours, considérez-vous qu’il s’agit d’un budget de transformation ou d’un budget qui reporte les difficultés actuelles vers l’avenir ?

Définitivement, on est en train de reporter les difficultés. La population aujourd’hui est profondément inquiète et ce sentiment ne doit pas être minimisé. Nous assistons à une montée de l’insécurité, à l’apparition de phénomènes de gangs dans certaines régions et à une perte progressive de confiance envers les institutions chargées du maintien de l’ordre. Dans ce budget, le Premier ministre a dit « I am allocating 14 billion rupees for the situation of the Law & Order… » Mais cela ne suiffit pas. Les gens vivent dans la peur. L’insécurité est terrible. Si, dans un pays, quelqu’un qui est menacé va chercher de l’aide auprès des policiers, mais se fait violenter devant ces policiers — je ne sais pas si vous vous rappelez de cette violente altercation sur la route à Roche-Bois —, c’est qu’on a un gros problème à Maurice. La situation devient préoccupante. De plus en plus de Mauriciens ont le sentiment de vivre dans la peur et le respect de l’uniforme s’effrite. Certaines régions donnent l’impression d’échapper progressivement à l’autorité de l’État, ce qui nourrit un climat d’anxiété au sein de la population.

Le gouvernement annonce régulièrement des dotations budgétaires importantes pour la sécurité et la lutte contre la drogue, mais les résultats attendus ne sont pas au rendez-vous. La criminalité, le trafic de stupéfiants et le sentiment d’insécurité demeurent des préoccupations majeures pour de nombreux citoyens. Si cette tendance se poursuit sans mesures efficaces et sans restauration de l’autorité des institutions, le pays risque de faire face à des tensions sociales de plus en plus fortes. On n’est pas loin d’une situation de break of law and order dans le pays comme ce qu’on a connu en 1999. Aujourd’hui, les gens voyagent avec des sabres dans leur voiture …  Pour moi, le commissaire de police aurait dû partir. Certes, à son époque, il a fait ce qu’il fallait, mais aujourd’hui, il n’arrive plus à gérer la situation de law and order dans le pays. Lié à cela, il y a le trafic de drogue. La National Drug Agency : zéro résultat jusqu’à maintenant. Que des effets d’annonce. Et pour moi, encore une fois, je considère que ce budget ne répond pas suffisamment à une réalité qui préoccupe aujourd’hui une large partie de la population.

« Les institutions doivent être au-dessus de toute suspicion »

Votre leader a dit cette semaine après l’arrestation des deux ministres, Padayachy et Callichurn, qu’il est « next on the list ». Lorsque des anciens membres du Cabinet MSM sont arrêtés ou poursuivis, le MSM dénonce systématiquement une persécution politique. N’y a-t-il pas un risque que cette ligne de défense donne l’impression que votre parti refuse d’envisager d’éventuelles responsabilités individuelles ? Pour rappel, lorsque vous étiez au pouvoir, on accusait votre gouvernement aussi de faire de la persécution politique contre ses adversaires…

Actuellement, il y a un trend. Cette tendance, c’est qu’à chaque fois qu’il y a un moment difficile pour le gouvernement, on choisit d’arrêter quelqu’un dans l’ancien gouvernement. Voyez les séquences. Et on arrête quelqu’un, on le met en prison pendant quelque temps, après on le lâche. On laisse poser, et dès qu’il y a une autre difficulté qui arrive pour le gouvernement actuel, on recommence. C’est pourquoi le leader du MSM, avec raison, dit qu’il y a une persécution.

Vous critiquez également le fonctionnement de la Financial Crimes Commission. Pourtant vous siégez à son comité parlementaire ?

Parce qu’une institution chargée de lutter contre la fraude et la corruption doit inspirer une confiance absolue. Or, beaucoup ont aujourd’hui le sentiment que certaines enquêtes avancent rapidement, tandis que d’autres stagnent pour des raisons politiques. Cette perception de pick and choose fragilise la crédibilité de l’institution. J’ai moi-même dénoncé des abus de financement électoral ou des nominations, les enquêtes sont au point mort. Cela donne l’impression que la commission agit selon un agenda spécifique, ce qui est inacceptable pour une instance censée lutter contre la fraude…

En définitive, quel jugement portez-vous sur ce budget 2026-27 et quel est à votre avis le sentiment général de la population ?

Ce budget est un budget qui est déconnecté complètement de la réalité de la population. La population se sent bernée. Le gouvernement a été élu sur des promesses qu’il ne tient pas. Pour moi, ce budget, comme le précédent, comporte beaucoup d’annonces, copiées-collées d’ailleurs, mais peu de réponses immédiates aux difficultés que vivent les familles, les retraités, les PME et les travailleurs… Le gouvernement mise sur des projets de long terme, avec une  politique d’austérité qui perdure et la population ne mérite pas. La population attend et a besoin de solutions concrètes aujourd’hui. Le pouvoir d’achat reste sous pression, l’insécurité inquiète et plusieurs secteurs stratégiques ne disposent pas encore des moyens nécessaires pour décoller. J’ai le sentiment que l’on reporte les problèmes plutôt qu’on ne les résout. Si cette situation perdure, la frustration sociale continuera de grandir. Nous ne sommes pas loin d’une crise sociale majeure comme je l’ai dit plus tôt, car au final, la population se sent trahie. Et cette population s’éloigne de ce gouvernement qui en fin de compte lui a tourné le dos.

 

Sorties de texte 

  • « Les PME supportent le poids des décisions gouvernementales »
  • Intelligence artificielle : « Beaucoup d’annonces, peu de fondations »
  • Agriculture et économie bleue : « On parle beaucoup, mais on agit peu »
  • « Le Golden Visa attire les étrangers, mais n’empêche pas nos jeunes de partir »

 

 

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