Frontière entre publique et privée : Après les écarts du ministre sur la sellette, la colère gagne les services

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Des fonctionnaires dénoncent les passe-droits, les ingérences et les protections dont bénéficieraient certains proches du pouvoir. La participation d’un médecin privé à une intervention pratiquée à l’hôpital Jeetoo, d’abord niée puis reconnue au Parlement, a fait sauter les dernières digues.

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Le malaise ne retombe pas au ministère de la Santé. Au contraire, il s’est transformé en une profonde crise de confiance après les révélations entourant l’intervention chirurgicale subie par le ministre Anil Bachoo à l’hôpital Jeetoo. La présence active de son médecin privé au bloc opératoire, longtemps présenté comme un simple observateur, est devenue le symbole d’un fonctionnement à deux vitesses et des passe-droits que dénoncent désormais ouvertement des fonctionnaires.

« Dans les différents services, le ras-le-bol est total », confient des employés qui disent ne plus reconnaître leur ministère. « Notre ministère est probablement tombé à son niveau le plus bas », lâche l’un d’eux. Un constat sévère, nourri par l’accumulation des controverses, les pénuries persistantes, les soupçons d’ingérence et le sentiment que certaines personnes bénéficient d’une protection politique leur permettant de contourner les règles ordinaires.

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Pour ces fonctionnaires, l’affaire de l’hôpital Jeetoo n’est pas un simple incident. Elle cristallise un malaise bien plus large : celui d’un système dans lequel les règles imposées aux patients, aux médecins et au personnel hospitalier pourraient être adaptées lorsqu’un membre du gouvernement est concerné.

Une version officielle mise à mal

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Lorsque Week-End avait révélé les circonstances de l’intervention, le ministère de la Santé avait tenté d’éteindre la polémique au moyen d’un communiqué. La version officielle affirmait que l’opération avait été pratiquée par un chirurgien de l’hôpital Jeetoo et que le médecin privé du ministre n’y avait assisté qu’en qualité d’observateur.

Cette explication avait immédiatement suscité le scepticisme du personnel hospitalier. Des médecins et des infirmiers présents dans le service savaient qu’une intervention dans un bloc opératoire public est soumise à des procédures précises. Un praticien extérieur ne peut normalement pas y exercer librement sans autorisation, sans statut clairement défini et sans que soient déterminées ses responsabilités professionnelles et médico-légales.

La question n’était donc pas seulement de savoir si le médecin privé se trouvait dans la salle. Il fallait établir ce qu’il y avait réellement fait, qui avait autorisé sa participation, sous quel cadre réglementaire et qui aurait assumé la responsabilité en cas de complication.

« On nous demande tous les jours de respecter les procédures. Pourquoi ces mêmes procédures deviendraient-elles soudainement flexibles lorsqu’il s’agit d’un ministre ? », s’interroge un fonctionnaire. Un autre ajoute : « si un patient ordinaire arrivait avec son médecin privé et exigeait que celui-ci participe à son opération dans un hôpital public, est-ce que l’administration l’accepterait ? »

La PNQ qui a fait tomber la défense

La première Private Notice Question du nouveau leader de l’opposition, Chetan Baboolall, a obligé le gouvernement à fournir des précisions au Parlement. Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a concédé que le médecin privé avait bel et bien participé à l’intervention chirurgicale.

Cette confirmation a porté un coup sérieux à la version initiale du ministère. Celui qui avait été présenté comme un « simple observateur » n’était donc pas resté à l’écart. Pour les fonctionnaires en colère, cette reconnaissance démontre que le communiqué initial était, au mieux, incomplet et, au pire, destiné à dissimuler la véritable nature de l’intervention du praticien privé.

« Le problème dépasse maintenant le passe-droit. Il concerne aussi la crédibilité de la parole ministérielle », insiste un cadre. « Lorsque les faits sont finalement reconnus au Parlement, qui doit répondre du communiqué diffusé auparavant ? Qui l’a rédigé ? Qui l’a approuvé ? Sur quelles informations ? »

À ce jour, le ministre n’a présenté aucune excuse publique pour cette version contredite par les explications données à l’Assemblée nationale.

