Longtemps associé aux mobilisations populaires et aux grands mouvements de contestation citoyenne, Bruneau Laurette ouvre aujourd’hui un nouveau chapitre de son parcours avec la publication de deux ouvrages consacrés aux grands défis contemporains : Umbrella – The Power Behind Global Law et Narco-Terrorism in Africa and the Indian Ocean Region.
À travers ces deux livres, il propose une réflexion sur la sécurité nationale, le renseignement stratégique, la gouvernance moderne, la résilience des États et l’évolution des menaces liées au crime organisé international.
Ce changement de registre pourrait surprendre ceux qui l’ont connu principalement comme un activiste engagé dans les luttes citoyennes. Lui y voit plutôt une continuité. Pour Bruneau Laurette, dénoncer les failles d’un système constitue une première étape. L’objectif ultime reste de comprendre les mécanismes et de proposer des pistes de solutions.
Dans cet entretien, il revient sur son évolution personnelle, sa vision de la sécurité moderne et les enjeux qui détermineront, selon lui, la capacité des États à affronter les crises de demain.
Pendant plusieurs années, votre nom a été associé à la contestation, aux manifestations et aux affrontements politiques. Aujourd’hui, vous publiez des ouvrages consacrés à la sécurité, au renseignement et aux menaces modernes. Certains y voient un revirement. Est-ce une rupture ou une continuité ?
Je comprends cette perception. Lorsqu’une personne est longtemps identifiée à la contestation publique, il est normal que son évolution suscite des interrogations.
Mais pour ceux qui connaissent mon parcours dans son ensemble, il ne s’agit pas d’une rupture. L’activisme n’a jamais été une finalité. Il a toujours été un moyen d’attirer l’attention sur des dysfonctionnements qui, selon moi, pouvaient fragiliser notre démocratie et notre société.
Avec le temps, j’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer les problèmes. Il fallait également réfléchir aux mécanismes permettant de les résoudre.
La sécurité, dans ma vision, ne concerne pas uniquement les forces de l’ordre. Elle englobe la stabilité institutionnelle, la résilience économique, la cybersécurité, la gestion des catastrophes, le renseignement stratégique et la cohésion sociale.
Un pays qui attend qu’une crise éclate pour agir est déjà en retard. La véritable force d’un État réside dans sa capacité à anticiper.
Il faut aussi préciser que ce livre est né dans une période très particulière de ma vie. Il a été écrit alors que ma compagne, Dominique, traversait une épreuve extrêmement difficile avec un cancer du sein triple négatif.
Durant ces huit mois de traitement, d’incertitudes et de combat quotidien, l’écriture est devenue pour moi une discipline, une manière de canaliser mes pensées et de rester concentré. Son courage, sa force mentale et sa résilience ont profondément influencé cet ouvrage. En quelque sorte, son combat a donné une dimension humaine supplémentaire à cette réflexion sur la résistance et la capacité à surmonter les épreuves.
Certains lecteurs auront l’impression que l’auteur d’Umbrella est plus mesuré que l’activiste qu’ils ont connu. Est-ce une évolution volontaire ?
C’est une évolution naturelle. L’expérience change forcément une personne. Mes convictions restent les mêmes, mais ma manière d’agir a évolué. J’ai compris que la colère peut réveiller les consciences, mais qu’elle ne suffit pas à construire.
Construire demande de la méthode, de la patience, du dialogue et une vision à long terme. Aujourd’hui, je souhaite davantage contribuer qu’affronter.
Le titre de votre ouvrage, Umbrella, évoque l’idée d’une protection globale. Où placez-vous la frontière entre protéger un État et restreindre les libertés individuelles ?
C’est probablement la question fondamentale lorsqu’on parle de sécurité. L’histoire montre que certains gouvernements ont parfois utilisé la sécurité comme justification pour limiter les libertés fondamentales. Cette dérive doit être combattue.
La sécurité n’a de sens que si elle protège également les citoyens. Lorsqu’elle devient un outil de contrôle politique, elle perd sa légitimité. Il faut faire une différence entre prévenir et contrôler. Le renseignement moderne ne consiste pas à surveiller toute une population. Il consiste à comprendre les risques, analyser les menaces et permettre aux dirigeants de prendre de meilleures décisions. Un État fort n’est pas celui qui fait peur à ses citoyens. C’est celui qui inspire confiance.
Vous insistez beaucoup sur la notion de légitimité institutionnelle. Maurice traverse une période de méfiance envers certaines institutions. Comment reconstruire cette confiance ?
La confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Elle repose sur la cohérence entre les discours et les actions. Les citoyens peuvent accepter des décisions difficiles lorsqu’ils comprennent leur raison d’être et lorsqu’ils ont le sentiment que les règles sont appliquées équitablement. À l’inverse, lorsque la population perçoit de l’impunité ou l’existence de privilèges pour certains, la confiance disparaît.
La légitimité d’une institution n’est jamais définitivement acquise. Elle doit être entretenue en permanence. Une institution forte n’est pas une institution qui refuse toute critique. C’est une institution capable d’écouter, d’évoluer et de se remettre en question.
