Par l’Honorable Khushal Lobine
Député et leader des Nouveaux Démocrates
Un robinet à sec bouleverse toute une journée. Une mère ne peut préparer le repas, un enfant part à l’école dans des conditions indignes, une personne âgée attend une livraison incertaine. Derrière la crise de l’eau, il y a des familles épuisées et une confiance publique qui s’effrite. Nous ne pouvons plus leur demander de patienter pendant que les institutions cherchent les mots pour expliquer leurs défaillances. Je tiens également à saluer la réactivité et la disponibilité du président de la CWA, M. Balraj Naroo, qui, lui-même engagé dans le travail social, a compris le cri des habitants privés d’eau et s’est montré constamment à l’écoute, répondant aux nombreuses sollicitations qui lui étaient adressées.
En ma qualité de député, je considère que notre devoir est de transformer cette détresse en décisions et en résultats. Les interruptions répétées, la distribution de secours mal coordonnée et l’insuffisance de la communication témoignent, à mes yeux, d’un échec profond du service rendu par la Central Water Authority. La réponse doit être à la hauteur : une réforme systémique, conduite par des personnes compétentes et soumise à une obligation de rendre des comptes.
Dès le 24 juin 2026 un appel à la réforme au Parlement
Cette exigence de réforme ne date pas de la crise actuelle. Dès le 24 juin 2026, lors des débats budgétaires à l’Assemblée nationale, j’avais souligné la nécessité de changements structurels dans le secteur de l’eau. Tout en saluant les investissements annoncés dans la transition énergétique et les Rs 6,4 milliards prévus sur trois ans pour l’eau, j’avais insisté sur les défaillances de gouvernance et le manque de coordination entre les institutions. J’avais également rappelé que le rapport élaboré avec les experts singapouriens en 2013 préconisait une autorité de l’eau pour harmoniser la gestion de la ressource, de l’irrigation et de l’eau potable. Mon message demeure le même : les investissements doivent s’accompagner d’une transformation institutionnelle. La sécurité hydrique du pays exige une organisation capable d’anticiper, au-delà des interventions quotidiennes du ministre pour résoudre les difficultés des consommateurs.
Pas d’agenda caché : un engagement public et patriotique
Mon agenda a toujours été clair, public et patriotique : défendre les citoyens et exiger un service de l’eau digne de leurs besoins. À ceux qui, de mauvaise foi, me prêtent des intentions cachées, je demande de consulter mon intervention parlementaire du 24 juin 2026 et d’en méditer le sens. J’y appelais déjà à anticiper, à agir avant que la crise ne s’aggrave et à joindre les actes à la parole. Je condamne les procès d’intention de ceux qui cherchent à faire de moi un bouc émissaire pour détourner l’attention de leur manque de prévoyance et d’une approche amateuriste qui frôle l’incompétence. Ma prise de position est constante : être davantage proactifs que réactifs. Répondre à la détresse des habitants exige des résultats, pas des attaques contre ceux qui portent leur voix.
Le climat impose de changer notre manière de gouverner
Le changement climatique est une réalité durable, dont certains effets sont irréversibles à l’échelle de plusieurs générations. Il oblige à anticiper des sécheresses, une pluie plus irrégulière et des épisodes intenses dont une partie de l’eau s’échappe sans être stockée. Une forte pluviométrie annuelle ne garantit donc ni des réserves suffisantes au bon moment ni une alimentation fiable des foyers. Le plan national de gestion intégrée des ressources en eau avait déjà exposé ce problème.
Espérer la pluie est humain. Organiser la sécurité hydrique est une responsabilité publique. Le climat doit guider nos investissements, nos prévisions et notre gestion des risques. Il ne peut servir d’explication permanente à des canalisations défectueuses ou à une organisation incapable d’informer correctement les habitants.
