Gros requins et petits poissons

Pendant des années, les différentes directions d’Air Mauritius ont, à travers les Premiers ministres respectifs du pays, refusé de répondre à des questions sur le fonctionnement de la compagnie d’aviation nationale. La raison évoquée pour justifier ce refus était que révéler ce genre d’informations pouvait être préjudiciable aux intérêts de la compagnie. Plus exactement de ceux qui pendant des années l’ont dirigé, que ce soit au niveau de la direction ou du Conseil d’administration. Des présidents et des directeurs qui étaient tous des nominés politiques. C’est ainsi qu’Air Mauritius, plus précisément ses dirigeants, est devenue une entreprise qui n’avait de comptes à rendre à personne. Un État au sein de l’État, comme fonctionnent pas mal d’autres entreprises dans lesquelles le pays, c’est-à-dire le contribuable, a des intérêts. On pensait que le rapport Kroll, annoncé depuis des mois, allait subir le même sort et que la direction allait s’en sortir en invoquant la sacro-sainte confidentialité qui a toujours prévalu à l’immeuble du Paille en Queue.

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Il y a eu des tentatives allant dans ce sens. Mais le problème c’est que le PM, son alliance et son gouvernement ont été élus sur une promesse de rupture avec les pratiques du passé et l’engagement de pratiquer les règles de la bonne gouvernance et de la transparence. C’est ainsi qu’après beaucoup de réticence et de résistance – on ne se sépare pas facilement d’un bouclier protecteur –, la direction d’Air Mauritius a été obligée de réagir face au contenu du rapport Kroll. Surtout après les déclarations du PM au Parlement sur son contenu. Air Mauritius a, donc, annoncé que sept de ses managers ont été suspendus pour le moment. Parmi, se trouvent des officiers déjà suspendus pour divers motifs ou qui ont été repris après suspension, avec le changement de gouvernement. Puisque les détails n’ont pas été révélés, il semblerait que ces suspensions soient liées à des transgressions des règles lors de la vente et l’achat d’avions pour « du pain du beurre » aux dépens de la compagnie. Mais ce qui étonne et choque dans cette démarche supposée de bonne gouvernance, c’est qu’elle ne touche pas les présidents et directeurs de la compagnie qui sont payés (grassement, disent certains) pour étudier les propositions du personnel, avant de les ratifier. Ils étaient responsables, mais aucunement coupables.

Cette surprenante manière d’appliquer les règles de la bonne gouvernance a été également notée dans l’affaire du Reward Money de la police. Pour ceux qui auraient oublié cette sulfureuse affaire, rappelons que l’ex-Commissaire de police disposait d’un fonds permettant de récompenser les indics dont les renseignements menaient à la saisie de drogues et, plus rarement, à l’arrestation des trafiquants. C’était, en tout cas, la version officielle. Des millions de roupies ont été transférés des comptes bancaires de la police sur ceux de certains officiers pour les besoins de ce « protocole » tout à fait particulier. On a découvert que juste avant les dernières élections, des millions de roupies ont été retirés des comptes des officiers en question à la State Commercial Bank, à une cadence extraordinaire : des retraits d’un million par jour, 14 jours de suite, sans qu’aucun employé de banque ne s’en émeuve. Et ce, alors que les règlements bancaires imposent une limite aux retraits et qu’il faut parfois des semaines de démarches pour obtenir un retrait. Des mois après la découverte des juteux retraits du Reward Money, la State Commercial Bank a suspendu plusieurs employés qui avaient participé à l’opération. Comme chez Air Mauritius, les noms des suspendus n’ont pas été révélés. Comme chez Air Mauritius, aucun des directeurs responsables in fine du travail de leurs subordonnés n’a été suspendu.

Dans les deux cas, il semblerait que les présidents et directeurs des compagnies sont responsables, tout en n’étant jamais coupables, et que ce sont ceux à qui ils donnent les ordres qui payent pour les pots cassés. Face à ces situations, comment s’empêcher de penser que désormais à Maurice, dans beaucoup de cas, tout fonctionne à deux vitesses : une pour les bien nommés, les bien connectés – quel que soit le pouvoir en place –, et les autres, la grande majorité. Ce qui rappelle une chanson d’autrefois qui affirmait que ce sont toujours les petits poissons qui sont pris dans les filets, pas les gros requins. En toutes circonstances, ces requins font partie de la caste des intouchables. Pas dans le sens péjoratif où ce terme est utilisé en Inde, mais celui qui est pratiqué à Maurice et qui est synonyme d’impunité.

Jean-Claude Antoine

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