Il y a quelque chose d’étrange qui se passe aujourd’hui. Alors que nous avons une diversité de visages, de techniques, de moyens, de choix, d’opportunités et d’ouvertures, ce qu’on voit et entend maintenant est parfois monotone.
On commence à vivre dans un monde où les images, les écrits et les chants portent les caractéristiques d’un produit final parfait, lisse et étrangement semblable à tous les autres.
Et c’est justement là le problème : cette impression du parfait et cette ressemblance qui se dégage même dans des choses complètement différentes. L’originalité a un goût du passé.
Nous vivions déjà dans une société de plus en plus standardisée. L’IA vient aujourd’hui accélérer, amplifier et perfectionner cette standardisation.
Il faut reconnaître que l’IA nous ouvre des possibilités auxquelles nous n’aurions jamais eu accès. Mais nous finissions par lui déléguer notre manière de regarder, de raconter et même de ressentir. Elle prend, travaille, crache. Nous, nous copions et postons. Le problème est peut-être ce qu’elle révèle : notre tendance à choisir, parmi une infinité de possibilités, toujours les mêmes.
Observez bien !
Les visages ont la bonne lumière, les maisons sont baignées d’un soleil qui semble toujours arriver à la bonne heure, les tables sont dressées avec cette petite tasse posée là où il faut, le bouquet idéal dans un vase, des livres empilés sur une table en bois clair… Rien ne dépasse vraiment. Rien ne dérange. Tout est doux, équilibré, lumineux.
On pourrait presque penser que c’est l’endroit de rêve pour la personne idéale.
On voit une image qui parle de vacances. Une autre circule pour inviter à une conférence. Une autre encore parle de levée de fonds pour un malade. Encore une autre évoque les soldes dans un centre commercial. Toutes ces images dégagent la même intensité, la même émotion. On évoque des choses sérieuses, tristes et ordinaires de la même manière. Au bout d’un moment, on s’habitue, et aucune image ne semble plus vraiment communiquer le message initial.
La raison en est bien simple : les images finissent toutes par raconter la même chose.
L’intelligence artificielle a appris à fabriquer la beauté comme on apprend une recette. Elle sait ce qui nous plaît. Elle sait la lumière que nous aimons, les couleurs qui nous rassurent, les visages qui nous émeuvent, les imperfections qu’il faut ajouter pour donner l’illusion de l’imperfection.
Elle sait même faire une photo qui semble avoir été prise par hasard. C’est fascinant. Et triste à la fois.
Où est ce qui apporte l’originalité ? Ce qui détonne ? Ce qui dérange ? Tout devient malheureusement lisse.
Mais cette uniformisation ne commence pas avec l’IA. Elle était déjà là. L’IA ne fait peut-être qu’en accélérer la vitesse. Sur les réseaux sociaux, un mimétisme se met en place. On voit quasiment les mêmes styles, les mêmes expressions, les mêmes photos prises dans les mêmes poses, avec le téléphone tenu de la même façon. Nous cherchons tellement à appartenir que nous finissons par nous ressembler.
Tout cela est joli en soi. Cela contribue toujours à de beaux souvenirs.
Mais quelque chose s’efface en ce moment.
Quelle est la place, désormais, du fait d’être hors code, imparfait, marginal, atypique ? Où est la liberté d’être celui ou celle qui ne ressemble pas aux autres ?
Et que dire de la musique qui commence, elle aussi, à avoir ce drôle de goût ? Les chants générés par l’IA sont souvent magnifiques. Au premier abord seulement. Les voix sont belles, les harmonies impeccables, les arrangements exactement à leur place. On écoute et l’on se dit : c’est beau.
Mais que ressent-on après une chanson générée par l’IA ? Quelles émotions s’en dégagent ? Il manque le souffle du chanteur. Le cœur de l’artiste. Le tremblement de la voix qui se casse légèrement sur une note parce que quelqu’un, derrière le micro, a quelque chose d’intime à dire. Une chanson n’est pas seulement une suite de notes justes. C’est quelqu’un qui a vécu avant de chanter. Quelqu’un qui dénonce, qui raconte une histoire ou qui se dévoile.
Cet effet IA va jusqu’à entrer dans nos foyers. Il y a des maisons où tout est tellement épuré que je ne sais plus où vivent les gens. Pas une tasse oubliée dans l’évier. Pas un dessin d’enfant coincé sous un aimant. Pas une vieille photo. Pas un fauteuil dépareillé d’un aïeul que personne ne veut jeter parce qu’il appartient aux souvenirs familiaux.
Tout est blanc, beige, bois clair. Tout est parfaitement choisi. Tout est parfaitement photographiable. Même la plante semble avoir été placée là pour être prise en photo. Les maisons ne racontent plus d’histoire.
Ou peut-être si ? Une histoire qui se lirait toujours sur le même ton de voix.
Où est passée la pile de courrier ? Le livre ouvert à l’envers ? La soucoupe qui n’a pas encore été débarrassée ? La chaise déplacée parce que quelqu’un vient de se lever ?
La vie laisse des traces. C’est même grâce aux traces qu’on sait qu’une vie se vit.
Nous avons commencé par lisser nos images, puis nos espaces. Et maintenant, nous lissons aussi nos mots.
Les messages ont eux aussi leur template.
On retrouve les mêmes structures, les mêmes introductions, les mêmes formules, les mêmes mots. Tout est bien construit, bien rythmé, bienveillant, positif quand il faut l’être, bouleversant quand il faut l’être.
On écrit de la même manière sur quelqu’un qui se bat contre la maladie, sur une expérience sportive qui nous a dépassés, sur une relation toxique dont on vient de sortir ou sur un voyage qui nous a profondément marqués.
On commence par une phrase forte. On raconte. On fait monter l’émotion. On termine par une leçon de vie. Et le texte est parfait.
Mais est-ce encore notre texte ?
Est-ce encore notre manière à nous de parler de cette personne malade que nous aimons ? Est-ce encore notre façon de raconter cette course où nous avons cru abandonner ?
À force de vouloir bien écrire ou écrire ce qui doit être dit, ne sommes-nous pas en train de perdre notre façon personnelle de raconter ?
Une émotion n’est pas un produit fini, mais un vécu. Nos mots pour la décrire doivent parfois être maladroits, contradictoires, confus.
Un souvenir n’arrive pas toujours dans le bon ordre. Et une peine ne se termine pas nécessairement par une jolie phrase.
Et que dire d’une expérience importante ? A-t-elle nécessairement besoin de devenir une leçon pour avoir de la valeur ?
Et si on se donnait la possibilité de faire des choses imparfaites ?
Une photo floue parce qu’on a ri au mauvais moment.
Une chanson où la voix tremble.
Une maison où les objets racontent ceux qui y vivent.
Un adolescent qui ne s’habille pas comme ses pairs s’y attendent.
Un texte qui hésite, qui cherche ses mots…
En fait, une chose imparfaite possède souvent ce que la perfection ne saura jamais fabriquer : une histoire.
* Template (que l’on traduit en français par modèle, gabarit ou patron) : structure préconçue qui sert de base pour créer un contenu sans partir de zéro