Vos détracteurs rappellent que vous avez souvent critiqué l’État. Aujourd’hui, vous défendez des institutions fortes. N’est-ce pas contradictoire ?
Non. Je n’ai jamais été contre les institutions. Un pays a besoin d’institutions solides pour fonctionner. Ce que j’ai critiqué, ce sont certaines dérives, certains dysfonctionnements ou certaines pratiques. Il existe une différence entre remettre en question le fonctionnement d’une institution et vouloir sa disparition.
Une institution gagne en crédibilité lorsqu’elle accepte la transparence, l’évaluation et parfois même la critique. La solidité d’un système ne vient pas de son incapacité à être contesté. Elle vient de sa capacité à évoluer.
Maurice possède-t-elle aujourd’hui une véritable culture du renseignement stratégique ?
Nous disposons de compétences et de personnes capables de contribuer efficacement. Mais nous devons faire évoluer notre approche. Le renseignement ne peut plus être limité à la collecte d’informations sur des individus. Aujourd’hui, il faut analyser des données économiques, environnementales, technologiques, géopolitiques et sociales. Les menaces ont changé. Elles peuvent être numériques, financières, sanitaires ou informationnelles.
Un État moderne doit être capable d’identifier les tendances avant qu’elles ne deviennent des crises. La véritable valeur du renseignement réside dans sa capacité à aider les décideurs à anticiper plutôt qu’à simplement réagir.
Les nouvelles menaces sont désormais hybrides : cybercriminalité, intelligence artificielle, manipulation de l’information… Sommes-nous préparés ?
Nous avons commencé à prendre conscience de ces enjeux, mais il reste beaucoup à faire. Une cyberattaque peut aujourd’hui paralyser une administration, une banque ou un hôpital sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Une campagne de désinformation peut également créer une instabilité importante en détruisant la confiance dans les institutions. Les conflits modernes ne sont plus uniquement militaires. La cybersécurité, la protection des infrastructures critiques et la formation doivent devenir des priorités.
Les États qui continueront à penser uniquement selon les modèles du passé risquent d’être dépassés.
Vous abordez également l’intelligence artificielle. Opportunité ou danger ?
Les deux. L’intelligence artificielle peut améliorer l’analyse des risques, renforcer la cybersécurité et aider à prévenir certaines crises. Mais elle peut également être utilisée pour manipuler l’information, créer de faux contenus ou faciliter certaines formes de criminalité. La question n’est donc pas de savoir s’il faut accepter ou refuser l’intelligence artificielle. Elle est déjà présente. La véritable question est de savoir comment l’encadrer et l’utiliser de manière responsable.
Vous avez été au cœur de plusieurs crises nationales. Quelle leçon principale en tirez-vous ?
Une crise révèle toujours ce qui existait déjà. Elle ne crée pas forcément les faiblesses. Elle les expose. Lorsqu’un système fonctionne correctement, il absorbe les chocs. Lorsqu’il est fragile, chaque crise devient une épreuve majeure. La résilience repose sur la préparation, la coordination et la qualité du leadership. Une crise ne se prépare pas le jour où elle arrive. Elle se prépare bien avant.
Le naufrage du Wakashio a marqué Maurice. Quelles leçons institutionnelles faut-il retenir ?
Le Wakashio restera un cas d’école. Cette crise a montré que la bonne volonté ne suffit pas toujours. Une gestion efficace dépend de la coordination, du partage d’informations et de la rapidité des décisions. Une catastrophe révèle toujours les forces et les faiblesses d’un système.
L’enseignement principal est simple : les erreurs d’hier doivent devenir les leçons de demain.
Pensez-vous que Maurice soit confrontée à une mutation de la criminalité organisée ?
Oui. Les réseaux criminels fonctionnent aujourd’hui comme de véritables entreprises. Ils utilisent les technologies numériques, les flux financiers internationaux, les sociétés-écrans et des réseaux transfrontaliers sophistiqués.
Face à cette évolution, les méthodes traditionnelles ne suffisent plus. Il faut investir dans l’analyse, la coopération internationale et les nouvelles technologies. La criminalité évolue constamment. Les États doivent évoluer encore plus rapidement.
Certains considèrent la corruption comme la principale menace contre les institutions. Partagez-vous cette analyse ?
La corruption est effectivement extrêmement destructrice. Elle affaiblit les institutions de l’intérieur. Elle détruit la confiance et crée un sentiment d’injustice. Lorsqu’un citoyen pense que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde, c’est tout le contrat social qui est fragilisé. La lutte contre la corruption ne peut pas être uniquement judiciaire. Elle doit aussi être culturelle, basée sur la transparence et l’exemplarité.
Quel est le principal enseignement que le lecteur retiendra après avoir refermé votre livre ?
