Première élection nationale depuis les manifestations de la « Gen Z 212 », les législatives marocaines se déroulent, mercredi, dans le royaume chérifien. Alors que le taux de participation s’annonce comme l’un des enjeux majeurs du scrutin, de nombreux jeunes s’interrogent sur l’utilité du vote et la capacité des institutions à répondre à leurs aspirations.
« Je ne voterai pour personne. Je suis fermement convaincu que cela n’aura aucun effet positif sur mes conditions de vie », assène Saad, 28 ans. Il fait partie d’un petit groupe de jeunes qui s’est rassemblé à l’entrée de la vieille ville, au cœur de Casablanca, la capitale économique du Maroc. Tous se montrent désabusés face à la perspective des législatives du 23 septembre. « Nous sommes habitués à ces scènes depuis des années, mais regardez autour de vous pour vous rendre compte que notre situation n’a pas changé », déplore un autre.
Un avis qui semble loin d’être un cas isolé. Parmi les jeunes interrogés par France 24, nombreux sont ceux à exprimer leurs doutes quant à l’utilité des élections. Après avoir participé ou soutenu le mouvement Gen Z 212, les jeunes marocains restent sceptiques devant les promesses des partis politiques.
Le collectif s’est formé l’an dernier après le tollé suscité par le décès de huit femmes venues accoucher dans un hôpital public de la ville d’Agadir. À partir de fin septembre 2025, le mouvement né sur les réseaux sociaux a organisé des rassemblements à travers le pays pour réclamer des réformes, la création d’emplois, la fin de la corruption et le limogeage du gouvernement.
La Gen Z 212 a également pointé du doigt les priorités financières de l’État, estimant que les investissements colossaux liés à l’organisation de la Coupe du monde de football de 2030 auraient dû s’accompagner d’un financement plus important dans les hôpitaux et les écoles.
Selon les observateurs, ces manifestations ont mis en lumière la défiance de la jeunesse marocaine vis-à-vis des partis politiques et des institutions traditionnelles. En 2025, un sondage réalisé par l’ONG Centre marocain pour la citoyenneté révélait que près de 95 % des personnes interrogées disaient ne pas faire confiance aux partis politiques.
« Aucune confiance dans les partis politiques »
Karim appartient à cette jeune génération désenchantée. Lui non plus n’ira pas voter mercredi.
« Je ne vois plus ce que nous pourrions y gagner. Je n’ai plus aucune confiance dans les partis politiques. Même mes frères et les membres de ma famille ne voteront pas. Depuis des années, on nous répète les mêmes promesses, mais rien n’a changé », souffle le jeune homme, originaire de Deroua, près de Casablanca.
« Tous les cinq ans, nous nous retrouvons face à la même réalité. […] Les promesses des partis n’ont aucun impact concret », poursuit Karim. « Le problème principal pour les jeunes, c’est l’emploi. Il est très difficile de trouver un emploi, et même quand on en trouve un, les salaires sont souvent très bas et ne suffisent pas à faire face au coût de la vie. Moi, heureusement, j’ai trouvé une application étrangère grâce à laquelle je travaille, et qui me permet de subvenir à mes besoins et d’aider certains membres de ma famille. »
Pour les jeunes qui sont descendus dans la rue l’année dernière, ces élections n’ont rien d’un prolongement naturel de leur mouvement de protestation. Beaucoup estiment que les institutions partisanes ne portent pas leurs revendications.
Si les jeunes représentent une part importante de la population marocaine – environ un quart des Marocains ont entre 15 et 29 ans –, leur présence au sein de l’électorat ne reflète pas exactement leur poids démographique. Selon les dernières données disponibles, 15 % des électeurs inscrits sur les listes électorales ont entre 25 et 34 ans, et seulement 4 % entre 18 et 24 ans.
Ces législatives interviennent également près de deux mois après une vague migratoire inédite vers l’enclave espagnole de Ceuta. Le signe, selon certains Marocains, que les injustices sociales et économiques perdurent dans le royaume.
« Si j’avais la possibilité d’émigrer, je n’hésiterais pas. Je ne veux pas rester ici et vivre dans ces conditions. Nous, les jeunes, nous voulons du travail, de la stabilité et la possibilité de construire notre avenir », explique Karim.
Changer les choses de l’intérieur
À l’opposé, Salma reste convaincue de la nécessité d’un « changement au sein même des institutions ». Cette étudiante universitaire et militante politique affirme que « les jeunes ont la capacité de changer eux-mêmes leur réalité en choisissant librement et démocratiquement ceux qui les représentent ».
« J’ai suivi les traces de mon père et j’ai rejoint un parti politique qui m’a donné la possibilité de m’exprimer, d’avoir des opinions divergentes et de faire entendre ma voix », assure cette jeune femme d’une trentaine d’années. « Je ne comprends pas ceux qui préfèrent rester spectateurs à distance : comment peuvent-ils faire valoir leurs revendications ? Pour moi, le changement commence par la conviction que l’action politique est utile et que les institutions ont la capacité d’y parvenir. »
À la suite des manifestations de la génération Z, le gouvernement a lancé une série de mesures visant à encourager la participation des jeunes à la vie politique. Parmi elles, figure un programme permettant la prise en charge jusqu’à 75 % des dépenses de campagne électorale de candidats de moins de 35 ans sans affiliation politique. La réforme met également en place des quotas de femmes et de jeunes dans les instances dirigeantes des partis, avec à la clé des incitations financières.

