Elle s’appelle Binarai Choolun, est pêcheuse et aura 74 ans dans quelques jours. Au village du Morne, elles seraient encore cinq femmes, toutes d’un certain âge, à exercer ce métier. Sans doute les dernières. La relève féminine, assure Binarai Choolun qui pêche depuis son enfance, n’est pas assurée. La rencontrer, c’est aussi mesurer la richesse de ce qu’elle transmet à ceux qui prennent le temps de l’écouter. Au travers du récit de celle que tous appellent « Mama », se dessinent son métier, ainsi qu’un mode de vie, un langage, une résilience féminine…
« Mo kontan lamer. Tanki mo kapav, mwa mo pou al lor lamer », dit Binarai Choolun en esquissant un léger sourire. Qu’est-ce qui lui plaît dans le grand bleu ? Qu’est-ce qui l’attire vers lui comme un aimant ? Pourquoi y retourne-t-elle alors qu’elle a failli, à trois reprises, y laisser la vie ? Que ressent-elle lorsqu’elle se retrouve dans son bateau, face à l’immensité du lagon ? Elle ne répond pas avec des mots. Ce sont ses yeux qui expriment le mieux ce qu’éprouve son cœur pour la mer, particulièrement celle du Morne et de Baie-du-Cap. Car pour la pêcheuse, elle est unique : « Lezot plas pa parey. » Son regard s’illumine, même lorsqu’elle plisse les yeux. Tout ce qu’elle ressent y est… Les larmes qui ruissellent ne sont pas le signe d’une émotion, mais celui de plusieurs décennies d’exposition au reflet du soleil sur la surface de l’eau salée, sans protection. « Mo ti al konsilte. Dokter finn dir mwa met “Raybann”. Mo pa mete. Ayo ! Letan mo pou al kros pwason, linet pou sorti do. Sink-sink linet pou lir mo ena. Kan mo al lamer ar fami, lerla mo mete », raconte Binarai Choolun, bien calée dans son fauteuil.
Ce jour-là, la météo avait déconseillé toute sortie en mer. Elle n’a jamais, non plus, dit-elle, songé à protéger sa peau. « Mo met mo sapo, long lamans, ek kolan, sa mem… », dit-elle. Penchant légèrement la tête sur le côté, elle sourit timidement. Plus tard, après l’avoir écoutée partager un pan de sa vie, il n’est pas difficile de comprendre que la mer pour elle est la seule chose qui ait été capable de lui offrir la liberté dont elle a toujours rêvé et cette indépendance à laquelle elle est attachée depuis toujours. C’est cela que révèlent les yeux de Binarai Choolun.
« Mo papa inn montre mwa »
« Je ne voulais pas me marier. Tout ce que je voulais c’était aller à la pêche avec mon père », confie-t-elle. Mais à ses 15 ans, sa famille en avait décidé autrement. Et la jeune Binarai n’avait pas vraiment son mot à dire. Avant de nous conter comment un jour, Devnarai Ramputty, ce jeune homme venu d’un village du Nord de l’île, a lié son destin au sien, la pêcheuse du Morne remonte un peu plus le temps, « lepok kot partou ti bwa. » Elle a grandi aux côtés de ses parents et de sa fratrie dans une maison en paille, au village du Morne, en face de la mer et de l’îlot Fourneaux. Son père, Nanlall Choolun, « so ti nom Heera », dit-elle, était pêcheur, tandis que sa mère s’occupait de la plantation.
« Mama ti per angi », se souvient-elle. « J’allais à l’école à Baie-du-Cap. Chaque week-end, mon père nous emmenait, mon frère et moi, à la pêche. C’est comme cela que j’ai appris à pêcher. Nou ti pe al andeor brizan. Mo papa inn montre mwa kouma met lamson, atas diplon, ki groser diplon bizin servi kan lapes andan ek andeor brizan, ki bizin fer pou lalinn pa trene. Li ti abitie dir nou : « Get bien bann zanfan » kan li montre nou kouma lapes », explique Binarai.
Après la sixième, le secondaire n’était pas programmé pour elle. « Nou ti mizer », nous rappelle-t-elle. Entre la couture et la broderie, le champ, les animaux de l’étable et les tâches ménagères, la jeune Binarai était assignée à des travaux réservés à une jeune fille. Mais elle trouvait toujours le temps pour se retrouver sur la prirogue de son père. « On ramenait toutes sortes de poissons. En ce temps-là, la mer était bien plus généreuse que maintenant. Avan, kouma ou zet lalinn, li krose. Nou gagn kapitenn, beri, viel rouz. Nou retourn lakaz ek 40 liv pwason. La pollution de la mer a tout changé, et puis il n’y avait pas autant d’anticyclones », se désole-t-elle.
Ancrée au Morne
Devnarai Ramputty, « li ti enn bon misie », assure Binarai Choolun. Lui, c’était un ami de son frère. Comme dans beaucoup d’histoires, celle de Devnarai et de Binarai commence par « un jour. » « Enn zour li’nn vinn lapes ar nou. Li’nn koz ar mo frer. Mo frer inn dir mo papa. Mwa, mo ti dir non. Ma mère m’a dit qu’il ne fallait jamais refuser une première demande en mariage. Bann gran dimounn inn koze, zot dir ki mo bizin marye… ». Il avait environ 25 ans, dit-elle. Si elle a dû se plier à la tradition, la jeune mariée a toutefois réussi à obtenir une condition, sans doute la plus importante pour elle : rester au Morne pour continuer à pêcher aux côtés de son père. « Il est alors venu s’installer ici. On a défriché un terrain, là où nous nous trouvons actuellement, et nous avons construit une maison en paille et en tôle. Mo tifi inn pran nesans dan lakaz lapay », dit-elle en souriant.
