Le choix est éminemment politique. L’Alliance du Changement persiste et signe avec la réforme du système de pension dans le deuxième budget, présenté vendredi par nul autre ministre que celui qui détient non seulement le portefeuille des Finances, mais aussi celui du poste de Premier ministre.
Le rapport de force au sein de l’Assemblée nationale se présente tel que ceux qui occupent les travées de la majorité au sein de l’hémicycle disposant d’une assurance contre tous risques en faveur de l’adoption du budget, au terme des débats qui démarrent ce matin. Mais extra muros du Parlement, le ton monte. Des voix veulent se faire entendre de manière effective, ciblant les séquelles de l’introduction du Means Test dans le système de pension, comme un cheval de Troie dans la forteresse de l’État-providence.
Des propos contradictoires sont légitimes en toute démocratie. Autrement, c’est l’autocratie, tant décriée politiquement, où les voix discordantes sont tout simplement étouffées. Dès la conclusion de la lecture du Budget Speech, l’Hôtel du Gouvernement tente de jouer, à sa manière, la carte des explications en vue de convaincre du bien-fondé de la ligne budgétaire, qui s’appuie sur ce que Mahatma Gandhi, dans sa sagesse, avait affirmé : « the future depends on what we do in the present. » Huit ministres sont envoyés au front.
Au Parlement, les ténors de la majorité se succéderont avec arguments et chiffres pour justifier l’urgence de la mise en application de ces propositions de réforme hot from the oven. Le paragraphe 303 du Budget Speech en fait foi : « due to the urgency of the situation, government has decided to act immediately on the policy options recommended by the Commission (of experts) in its interim report. »
Le football, sport roi, qui domine ces jours-ci la planète avec les multiples rencontres de la Coupe du monde, ne constitue-t-il pas une plateforme de mise en garde contre une éventuelle confusion entre précipitation et vitesse ? Sirtou kan ou trouv divan poto vid.
La pérennité financière compromise du système de pension, surtout aggravée par le phénomène du vieillissement, ne constitue nullement un secret politique bien gardé. Au cours des 25 dernières années au moins, rapport d’actuaire après rapport d’institutions financières internationales, tous ont mis le doigt sur la plaie de la sustainability du National Pensions Fund. La parenthèse de la Contribution Sociale Généralisée n’a fait qu’aggraver l’équation.
En parallèle, force est de constater que la population a nourri une aversion contre le concept de Means Testing, outil favori brandi par des institutions comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international dans une tentative d’assurer l’efficacité de la politique de protection sociale. Au point où cette notion de Means Testing est ressentie comme une menace pour les acquis sociaux.
Mais l’Histoire témoigne que le Means Testing a toujours hanté le système de protection sociale. La contradiction du ciblage pour la pension remonte à la loi initiale du 21 mars 1950.
Le 13 décembre 1957, par voie d’une réponse au Conseil législatif d’alors, le ministre de la Santé et des Services sociaux avait dénoncé l’iniquité du Means Testing à la Sécurité sociale, consacrant du même coup Maurice comme un exemple en matière de pension universelle. Cette volte-face était considérée comme contre toute attente. Mais deux épisodes dans les débats politiques d’il y a bien 70 ans démontrent que l’abolition du Means Test pour la pension fut arrachée de haute lutte au pouvoir colonial.
Entre autres, l’Histoire retiendra la contribution déterminante du Dr Edgard Millien, un tribun de la grande époque du Parti travailliste, siégeant au Social Insurance Committee, et, mieux encore, celle de Francis Chadien, siégeant au Conseil législatif, menant à l’abrogation du ciblage dans le système de pension. Par la force de leurs arguments, ils ont soutenu que la pension universelle est un droit inaliénable et non une faveur tirée au sort.
Dans les deux cas, que ce soit le Dr Edgard Millien ou Francis Chadien, leurs prises de position d’hier mettent à mal l’argumentaire retenu aujourd’hui pour le retour demain du Means Testing pour la pension. Cette relecture de cette tranche d’histoire malmène le paragraphe 294 du budget justifiant le Means Testing, soit : « first of all, being an unfunded – a pay-as-you-go system – it was financed by taxpayer money ».
Le Dr Millien, sur la base d’un Dissenting Report, avait combattu la thèse de « shift the cost of old age relief from the taxpayer to workers » (Titmuss and Smith, 1961, p. 86). Toutefois, des extraits de l’intervention de Francis Chadien lors des débats au Conseil législatif du 25 juin 1957 sont encore plus explicites :
« The old age pensioner has throughout the years paid taxes on commodities he has consumed as everybody else has. He has paid taxes on tea, sugar, tobacco, matches, rice, pulses, dried fish, rum, calico, khaki, everything he has consumed and used to be able to live as a useful member of our society. One way or another he has contributed to the national budget. The Old Age Pension scheme being financed out of public funds is thus a contributory one. The applicant for Old Age Pension has already paid in his contributions. »
Et dire qu’à partir du 1er janvier, des retraités qui seront pénalisés par le Means Testing auront eux aussi contribué, sous forme d’impôts directs, à la sueur de leur front, et cela pendant quarante ans en moyenne.
Ainsi, le Means Test reste ce son budgétaire qui cloche…