Au-delà de la question de la représentation des jeunes dans la vie politique, la santé et l’éducation, au cœur des revendications de la Gen Z, ont figuré parmi les priorités du budget 2026. L’enveloppe financière consacrée à ces deux secteurs s’élève ainsi à 140 milliards de dirhams (13 milliards d’euros), avec la création de plus de 27 000 postes. Le gouvernement a également annoncé le lancement d’un programme de réhabilitation et de rénovation de 90 hôpitaux.
« Le pouvoir de décision est loin des partis »
Sanaa, une étudiante universitaire qui a régulièrement participé aux manifestations de la Génération Z, considère toutefois la contestation comme « un moyen plus efficace de faire entendre la voix des jeunes que la participation politique ».

« Le pouvoir de décision est loin des partis, voire du gouvernement », assure-t-elle. « Je suis consciente que les grandes décisions stratégiques ne sont pas prises au Parlement et que les pouvoirs de cette institution sont limités, mais je ne nie pas sa responsabilité dans ce que nous subissons aujourd’hui ; c’est pourquoi j’ai pris la décision de ne pas voter. »
De son côté, Tarik Atlati, président du Centre marocain d’études et de recherches stratégiques, affirme que le Maroc « a connu ces dernières années des transformations importantes sur les plans économique, des infrastructures et diplomatique », citant l’extension des réseaux routiers, ferroviaires et portuaires, le développement des secteurs industriel et logistique ainsi que des projets liés à l’énergie et à l’eau, sans oublier les préparatifs pour la Coupe du monde 2030.
Il estime toutefois que « l’impact de ces transformations reste inégal selon les catégories sociales et les régions, dans un contexte marqué par des défis liés à l’emploi, au pouvoir d’achat, à la santé et à l’éducation ».
Vers une forte abstention
Lors des élections législatives de 2021, le taux de participation s’était élevé à environ 50 % des électeurs inscrits. Mais nombreux sont ceux qui craignent une hausse de l’abstention lors de ces législatives. En effet, le nombre d’électeurs inscrits sur les listes électorales cette année est inférieur d’environ 2,2 millions à celui de 2021.
Par ailleurs, plusieurs analystes expliquent que la participation aux élections de 2021 avait été renforcée par la concomitance entre les législatives et des scrutins locaux cette année-là.

Alors que les partis traditionnels misent sur la mobilisation des jeunes électeurs et s’efforcent de les convaincre de l’intérêt de voter, nombre d’entre eux jugent que la contestation ou l’émigration sont des moyens plus efficaces pour faire bouger les choses ou faire entendre leurs revendications.
L’analyste Tarek Atlati estime que ces défis « n’annulent pas les transformations qu’a connues le Maroc, mais ils révèlent un fossé entre les grandes politiques et stratégies et leur impact sur la vie quotidienne de certaines catégories de population et de certaines régions ».

