À Maurice, la crise de l’eau n’est plus une menace lointaine, mais une réalité quotidienne. De nombreux foyers subissent des coupures prolongées, parfois pendant plusieurs jours, tandis que la distribution se limite à quelques heures dans certaines régions. Dans les localités les plus touchées, la quête d’un camion-citerne est devenue une préoccupation majeure et la colère populaire s’exprime dans la rue.
Les chiffres témoignent de l’urgence. Le taux de remplissage des réservoirs est passé sous la barre des 40 %, tandis que Mare-aux-Vacoas, principal réservoir du pays, affiche environ 36 %, contre près de 89 % à la même période l’année dernière. Le volume d’eau provenant entre autres de Mare-aux-Vacoas est passé d’environ 110 000 mètres cubes par jour à 56 000 mètres cubes.
Il serait toutefois trop facile d’attribuer cette crise aux seuls caprices de la météo. Le changement climatique impose une adaptation urgente, mais il ne saurait masquer les failles structurelles d’un système dont les insuffisances sont connues depuis longtemps.
Le paradoxe est saisissant : alors que les autorités exhortent les citoyens à économiser chaque goutte, près de 62 % de l’eau produite et injectée dans le réseau de la Central Water Authority (CWA) serait perdue avant d’atteindre les consommateurs. Les conduites vétustes et les fuites transforment ainsi une ressource précieuse en un immense gaspillage.
La priorité doit être de colmater ces brèches et de moderniser un réseau dont le remplacement nécessiterait, selon le ministre Patrick Assirvaden, quelque Rs 37 milliards. Pour financer un tel chantier, la combinaison de partenariats public-privé et le recours à la coopération internationale constituent la voie la plus réaliste.
Le gouvernement a annoncé plusieurs mesures d’urgence : multiplication des forages, déploiement de camions-citernes, réparations accélérées des fuites et soutien à l’achat de réservoirs domestiques. Un comité de crise doit suivre l’évolution des réserves et coordonner la distribution. Ces dispositions sont nécessaires, mais elles relèvent essentiellement de la gestion immédiate de la pénurie. Le véritable défi consiste à mobiliser les financements et à définir des priorités pour moderniser durablement les infrastructures.
Les manifestations à Phoenix, Hermitage et Camp-Levieux traduisent un ras-le-bol qui dépasse la seule pénurie. Les habitants réclament une distribution plus équitable et des réponses concrètes. Les explications techniques et les promesses ne suffisent plus lorsque des familles restent privées d’eau pendant plusieurs jours. Il y a urgence, et la confiance se gagnera par des résultats visibles.
La diversification de l’approvisionnement s’impose. Le recours aux nappes phréatiques et aux rivières peut apporter un répit, à condition de préserver ces réserves. Le dessalement de l’eau de mer mérite également une évaluation sérieuse. Un projet de dessalement dans le nord du pays pour lequel milite le ministre des Utilités publiques attend toujours. Rodrigues dispose déjà de trois centres de dessalement, auxquels s’ajoutera celui de Pointe-Coton, dont l’inauguration est annoncée par le Premier ministre. Cette expérience pourra éclairer les choix des autorités mauriciennes et servir d’étude de faisabilité.
Une autre question mérite d’être posée : pourquoi ne pas mieux valoriser les eaux usées ? Une partie de l’eau potable consommée finit dans les réseaux d’assainissement, sans que cette ressource soit suffisamment réutilisée. Le traitement et la réutilisation des eaux usées, notamment pour l’irrigation et certains usages non domestiques, pourraient réduire la pression sur les réserves d’eau potable. Plusieurs établissements hôteliers mauriciens le font déjà. Les grandes villes européennes où vivent des millions d’habitants pourraient servir de source d’inspiration.
Il convient également de s’interroger sur les conséquences du bétonnage des anciens champs de canne. L’imperméabilisation des sols pourrait limiter l’infiltration des eaux de pluie et, par conséquent, la recharge des nappes phréatiques. Dans un pays vulnérable aux épisodes de sécheresse, l’aménagement du territoire doit impérativement intégrer la préservation des ressources hydriques.
La réponse doit donc être globale : réduction des fuites, modernisation du réseau, protection des nappes phréatiques, stockage, diversification des sources et valorisation des eaux usées. Maurice ne peut continuer à gérer l’eau au rythme des saisons, en passant d’une alerte à l’autre dans l’attente des prochaines pluies.
La sécheresse est un phénomène que le pays ne maîtrise pas. En revanche, la manière de collecter, de préserver et de distribuer l’eau relève de choix politiques et d’investissements. La sécurité hydrique doit devenir une priorité nationale, au même titre que les sécurités énergétique et alimentaire. Car économiser l’eau est indispensable, mais laisser une part considérable de cette ressource aller à la mer et se perdre dans la nature ne peut plus être une fatalité.
Jean Marc Poché