Nous ne partons pas de zéro
Il faut rendre justice au travail engagé sous le gouvernement travailliste d’avant 2014. Le Dr Abu Kasenally et le Dr Rashid Beebeejaun furent, à mes yeux, des ministres compétents et respectés. Leur valeur ne tenait pas seulement à leur parcours professionnel et à leurs qualités intellectuelles : ils comprenaient les réalités des secteurs de l’eau et de l’énergie et travaillaient en étroite collaboration avec les techniciens et les experts. Cette capacité à écouter les spécialistes, à comprendre leurs analyses et à les traduire en orientations politiques mérite d’être reconnue. C’est sous le gouvernement dirigé par le Premier ministre Dr Navin Ramgoolam que la démarche de réforme du secteur de l’eau fut engagée avec l’appui du gouvernement singapourien et de son expertise. Les documents de Singapore Cooperation Enterprise relient cette coopération à sa visite à Singapour en septembre 2010 et à sa demande d’assistance ; ils confirment également le rôle du Dr Rashid Beebeejaun dans cette collaboration. Ce travail illustre ce que peut accomplir une volonté politique lorsqu’elle s’appuie sur les compétences techniques.
En mars 2013, une étude sur la gestion du secteur de l’eau à Maurice était achevée. Un autre volet concernait l’amélioration du réseau de la zone supérieure de Mare aux Vacoas, avec le concours du PUB, l’agence nationale de l’eau de Singapour, et de CH2M Hill. Ces travaux portaient sur des problèmes concrets de gestion et de distribution.
La réorganisation institutionnelle faisait elle aussi partie des orientations de l’époque. En mars 2014, le président de la CWA indiquait publiquement que les recommandations singapouriennes approuvées par le gouvernement prévoyaient une approche intégrée, dite « One Water », au sein d’une nouvelle Water Authority. Le plan national de gestion intégrée soulignait ensuite l’absence d’un véritable organisme de coordination multisectorielle.
Depuis l’alternance de 2014, des projets et des investissements ont certes existé. Mais la persistance des dysfonctionnements montre que la transformation attendue n’a pas produit les résultats nécessaires. Le gouvernement à direction travailliste issu des élections de novembre 2024 approche désormais de ses deux années de mandat. Il lui appartient de reprendre ce dossier avec détermination.
Qu’on l’appelle « master plan » ou « plan Marshall », un programme ne vaut que par son exécution. Ressortons les études, publions leurs recommandations, établissons ce qui a été réalisé et ce qui ne l’a pas été. Actualisons les données climatiques, les besoins, les coûts et l’état du réseau. Cette mise à jour doit accompagner les travaux urgents, sans devenir un nouveau prétexte pour les différer.
Réparer le réseau et rendre les résultats publics
Le National Audit Office rapporte un taux moyen d’eau non génératrice de revenus d’environ 60 % en 2024. Il faut être précis : cet indicateur comprend les pertes physiques, mais aussi les pertes commerciales et certains usages non facturés. Dans son analyse pour 2024–2025, les pertes physiques par les conduites défectueuses sont estimées à quelque 50 % de la production. Cela signifie qu’environ un demi-mètre cube sur chaque mètre cube produit se perdrait dans le réseau. Ce seul constat justifie une mobilisation nationale.
Je plaide pour un programme national de renouvellement des conduites, financé sur plusieurs années et hiérarchisé selon les pertes, les ruptures et les populations affectées. Il doit combiner remplacement des tronçons les plus dégradés, détection des fuites, gestion de la pression et comptage par secteur. Chaque zone doit disposer d’un bilan mesurable : eau injectée, pertes constatées, heures de desserte, réparations et délais.
Je propose que, dans les cent premiers jours suivant l’adoption de cette démarche, soient publiés l’inventaire des études, les priorités d’intervention et les responsables de leur exécution. À six mois, les premiers résultats doivent être accessibles au public. À moyen terme, les objectifs de réduction des pertes doivent être assortis de financements et contrôlés indépendamment. La continuité du service et la qualité de l’eau seront les critères de réussite.