À 18 ans, elle était déjà mère de deux enfants : elle en a eu quatre. Les seules fois, dit-elle, où elle n’est pas montée à bord du bateau de son père pour aller pêcher, c’est lorsque ses grossesses ne le lui permettaient pas, après ses accouchements, ou lorsque la mer était trop houleuse. Debout à 2h chaque matin, elle préparait les différents repas de la famille, nourrissait ses animaux, trayait les vaches – « Nou ti ena enn toro ek de mama zenis » –, puis laissait les enfants aux bons soins de sa mère, avant de s’en aller à 5h avec son époux.
Trois houles et voir la mort
Comme tous les anciens du métier, Binarai Choolun a appris à reconnaître les humeurs de la mer et du ciel. « Mais ce jour-là, raconte-t-elle, la mer était calme et le temps, splendide. » Elle n’avait pas encore 20 ans et se trouvait avec son père, son frère et son époux à bord du bateau paternel. « Nous avions déjà une bonne prise. Puis, j’ai entendu papa nous dire : “Lamer pe monte, degaze mont zot kab.” En l’espace de quelques minutes, nous avons vu trois fortes houles se succéder à l’horizon. Nous devions faire vite et traverser la passe, mais pour cela, il fallait la trouver, et c’était très difficile ce jour-là. Les grosses vagues sont arrivées, ont soulevé et projeté notre bateau sur les brisants. Le moteur s’est cassé. Nous avions perdu tous nos casiers et nos prises.
Nous nous sommes accrochés au bateau comme nous pouvions. Je n’avais jamais eu autant peur de ma vie. Je pensais que ma dernière heure était arrivée. Je ne pensais qu’à mes deux enfants. D’autres bateaux qui nous ont vu de loin sont venus à notre rescousse. Mon père avait perdu connaissance. J’étais sans voix. Je suis rentrée chez moi traumatisée », raconte Binarai. « Mo dir ki mo pa pou reale », se souvient-elle, évoquant une promesse qu’elle n’a évidemment pas tenue. La mer a failli lui ôter la vie trois fois.
Liberté
Devnarai Ramputty est décédé à l’âge de 38 ans. « Je ne me suis pas remariée. Je n’ai pas voulu », confie sa veuve. Par amour pour lui ? Binarai ne répond pas. Elle sourit. « Mo ti gagne demann », dit-elle, évoquant les demandes en mariage qu’elle a reçues. Elle les a toutes balayées. Tant qu’elle avait la mer… et cette liberté de la retrouver quand elle le souhaitait. « Nous avons construit une maison grâce à la pêche. J’ai élevé mes enfants grâce à elle », poursuit-elle, avant de nous inviter à admirer les queues de dorades empaillées par son fils, Rajesh Khana, et accrochées au mur de son salon. Un casier, des crustacés et des têtes de cerfs empaillés complètent cette singulière décoration.
Le bateau de Devnarai Ramputty est toujours là. « Il tient bon grâce à l’entretien et aux réparations », indique Binarai Choolun. C’est à son bord qu’elle continue d’exercer son métier, aux côtés de Rajesh Khana. « Il est le seul de mes enfants et mes 9 petits-enfants à pêcher. Aucune jeune femme ne s’intéresse à la pêche. Sur la côte, elles se tournent vers l’hôtellerie, font du baby-sitting ou vont travailler dans d’autres secteurs », observe-t-elle.
« Mo kontan manz tou pwason »
Été comme hiver, à bientôt 74 ans, Binarai continue de se réveiller avant le soleil. Son rituel n’a pas changé depuis des années. Les cabris et les poules ont remplacé le bœuf et les vaches. Elle les nourrit avant de faire sa prière matinale, d’acheter du pain et de s’acquitter d’autres tâches. Puis, elle traverse la route, juste en face de chez elle, pour rejoindre son embarcation. Elle rentre toujours chez elle avec du poisson. Moins qu’autrefois, certes, mais tout de même une dizaine de kilos, qu’elle vend aux banians. Il y a bien longtemps, elle écoulait elle-même ses prises. Au moins deux fois par semaine, elle consomme du poisson frais. « Zame mo ramas dan frizider. Mo fer kari ou toufe pwason ar kanel, zirof, lapoud masala, kwi ar brinzel, frir… Mo kontan manz tou pwason ek korn ousi », confie l’habitante du Morne.
Cette semaine, Binarai Choolun et son fils n’ont pu prendre la mer certains jours. Elle a donc attendu que la marée baisse pour aller chercher ses « labwet (appâts) kot laplenn ». Concrètement, elle s’avancera dans la mer en empruntant un passage qu’elle connaît par cœur. Lorsque l’eau lui arrivera à hauteur de poitrine, elle s’arrêtera pour pêcher de quoi préparer de bons appâts. Le soir, vers 19h, elle se rendra à la plage, munie de sa lampe torche, à la recherche de petites crevettes. Elle les repère aux traces qu’elles laissent sur le sable.
« Je n’ai pas peur d’être sur la plage le soir. Ici, on se connaît tous. Tou dimounn apel mwa Mama« , dit-elle. Ses filles lui ont maintes fois demandé d’arrêter la pêche. « Mo pa pou kapav « , reconnaît Binarai Choolun, comme un aveu. Le jour de notre rencontre, elle s’apprêtait à se rendre à une réunion de son club du 3ème âge. Elle était particulièrement enthousiaste : avec ses amies, elle prépare la visite, prévue en décembre prochain, d’un groupe de Rodriguaises, dont certaines sont pêcheuses.
Sabrina Quirin

