Le coût invisible de la gratuité : quand la générosité de l’État devient une facture pour demain

Dans une société moderne, la gratuité de l’éducation, l’accès aux soins de santé, la protection sociale ou encore le soutien aux personnes âgées constituent des éléments essentiels du contrat social. Ces politiques publiques ont une vocation légitime : réduire les inégalités, protéger les plus vulnérables et garantir à chaque citoyen un minimum de dignité.

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Mais une question mérite aujourd’hui d’être posée sans tabou : jusqu’où l’État peut-il aller dans la gratuité sans compromettre sa productivité aussi bien que ses capacités financières et économiques ? Car la gratuité n’existe jamais réellement. Elle a toujours un coût. Et lorsque le citoyen ne paie pas directement, c’est le contribuable — présent ou futur — qui finit par payer.

Le véritable danger n’est donc pas la gratuité en elle-même. C’est la gratuité sans limite, sans ciblage et sans évaluation de ses conséquences.

Quand la protection devient dépendance

Lorsqu’une part croissante des besoins de la population est prise en charge par l’État, le risque est de créer une forme de dépendance à l’assistance publique. À terme, certaines décisions politiques peuvent affaiblir les incitations à travailler, à entreprendre, à se former ou à améliorer sa situation économique. Le problème n’est évidemment pas de stigmatiser ceux qui bénéficient d’une aide publique. Une société civilisée se doit de protéger ceux qui sont réellement dans le besoin. Mais une politique sociale efficace ne devrait-elle pas avoir pour objectif ultime de rendre les citoyens plus autonomes plutôt que plus dépendants ?

La responsabilité individuelle, l’effort, la persévérance, la débrouillardise et le goût du travail demeurent des moteurs essentiels d’une économie productive. Lorsque l’assistance devient permanente et généralisée, ces incitations peuvent progressivement s’éroder. À terme, ce n’est pas seulement le comportement individuel qui est affecté. C’est aussi la culture économique d’un pays.

La facture finit toujours par arriver

La croissance économique repose sur plusieurs piliers : la productivité, l’innovation, l’investissement, la qualité du capital humain et la capacité des entreprises et des travailleurs à créer de la richesse. Lorsque les dépenses sociales augmentent plus rapidement que les recettes publiques, deux solutions principales restent au gouvernement : augmenter les impôts ou emprunter davantage — souvent les deux. Dans les deux cas, la facture finit par être supportée par la population. Chaque roupie consacrée à une dépense récurrente est une roupie qui ne peut pas, en même temps, être investie dans une réforme de l’éducation, des infrastructures modernes, la formation professionnelle, la recherche, l’innovation ou l’amélioration du système de santé. Le véritable débat devrait donc porter non seulement sur ce que l’État peut offrir aujourd’hui, mais aussi sur ce qu’il sera encore capable d’offrir demain.

Santé et éducation : la gratuité suffit-elle ?

La santé publique et l’éducation gratuite constituent deux des acquis sociaux les plus importants de notre pays. Mais la gratuité d’un service ne garantit pas automatiquement sa qualité. Le système de santé publique, malgré les moyens considérables qui lui sont consacrés, fait face à des défis bien connus : longues files d’attente, pression sur le personnel médical, disponibilité des médicaments et qualité des services.

Même constat dans l’éducation. La gratuité de l’enseignement représente un investissement majeur de l’État, mais elle ne garantit pas à elle seule la réussite de tous les enfants. L’existence persistante de l’illettrisme et le recours massif aux leçons particulières montrent qu’une question plus fondamentale doit être posée : combien coûte réellement un système gratuit lorsque les familles doivent encore payer pour obtenir les résultats attendus ?

La gratuité doit donc être accompagnée d’une exigence tout aussi importante : l’efficacité.

Le transport gratuit : solidarité ou dépense mal ciblée ?

Le transport gratuit apporte indéniablement un soulagement aux étudiants, aux personnes âgées et aux ménages qui disposent de revenus limités. Il répond à un objectif social légitime. Mais lorsque la gratuité est étendue très largement, la question de son coût et de son efficacité devient incontournable. Un État responsable doit pouvoir mesurer l’utilisation réelle de ces services, leur coût par bénéficiaire, leur impact social et leur efficacité économique. 