Une autorité moderne et des compétences reconnues
La CWA repose sur une loi de 1971. L’ancienneté d’un texte ne suffit pas à condamner une institution, mais elle impose de vérifier si ses pouvoirs, sa gouvernance et ses moyens répondent aux exigences actuelles. Une Water Authority devrait assurer la cohérence entre protection de la ressource, stockage, eau potable, irrigation et réutilisation. Son mandat doit être clair, ses nominations fondées sur des compétences vérifiables et ses résultats contrôlés par le Parlement et les instances d’audit.
Cette réforme doit s’appuyer sur les techniciens dévoués et leur donner les moyens d’agir. Elle exige également des décideurs capables de comprendre les enjeux et de suivre l’exécution. Nous avons besoin de responsables qui savent conduire un chantier, arbitrer sur des données et répondre de leurs décisions. La compétence doit primer sur les affinités politiques.
Singapour offre un repère utile : son PUB gère le cycle de l’eau de manière intégrée et diversifie l’approvisionnement par les eaux de captage, les importations, l’eau recyclée et le dessalement. Maurice doit adapter cette logique à ses réalités : mieux capter la pluie, protéger les nappes et les bassins versants, réutiliser les eaux traitées pour des usages appropriés et évaluer le dessalement selon son coût énergétique et ses impacts environnementaux.
Rodrigues nous montre comment valoriser la pluie
Nous pouvons aussi apprendre de Rodrigues. Pour l’exercice 2023–2024, l’Assemblée régionale a engagé un programme de récupération des eaux pluviales d’environ Rs 9,75 millions. La Rodrigues Public Utilities Corporation décrit un marché portant sur 400 réservoirs de 5 150 litres, avec priorité aux foyers modestes et peu équipés. C’est un exemple concret d’appui public au stockage domestique, sans prétendre qu’il résout à lui seul les difficultés d’approvisionnement de l’île.
Je propose un programme permettant à chaque ménage de bénéficier d’un réservoir gratuit destiné à la récupération des eaux de pluie, déployé progressivement en commençant par les foyers vulnérables et les régions les plus touchées. Le dispositif doit inclure gouttières, évacuation des premières eaux, protection contre les moustiques, installation et accompagnement à l’entretien. Dans les logements collectifs ou sans toiture adaptée, il faut prévoir des solutions communes. Une cuve seule ne constitue pas un système de récupération.
L’eau recueillie peut réduire la demande d’eau potable pour les toilettes, le nettoyage ou l’arrosage, avec des circuits séparés. Sa consommation exige un traitement approprié et un contrôle sanitaire. Dès le préprimaire, puis au primaire, au secondaire et dans le supérieur, l’éducation civique et environnementale doit enseigner la valeur de l’eau, sa collecte et son utilisation sûre. Les écoles peuvent devenir des lieux de démonstration de cette responsabilité partagée.
L’eau exige un sursaut national
Dans l’immédiat, les familles ont besoin d’une distribution de secours prévisible, de points de contact identifiés et d’informations locales fiables. À plus long terme, elles ont droit à un service qui anticipe. Nous devons sortir de la gestion par l’urgence et faire de la sécurité hydrique une priorité nationale permanente.
Comme député et leader des Nouveaux Démocrates, je demande que nous dépassions les querelles partisanes. Reconnaître une initiative passée ne dispense personne de répondre des défaillances présentes. Appartenir à la majorité parlementaire ne saurait nous détourner de notre devoir de vigilance. Notre responsabilité première demeure envers les citoyens.
Une nation ne peut se résigner à regarder ses robinets se vider et ses études s’accumuler. Nous connaissons les principales faiblesses. Nous disposons de savoir-faire, d’outils et d’expériences utiles. Ce qui manque doit désormais être construit avec méthode et détermination. Les familles n’attendent pas le prochain nom donné à un plan : elles attendent de l’eau. Mettons la compétence au premier rang et passons aux actes.