Le lecteur comprendra que le narcoterrorisme est un phénomène en constante évolution. Les organisations criminelles s’adaptent rapidement aux pressions des autorités en modifiant leurs itinéraires, leurs méthodes et leurs alliances. Le livre montre que ces réseaux prospèrent là où les institutions sont fragiles, où la corruption est présente et où la coopération internationale demeure insuffisante.
Pourquoi avoir consacré une partie importante du livre aux origines des drogues comme le cannabis, l’opium, le khat et les drogues synthétiques ?
Comprendre l’origine des principales drogues permet de mieux saisir l’évolution du trafic mondial. Le livre montre que ces substances avaient souvent des usages culturels, médicinaux ou traditionnels avant d’être intégrées dans des réseaux criminels internationaux. Cette approche permet de comprendre que ce ne sont pas les plantes elles-mêmes qui créent le crime, mais les marchés illicites et les profits qui se sont développés autour d’elles.
À qui s’adresse principalement cet ouvrage ?
Cet ouvrage s’adresse aux chercheurs, universitaires, étudiants, responsables politiques, forces de l’ordre, professionnels de la sécurité, services de renseignement et décideurs. Il constitue également une ressource utile pour toute personne souhaitant mieux comprendre les enjeux du crime organisé transnational et de la sécurité maritime en Afrique et dans l’océan Indien.
La compréhension de ces phénomènes ne doit pas être limitée aux seuls spécialistes. Les citoyens doivent également prendre conscience des nouvelles menaces auxquelles nos sociétés sont confrontées.
Ce livre est présenté comme une première partie. Que peut-on attendre de la suite ?
Cette première partie pose les bases en expliquant l’évolution des réseaux de trafic, leurs routes, leurs modes opératoires et les facteurs qui favorisent leur développement. Les prochains volumes permettront d’approfondir ces analyses, notamment les réponses opérationnelles, les nouvelles menaces, les études de cas et les stratégies susceptibles de renforcer la lutte contre le narcoterrorisme à l’échelle régionale et internationale.
L’objectif : contribuer à une meilleure compréhension du phénomène et encourager une approche plus coordonnée entre les différents acteurs concernés.
Certains observateurs voient dans ces ouvrages un possible repositionnement politique. Que leur répondez-vous ?
Les Mauriciens analysent souvent chaque initiative à travers la politique. Je comprends cette lecture. Mais Umbrella et Narco-Terrorism in Africa and the Indian Ocean Region ne sont pas des programmes électoraux. Ce sont des réflexions sur la gouvernance moderne, la sécurité nationale et les défis auxquels les États doivent répondre.
Les idées n’appartiennent pas aux partis politiques. Elles appartiennent au débat public. Si une réflexion peut contribuer à améliorer la manière dont nous préparons notre pays aux défis futurs, alors elle mérite d’être discutée au-delà des clivages politiques.
Si vous deviez résumer Umbrella en une seule idée ?
Aucune nation ne devient résiliente par hasard. La sécurité est une construction permanente. Elle repose sur des institutions crédibles, des citoyens informés, des dirigeants responsables et une capacité constante d’anticipation. Nous parlons beaucoup des crises lorsqu’elles surviennent. Nous devons davantage parler de la manière de les éviter.
Quel héritage souhaitez-vous laisser à travers ces deux ouvrages ?
Je ne mesure pas une vie au nombre de titres dans les journaux. J’espère simplement que l’on retiendra que j’ai essayé, à ma manière, de contribuer au débat public. Si Umbrella ou Narco-Terrorism in Africa and the Indian Ocean Region permettent à un étudiant, un entrepreneur, un responsable public ou un citoyen de réfléchir autrement à la sécurité, à la prévention et à la gouvernance, alors ces livres auront rempli leur mission.
Nous attendons trop souvent qu’une crise éclate avant d’agir. Mon ambition est précisément l’inverse : convaincre qu’un pays doit construire les moyens d’éviter les crises avant qu’elles ne surviennent. Car la meilleure crise est finalement celle qui n’a jamais eu lieu.
Votre parcours rassemble plusieurs expériences : entrepreneur, activiste, consultant et aujourd’hui auteur. Comment définissez-vous cette nouvelle étape de votre vie ?
Je suis le résultat de toutes ces expériences. L’entrepreneuriat m’a appris la gestion. Le terrain m’a appris la réalité. L’activisme m’a appris le courage. La sécurité m’a appris l’anticipation. L’écriture m’oblige aujourd’hui à structurer cette expérience pour la transmettre. Nous évoluons tous avec le temps. L’essentiel est de rester fidèle à certaines valeurs.
Un dernier mot pour les lecteurs qui découvriront vos ouvrages ?
Nous vivons dans un monde où les menaces évoluent rapidement. Les crises sanitaires, économiques, environnementales, numériques et sécuritaires nous rappellent chaque jour qu’aucun pays ne peut se permettre d’être dans la réaction permanente.
La prévention doit devenir une culture. La sécurité n’est pas uniquement l’affaire des institutions. Elle est une responsabilité collective. Un État résilient est un État capable d’apprendre, d’anticiper et de protéger son avenir.

