Bastiat, budget 2026-27 et basta ? – Ramgoolam gèle la SAP

 

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Les mots qui suivent font état d’un choix philosophique du gouvernement actuel, qui aurait poussé, in fine, le PM à geler son projet de réforme phare trois jours après la lecture de son programme budgétaire. Retour en arrière…

Tout budget repose sur un socle idéologique. Dans ma tomographie pré-budgétaire décalée dans la page Forum du Mauricien, j’avais fait référence à l’allusion de Navin Ramgoolam à Margaret Thatcher, celle qui a démantelé le welfare state britannique (1). Rappelons que cette filiation à l’hyperlibéralisme de la dame de fer fut aussi revendiquée par ‘l’extrême centre’ macronien, dont le but affiché était de dégraisser l’état. Le désengager du social, la dette en leitmotiv.

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Or, dans ses mots de conclusion de présentation du budget à l’Assemblée nationale, le PM mauricien a renchéri en citant, cette fois, un idéologue du libéralisme du 19e siècle, Frédéric Bastiat : « Qu’il me soit permis, pour conclure, de rappeler l’avertissement intemporel d’un grand économiste français – Frédéric Bastiat – qui démasquait voici près de deux siècles, en 1848, la plus tenace des illusions ». À ce moment de son discours, cette référence n’est pas anodine. Elle est dans la continuité d’un ancrage au centre droit, voire à droite, Bastiat ayant inspiré la dame de fer. La boucle est bouclée. Bastiat et Thatcher, deux libéraux à deux époques différentes. Et le travailliste en caisse de résonance au moment de dégainer ses réformes.

Quelques mots sur Bastiat, admirateur d’Adam Smith et de Malthus. Opposé au socialisme, il a voté tantôt à gauche, tantôt à droite… On peut rendre grâce à Bastiat pour avoir fustigé le colonialisme et les admirateurs de la Grèce et de la Rome antiques, basées sur l’esclavage. Il a écrit Sophismes économiques, dégonflant les lieux communs, parmi lesquels : l’état est « cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». Il ajoute que le socialisme, « c’est la spoliation légale ». Bastiat a placé le consommateur, et non le producteur, au centre de l’économie. Tout un programme ! Bastiat croit aux « harmonies économiques » tout comme Smith à « l’harmonie des intérêts » et la « main invisible »

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Ramgoolam, dans ses références, n’a pas renvoyé au fabianisme, une idéologie que SSR a connue lors de ses études à Londres. C’était l’incubateur idéologique du Parti Travailliste (entendez, le parti des travailleurs sans la connotation marxiste), qui a inspiré le PTr local. Il a plutôt pris ancrage dans le « libéralisme optimiste » de Smith et de Bastiat.

Bastiat fut aussi polémiste. On lui doit La Pétition des fabricants de chandelles. Il s’adonne à la satire pour fustiger la « théorie de la disette » des producteurs des chandelles. Ceux-ci pétitionnent les députés pour être protégés de la « compétition ruineuse d’un rival étranger ». Pour s’en prémunir, ils demandent la fermeture des fenêtres. Cela aurait pour effet de faire monter les ventes des produits d’éclairage. Eurêka ! La croissance repartira…

Diverses nuances
du libéralisme et start-up nation

Pour rappel, le libéralisme de l’époque s’opposait aux dérives régaliennes, inspirait les révolutions et mettait en exergue la liberté face à l’oppression. Il a des connotations plus extrêmes quand il prend la coloration économique, où sous couvert de liberté d’entreprendre, le loup entre dans la bergerie… Aux USA, paradoxalement, le libéralisme est souvent associé au courant de gauche, au progrès et à la démocratie, et en Europe, au centre droit, généralement.

À son époque, Bastiat fustige une conduite qui étouffe l’entreprise individuelle au profit des groupes de pression. Serait-il le précurseur des start-up, aussi prôné par ce budget ? Macron le néolibéral avait décrété que la France serait une « start-up nation ». Il déclarait, en 2017, dans sa vision néo-libérale de la technologie nouvelle : « Une start-up nation est à la fois une nation qui travaille avec et pour les start-up, mais aussi un État qui pense et bouge comme une start-up. » . Maurice se positionnerait-elle aussi dans ce créneau ? Ce volet est à suivre, de près. L’IA s’impose dans l’économie, comme levier de la croissance. Avec un gros effort de compétence et de gouvernance à réaliser. Cependant, l’IA questionne, surtout quand elle est confrontée au non-interventionnisme étatique des néolibéraux…

Quelle intelligence artificielle pour la nation ?

