— Dr Ram Anand Bheeroo (spécialiste de la gestion côtière) : « Les causes fondamentales de l’érosion côtière le long du front de mer du resort restent totalement non traitées »
Les travaux de réhabilitation actuellement menés sur la plage de Trou-aux-Biches, devant le Beachcomber Resort, suscitent des interrogations parmi les habitants de la région. Quelle est la fonction des structures installées dans le lagon ? Comment doivent-elles agir sur l’érosion ? Et surtout, seront-elles efficaces en cas de fortes houles ou de cyclone ? Le Dr Ram Anand Bheeroo, spécialiste de la gestion côtière, livre son analyse sur ce qu’il observe comme étant un dispositif Stabiplage ainsi que sur la configuration de ce secteur du littoral.
Depuis le début de la semaine, des travaux de réhabilitation sont en cours sur la plage de Trou-aux-Biches, devant le Beachcomber Resort. Face à des travaux de telle envergure, le quidam ne peut que s’inquiéter. De ce fait, pour le Dr Bheeroo, il faut d’abord comprendre ce qu’est cette technologie et ce qu’elle est censée faire. « Le Stabiplage est une solution d’ingénierie douce destinée à assurer une protection contre l’érosion côtière », explique-t-il. La technologie, brevetée par la société française Espace Pur, repose sur un tissu géotextile à haute durabilité, déployé sous la forme d’un tube rempli de sable, provenant soit du site, soit d’une source extérieure. Le matériau est suffisamment perméable pour permettre à l’eau de s’infiltrer tout en maintenant le sable à l’intérieur.
Dans sa configuration en forme de T, le Stabiplage repose sur un principe similaire à celui des épis en T traditionnellement construits en roches. Les deux techniques diffèrent toutefois dans leur conception d’ingénierie côtière. « Le Stabiplage est principalement conçu comme une structure à crête basse, destinée à retenir le sable le long d’un gradient longitudinal de plage après une recharge en sable, et il offre une protection limitée contre l’action des vagues », explique le Dr Ram Anand Bheeroo.
Mais la question est avant toue de savoir si cette technique fonctionnera sur le front de mer du Beachcomber Resort. « La réponse courte est oui et non », affirme-t-il. Il soutient cependant qu’« il ne fonctionnera pas dans des conditions cycloniques, lors de fortes mers et de cyclones extratropicaux. » « Les causes fondamentales de l’érosion côtière le long du front de mer du resort restent totalement non traitées », estime-t-il.
Il pointe notamment la présence du mur vertical situé devant le restaurant La Caravelle. « Le mur vertical solide situé devant le restaurant La Caravelle constitue le point critique de rupture », affirme-t-il. Selon son analyse, cette structure rigide a, au fil du temps, accéléré une érosion locale sévère, que l’installation du Stabiplage tente désormais de contrer. Le spécialiste évoque également les rénovations du resort en 2009-10. Selon son analyse, l’emprise de la piscine aurait alors été augmentée de manière à empiéter directement sur la zone dynamique active de la plage.
Le scénario cyclonique
« Cet empiétement physique perturbe de manière permanente le mouvement naturel du sable, laissant la zone fortement vulnérable à une énergie importante des vagues », explique-t-il. Il estime par ailleurs que la conception actuelle du Stabiplage, à crête basse, ne prend pas suffisamment en compte les conditions de « wave setup » susceptibles de se produire dans le lagon lors d’un cyclone.
C’est dans les conditions météorologiques extrêmes que le spécialiste voit les principales limites du système. « Lorsque des conditions météorologiques sévères surviennent, le système passe d’un outil de construction de la plage à une barrière limitée, sacrificielle ou d’atténuation », explique-t-il. Le Dr Ram Anand Bheeroo poursuit que « pendant un cyclone tropical, le lagon de Trou-aux-Biches connaît une accumulation massive d’eau provoquée par deux facteurs : la barometric storm surge, c’est-à-dire l’élévation du niveau de la mer due à la faible pression atmosphérique, et la wave setupsoit surélévation liée aux vagues, provoquées par le déferlement continu de grandes vagues sur la barrière récifale, qui injecte une quantité massive d’eau dans le lagon peu profond plus rapidement qu’elle ne peut retourner vers le large par les passes. »
Et d’ajouter « comme le lagon de Trou-aux-Biches est relativement peu profond et large, la surélévation liée aux vagues peut facilement faire monter le niveau moyen local de la mer à l’intérieur du lagon de 1 à 2 mètres, voire davantage, au-dessus du niveau normal de la pleine mer. »Cette hausse du niveau de l’eau pose, selon le spécialiste, un problème pour les structures Stabiplage. « Cette élévation locale du niveau de la mer submerge effectivement les tubes géotextiles du Stabiplage. Une fois que le niveau de l’eau dépasse significativement la hauteur prévue des structures Stabiplage sous-marines ou à crête basse, celles-ci perdent leur capacité à casser ou à atténuer l’énergie des vagues », explique le scientifique.