La pension universelle : le débat que nous devons avoir

C’est probablement autour de la pension universelle que le débat sur la soutenabilité de notre modèle social est devenu le plus sensible. Promettre davantage d’aides sociales est politiquement séduisant. Mais gouverner ne consiste pas seulement à distribuer aujourd’hui. Gouverner, c’est également anticiper les conséquences de ces décisions sur les dix, vingt ou trente prochaines années.

La situation démographique de Maurice impose déjà une réflexion sérieuse. Une population vieillissante, une espérance de vie plus longue, une fécondité plus faible et le départ de nombreux jeunes professionnels modifient progressivement le rapport entre ceux qui contribuent au financement du système et ceux qui en bénéficient. À cela s’ajoutent d’autres défis : dette publique, déficit commercial, dépréciation de la roupie, inflation importée, dépendance aux importations, insécurité énergétique et alimentaire, changement climatique et environnement géopolitique incertain. Dans un tel contexte, peut-on continuer à augmenter indéfiniment les prestations sans revoir en profondeur leur financement et leur ciblage ? La question n’est ni idéologique ni partisane. Elle est mathématique.

Une politique publique ne devrait jamais être considérée comme intouchable simplement parce qu’elle est populaire.

Qui paiera la facture
de demain ?

Le véritable problème des dépenses sociales récurrentes est leur caractère durable. Une mesure ponctuelle peut être financée ponctuellement. Mais une prestation permanente crée une obligation permanente pour l’État. Si le coût de la pension universelle et des autres prestations continue d’augmenter, le gouvernement devra trouver davantage de recettes pour les financer. Or les recettes publiques ne peuvent pas croître indéfiniment sans affecter les ménages, les entreprises et l’investissement. La question devient alors fondamentale : combien sommes-nous prêts à transférer aux générations futures pour financer notre générosité présente ? Car une dette publique n’est jamais abstraite. Elle représente des ressources qui devront être mobilisées demain pour rembourser les engagements pris aujourd’hui.

Et ce sont précisément les jeunes générations qui risquent d’hériter de cette facture.

Il ne faut pas supprimer la gratuité. Il faut la repenser

Critiquer la gratuité excessive ne signifie nullement vouloir supprimer les acquis sociaux. L’éducation de base, l’accès aux soins, le soutien aux personnes handicapées, la protection des enfants et l’aide aux personnes les plus vulnérables doivent demeurer au cœur des responsabilités de l’État. Mais la solidarité ne devrait pas être confondue avec la généralisation systématique des prestations.

Le principe devrait être simple : aider davantage ceux qui en ont réellement besoin, tout en permettant à ceux qui le peuvent de participer davantage à la création de richesse. Une politique sociale moderne devrait donc poursuivre trois objectifs : protéger, responsabiliser et autonomiser. L’État doit être un filet de sécurité, pas nécessairement un substitut permanent à l’effort individuel.

La vraie gratuité, c’est celle que nous pouvons nous permettre

Maurice doit aujourd’hui avoir le courage d’ouvrir ce débat. Nous devons nous demander non seulement « qu’est-ce que l’État peut offrir gratuitement ? », mais surtout « qu’est-ce que nous pouvons durablement financer sans sacrifier l’avenir ? » Car derrière chaque service gratuit se trouve une réalité financière : un impôt, une dette, une dépense publique ou une opportunité d’investissement abandonnée. La gratuité peut être une formidable expression de solidarité lorsqu’elle est juste, ciblée et soutenable. Mais lorsqu’elle devient un instrument de surenchère politique ou électorale, elle risque de transformer une promesse généreuse en dette silencieuse.

La question n’est donc pas de savoir si Maurice doit être généreux. La question est de savoir si nous pouvons encore nous permettre de l’être sans compter. Car la facture de la gratuité d’aujourd’hui pourrait bien être présentée aux générations de demain.

 

M.F. Jeeroburkhan.
Think Mauritius.

 

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