Sonnette d’alarme

Avant même la confirmation du Premier ministre, des organisations représentant les médecins et les infirmiers avaient réclamé des explications. La Medical and Health Officers Association et la Government Medical and Dental Officers Association avaient notamment soulevé la question du cadre permettant à un médecin du privé de participer à une intervention dans un hôpital de l’État.

Ces prises de position ont accentué le sentiment que l’affaire ne relevait pas uniquement d’une confrontation politique. Elle touchait directement au fonctionnement de l’hôpital public, à la responsabilité médicale et au respect des professionnels qui y travaillent.

Dans les services, plusieurs employés affirment avoir mal vécu les tentatives visant à banaliser l’épisode. « On ne peut pas demander au personnel de respecter une chaîne de commandement stricte, puis fermer les yeux lorsque cette chaîne est contournée au sommet », fait ressortir un professionnel de santé.

D’autres indiquent que les hôpitaux publics sont déjà confrontés à un manque de personnel, à des ruptures de médicaments et de matériel ainsi qu’à une forte pression sur les équipes. Dans ce contexte, les facilités accordées à une personnalité politique sont perçues comme une provocation.

« Pendant que des patients attendent pendant des heures et que le personnel doit travailler avec des moyens limités, certains semblent pouvoir obtenir un traitement particulier et faire entrer leur propre médecin au bloc opératoire », dénonce un préposé à la Santé.

D’autres griefs remontent à la surface

L’affaire Jeetoo agit désormais comme un révélateur. Des fonctionnaires évoquent aussi le comportement d’un nominé politique qui bénéficierait, selon eux, de la « protection rapprochée » du ministre. Ils dénoncent des interventions dans le fonctionnement administratif, des décisions difficiles à justifier et un climat dans lequel certains responsables se sentiraient intouchables.

« Nous avons accepté et toléré beaucoup de choses dans l’espoir que la situation s’améliorerait », explique un employé. « Beaucoup d’entre nous avaient sincèrement voulu contribuer au changement annoncé après les élections. On nous avait promis “enn sanzman pou le meyer”. Aujourd’hui, nous avons surtout le sentiment que les anciennes pratiques ont survécu. »

Les critiques portent également sur la manière dont certaines nominations et décisions seraient imposées aux techniciens. Cette grogne intervient alors que le système public doit faire face à des défis considérables : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, pression sur les urgences, pénuries ponctuelles et attente grandissante des patients. Les professionnels estiment que le ministère devrait concentrer son énergie sur ces priorités plutôt que de devoir défendre les écarts de ses dirigeants.

Questions

Malgré les explications fournies au Parlement, des zones d’ombre subsistent. Qui a autorisé le médecin privé à intervenir ? Cette autorisation était-elle écrite ? Quel rôle exact lui avait-il été confié ? A-t-il été couvert par une assurance professionnelle pour un acte accompli dans un établissement public ? Son intervention figure-t-elle dans le dossier médical et dans le rapport opératoire ? Des honoraires ont-ils été versés ? Enfin, cette possibilité est-elle ouverte à l’ensemble des patients ou exclusivement aux personnalités disposant d’un accès direct au pouvoir ?

Pour les fonctionnaires interrogés, seule une enquête administrative indépendante permettrait d’établir précisément les responsabilités. Ils réclament également la publication des procédures encadrant l’intervention de médecins privés dans les hôpitaux publics.

« Il ne suffit plus de dire que tout s’est bien passé médicalement », souligne un cadre, ajoutant que « la question est de savoir si tout s’est passé conformément aux règles. »

La contestation ne vise donc plus seulement un épisode controversé. Elle traduit une rupture entre une partie du personnel et la direction politique du ministère. Faute d’explications complètes, d’excuses et de mesures correctives, le malaise risque de continuer à se propager.

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