Le mur de La Caravelle
« Une fois que les vagues cycloniques franchissent le Stabiplage et le sable de recharge de la plage, elles frappent directement le mur vertical rigide de fondation en maçonnerie de La Caravelle », écrit-il. Selon son analyse, une paroi verticale solide absorbe très peu d’énergie et la réfléchit presque entièrement. « Un mur vertical solide absorbe presque zéro énergie des vagues ; il la réfléchit presque parfaitement »,explique-t-il. « La vague cyclonique incidente rencontre la vague réfléchie, créant une vague stationnaire qui peut doubler la hauteur locale de la vague au niveau de la base de la structure », affirme le spécialiste.
Cette dynamique pourrait également avoir des conséquences sur le sable utilisé pour la recharge de la plage. Selon le Dr Bheeroo, l’intense turbulence créée au pied du mur dirige une importante quantité d’énergie vers le fond sableux. « Même avec une nouvelle recharge de plage, le reflux de l’eau va liquéfier et évacuer rapidement le sable nouvellement placé vers le lagon, éliminant complètement la recharge de la plage en quelques heures », avance-t-il.
« Ce n’est pas un système de défense cyclonique »
Par ailleurs, pour le spécialiste, la distinction entre les conditions normales et les événements extrêmes est donc fondamentale. « La méthode Stabiplage combinée à une recharge de plage est explicitement conçue pour une érosion chronique liée à une houle de faible énergie. Il s’agit d’une stratégie de maintenance régulière visant à retenir le sable dans des conditions météorologiques normales »,explique-t-il. Et de conclure que « ce n’est pas un système de défense cyclonique. »
Le Dr Ram Anand Bheeroo émet enfin des réserves sur le positionnement du dispositif. « Placer une unité Stabiplage à 25 mètres au large, à l’intérieur d’un courant actif de circulation longitudinale, constitue une contradiction d’ingénierie », estime-t-il. « Cette configuration particulière suggère un compromis où la structure vise à respecter certaines limites de propriété ou des priorités d’urgence plutôt qu’à suivre une conception stricte fondée sur l’hydrodynamique et les conditions extrêmes », avance-t-il.
Il estime ainsi que le dispositif « échouera dans un scénario de conditions extrêmes. » Le scientifique cite également une étude réalisée en France sur deux plages du Finistère, consacrée à l’évaluation de la technique Stabiplage. La conclusion qu’il reprend établit une distinction entre les conditions hydrodynamiques peu énergétiques et les épisodes de fortes tempêtes. « Dans les deux cas, les STABIPLAGE® remplissent leur rôle de défense côtière tant que les conditions hydrodynamiques sont peu énergétiques. En période de fortes tempêtes, l’action des courants de retour et/ou de la submersion marine exacerbée induit des phénomènes d’érosion que les STABIPLAGE® ne peuvent enrayer. »
Une évolution du littoral entre 2010 et 2024
Par ailleurs, selon les résultats présentés par le Dr Ram Anand Bheeroo, une tendance fortement descendante est observée au niveau du mur de Caravelle, qu’il associe à une érosion aiguë due à une intensification de l’énergie des vagues. Au nord du mur, il relève au contraire une accumulation du sable, avec un pic durant la phase d’érosion aiguë de 2024. Il note également que le cyclone Belal a eu un impact majeur sur cette plage.
L’analyse du spécialiste établit ainsi une distinction entre le rôle du Stabiplage dans des conditions hydrodynamiques peu énergétiques et sa capacité à faire face aux événements extrêmes. Dans les premières, le dispositif est destiné à retenir le sable et à favoriser la stabilisation de la plage. Dans les secondes, ses limites deviennent, selon lui, importantes. « Lorsque des conditions météorologiques sévères surviennent, le système passe d’un outil de construction de la plage à une barrière limitée, sacrificielle ou d’atténuation », résume le Dr Bheeroo.