Je pense que le gouvernement est assez informé des levées de boucliers contre les dérives autoritaires et écocides en cours de l’IA. En effet, au sommet de « AI impact » en Inde, le gouvernement avait énoncé sa vision de l’IA, prônant justement « équité, responsabilité, inclusivité et redevabilité ». En effet, il est important que l’état ne s’efface pas sous le vernis du libéralisme de la tech, souvent décliné comme « laissez-faire laissez-aller » dans l’économie numérique. Libéralisme oui, mais régulé. L’état annonce soutenir la formation de dizaine de milliers de Mauriciens dans la digitalisation, avec une éthique de l’IA en amont. L’IA pourrait ainsi être un pont vers les économies verte et bleue. Avec responsabilité et redevabilité en aiguillon. Car des dérives inquiétantes sont déjà là. L’ONU s’interroge sur cet outil : « Nous ignorons encore beaucoup de choses sur l’impact environnemental de l’IA, mais certaines des données dont nous disposons sont préoccupantes.» (2). Pour l’ONU, l’IA utilise déjà six fois plus d’eau que le Danemark. Et des pays manquent d’eau… Sans parler de gros besoins en électricité, générée par la combustion d’énergie fossile, très polluante… L’IA ne peut être l’arbre qui cache la forêt que l’on massacre.

Des levées de boucliers massives ont lieu aux USA, contre les tech barons, qui versent dans la surveillance, des ambitions délirantes et le contrôle des masses, cf Palantir. Le pillage de l’eau pour les refroidissements des moteurs de recherches est réel. Dans un autre domaine, celui des économies vertes et bleues, des craintes sont devenues réalités.

L’état a annoncé la création de multiples parcs marins pour la sécurité alimentaire. À cadrer de près. Les « aqua farms » finissent par polluer et détruire les écosystèmes et altérer les espèces aquifères. Les lagons ne sont pas des poubelles sans fond. Former, informer, prévenir. Pour ne pas, encore, de la Karay tom dan dife, sachant que la karay fait déjà bouillir dilwil ki pou bwar

Face à la colère qui monte, Ramgoolam a annoncé le gel de la réforme de la Basic Retirement Pension (BRP). Bastiat pourrait avoir sous-tendu la philosophie budgétaire ramgoolamienne dans le sens d’un certain désengagement de l’état du volet social. Mais le peuple n’en veut pas.

SAP, Solidarité
Avec Ponction

La pension crispe l’électorat depuis la réélection de Ramgoolam. Les débats vont bon train : il y a un élément de Discrepancy.  Comment le ‘Means Test’ sera-t-il effectif, et ce sur la base de Rs 14,000, montant intenable au vu de la cherté de la vie ? Cela, dit-on, ressemble à une erreur de vitesse ou à de l’amateurisme. Une indication dans l’évaluation des moyens fait tiquer : les dividendes ne seront pas comptabilisés pour l’attribution de la SAP, les revenus des ménages seulement. En clair, le fruit du capital en est exempt, le fruit du travail, non. Et c’est le troisième âge qui doit porter la charge financière des coupes budgétaires de la SAP (quel mauvais acronyme), au terme d’une vie de labeur. La génération la moins âgée devra aussi renflouer les caisses de papa maman et, de ce fait, hypothéquer son avenir. Alors, la question se pose : qui va se lancer dans les projets de Blue et Green Economies ou de start-up, sinon ceux qui ont déjà le savoir, le capital et les dividendes ? Aggravation de la fracture numérique et sociale en vue ? Il est aussi important de veiller à ce que le numérique ne soit pas seulement une Venture produisant de la rente numérique uniquement, notamment dans le projet du câble sous-marin dans cette route à faire, reliant Inde, Singapour, Maurice et l’Afrique du Sud. Mais l’occasion de la formation d’une expertise numérique locale, avec une vision écologique et éthique. Le libéralisme n’est pas un permis d’abîmer notre archipel, ni de le rendre inculte.

Je gage que l’état aura provisionné financièrement l’élan digital annoncé, hors gros groupes, favorisant l’entreprenariat démocratisé, en dotant la société d’un Green and Blue AI Empowerment Fund, afin de réduire les disparités sociales dans son élan de transition énergétique et écologique. Sur la base de la méritocratie et de la transparence.

Sinon, ce seront toujours les grands groupes et les très riches qui auront cette longueur d’avance dans l’économie verte, bleue et numérique, prolongeant les inégalités systémiques qui perdurent depuis l’esclavage et l’engagisme.

Sur son lit de mort (24 décembre 1850), entouré de chandelles rivalisant avec le soleil, Bastiat aurait dit ceci : « La vérité, la vérité »… La vérité est que, le lundi 22 juin, le PM a jugé urgent de geler sa réforme de la pension, dans l’attente de retrouver un nouveau souffle pour mettre en œuvre les portées intéressantes de son budget, recalé sur sa réforme majeure, la SAP. En espérant que cela ne sape pas l’édifice budgétaire.

 

Notes

(1)    https://www.lemauricien.com/opinions/bidze-60-0-budget-60-a-zero/710385/

(2)    https://www.notre-environnement.gouv.fr/actualites/breves/article/ia-un-outil-utile-mais-tres-polluant-selon-l-onu

KHAL TORABULLY

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