– Sept hauts cadres de la compagnie aérienne nationale suspendus
Quelques jours à peine après la remise du rapport Kroll et sa présentation au Parlement, Air Mauritius est passée à l’action. Sept membres de son Top Management ont été suspendus de leurs fonctions, marquant la première conséquence concrète des conclusions de l’enquête indépendante sur la gestion de la flotte de la compagnie nationale.
Selon nos informations, les cadres concernés occupent des postes stratégiques au sein des départements Finances, Juridique, Planning et Procurement. Tous ont siégé au sein du Committee of Purchase chargé des décisions relatives aux acquisitions et locations d’aéronefs. Parmi eux figurent le Chief Commercial Officer, Laurent Recoura et DL, SP, JLAC, Mme SP, VKB et NL…
À Air Mauritius, ces suspensions sont présentées comme des mesures conservatoires. Elles interviennent dans le cadre de l’enquête interne ouverte après la réception du rapport Kroll et visent à préserver l’intégrité des investigations, en évitant tout risque d’interférence, de pression ou de manipulation des éléments de preuve.
Mise en œuvre immédiate des
décisions du conseil d’administration
Ces décisions s’inscrivent dans le prolongement direct des réunions du conseil d’administration des 25 et 29 juin, consacrées à l’examen du rapport établi par Kroll Middle East Consultancy Ltd.
À l’issue de ces séances, le conseil a décidé d’actionner simultanément plusieurs leviers:
•la saisine de la Financial Crimes Commission (FCC) et de la police,
•l’ouverture de procédures civiles,
•ainsi que le lancement de procédures disciplinaires contre les personnes susceptibles d’être impliquées.
Le rapport Kroll, commandé par le conseil d’administration, passe au crible dix années de gestion de la flotte d’Air Mauritius, de 2014 à 2024. L’enquête porte sur les opérations d’acquisition, de vente et de location d’appareils, avec une attention particulière accordée à la période de l’administration volontaire sous l’autorité de Satar Hajee Abdoula et Arvindsingh Gokhool entre 2020 et 2021, tout en examinant certaines décisions antérieures et postérieures afin de reconstituer l’ensemble de la stratégie suivie.
Des pertes évaluées
à Rs 1,2 milliard
Mardi dernier, devant l’Assemblée nationale, le Premier ministre Navin Ramgoolam a qualifié les conclusions du rapport de « particulièrement graves ». Il a évoqué des pertes financières substantielles, des documents falsifiés présentés à l’ancien conseil d’administration et des faits susceptibles de relever du pénal. Le dossier a d’ailleurs été transmis à la FCC ainsi qu’à la police.
Selon les chiffres présentés au Parlement, entre 2018 et 2021, Air Mauritius s’est séparée de quatre appareils : un Airbus A340-300 en janvier 2018, deux Airbus A319-100 en juin 2021 et un Airbus A330-200 en novembre 2021. À cela s’est ajoutée la consignation de deux autres Airbus A340-300 destinés à être cannibalisés.
Ces différentes opérations auraient généré une perte nette estimée à environ Rs 1,2 milliard. Les appareils cédés avaient entre douze et vingt-trois années de service.
Parallèlement, la compagnie a intégré onze avions à sa flotte : un acquis directement, deux sous contrat de crédit-bail (Finance Lease) et huit sous contrats de location opérationnelle (Operating Lease), illustrant une profonde recomposition de la flotte durant cette période et ses conséquences négatives sur certaines destinations régionales.
Soupçons de manipulation
des décisions
Le mandat confié à Kroll ciblait principalement les opérations concernant cinq appareils durant l’administration volontaire, la location de deux Airbus A330-200 en 2022 ainsi que la commande d’un Airbus A350-900 supplémentaire en 2023. La vente du premier A340-300 en 2018 ne faisait pas partie du mandat initial, celle-ci étant antérieure à la crise sanitaire.
Au-delà des aspects financiers, le rapport met en lumière des mécanismes décisionnels jugés préoccupants.
Selon le Premier ministre, des actes concertés impliquaient l’ancien président d’Airports Holdings Ltd, Ken Arian, ainsi que plusieurs hauts responsables d’Air Mauritius de l’époque, afin de favoriser un bailleur spécifique lors de la location d’appareils.
« De tels agissements pourraient constituer une conspiration criminelle au détriment des autres soumissionnaires et d’Air Mauritius Ltd », a déclaré le chef du gouvernement devant les députés.
Des documents présumés falsifiés
Autre élément majeur : l’existence alléguée de rapports qualifiés de falsifiés ou trompeurs qui auraient été soumis à l’ancien conseil d’administration par l’ancien président d’Airports Holdings Ltd, Ken Arian, et l’ancien Chief Executive Officer d’Air Mauritius, Krešimir Kučko.
Selon le Premier ministre, ces documents auraient servi à justifier la commande d’un Airbus A350-900 supplémentaire auprès d’Airbus alors que les analyses techniques internes privilégiaient l’acquisition d’un Airbus A330, considéré comme une solution plus avantageuse sur les plans économique et opérationnel.
Le rapport fait également état d’irrégularités lors des inspections techniques réalisées à l’étranger avant la prise en location de certains appareils. Des éléments essentiels relatifs à leur navigabilité auraient été omis dans les rapports transmis à la compagnie, obligeant Air Mauritius à engager des dépenses supplémentaires importantes pour remettre ces avions en conformité avec les exigences réglementaires.
D’autres actions pourraient suivre
Les sept suspensions constituent ainsi la première traduction concrète des recommandations découlant du rapport Kroll. Elles ouvrent désormais une nouvelle phase où les volets disciplinaire, civil et pénal évolueront parallèlement.
Selon les indications données au Parlement, d’autres actions pourraient suivre. Les anciens administrateurs d’Air Mauritius Ltd, notamment Sattar Hajee Abdoula, pourraient faire l’objet de poursuites en dommages-intérêts pour négligence relativement à la cession d’un Airbus A330-200 durant la période d’administration volontaire.
Le Premier ministre a avancé que les fonds de sauvetage injectés par l’État auraient principalement servi à rembourser des créanciers étrangers ainsi que SBM Holdings, dans des circonstances susceptibles d’engager la responsabilité civile des administrateurs pour manquement à leurs obligations fiduciaires.

