L’interview de fin d’année destinée à un sportif ou une ancienne gloire du pays est désormais une tradition dans les colonnes de Week-End. Si l’année dernière, nous avions jeté notre dévolu sur l’handisportive Noemi Alphonse, en cette année 2020, marquée par la pandémie de la Covid-19, nous avons donné la parole à l’un des meilleurs cyclistes du pays, Christopher Lagane. Rencontré à Jumbo Phœnix, mercredi 23 décembre, veille du réveillon de Noël, le jeune coureur, décontracté et enjoué, se livre sur sa saison, le confinement, son évolution, l’importance de la formation et le sport mauricien dans son ensemble. Avec sincérité, Christopher Lagane nous parle de sa passion pour le vélo et de ses rouages avec l’accent mis sur le collectif. Une entrevue authentique voire rafraîchissante. Un bol d’air frais!

2020 tire à sa fin dans quelques jours avec son lot de rebondissements notamment liés à la pandémie de la Covid-19. Que retenez-vous de cette année ?
D’un point de vue personnel, cette année a perturbé tous mes plans. Déjà, je devais passer toute la saison en France au sein du club de VC Villefranche Beaujolais. J’y ai été durant deux mois, je suis retourné au pays et finalement je suis resté bloqué à Maurice. Mais bon, ça arrive, il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie que le sport. Ça aurait pu être pire.

Comment avez-vous vécu la période de confinement ?
Au début du confinement, j’étais loin de me douter que ça allait s’éterniser. Je pensais que ce confinement allait durer quelques semaines. J’étais toujours motivé et je me disais que j’allais reprendre mon train-train quotidien très vite. Mais sur la fin, c’était dur de retrouver la motivation de s’entraîner, de recommencer à faire des efforts. Franchement, pas évident.

En tant que sportif de haut niveau, quelle leçon doit-on en retenir ?
Comme je vous l’ai dit, y’a plus important que le sport dans la vie. Le tout c’est de s’accrocher et de se dire que tout ira pour le mieux. La positive attitude ! Pour ma part, j’effectuais des courses sur home-trainer pour garder la forme. Ce n’est pas la même chose que les courses sur route, mais ça m’a permis de garder le cap et de rester concentré.

Vous avez pris part à des courses virtuelles pendant cette période. Quel en a été l’objectif ?
L’objectif était de garder tous les coureurs motivés. Mais bien évidemment, ça n’a rien à voir avec les épreuves sur route. C’est comme avec un jeu vidéo. Il y a des techniques spéciales propres à cette appli. Ce n’est que maintenant, bien après le confinement, que j’arrive à comprendre les spécificités. C’était sympa car en sus de rouler pour maintenir ma condition, cela permet également d’effectuer des courses avec les copains à distance.

Vous avez aussi participé à un défi colossal, à savoir l’Everesting Challenge, en compagnie de votre frère Grégory et Alexandre Mayer. Comment cette idée a-t-elle germé ?
C’était justement à la sortie du confinement. Comme il n’y avait pas de courses, nous ne savions pas quand la compétition allait reprendre et, de ce fait, mon frère Grégory, Alexandre Mayer et moi-même avions décidé d’entamer ce Challenge. D’une part, pour se lancer un défi et en même temps, pour lever des fonds pour les écoles de vélo, ce qui a été une source de motivation supplémentaire. Toutefois, c’était vraiment intense, pas sûr que je le refasse de sitôt (rires)!

Êtes-vous satisfait de la somme récoltée ou vous attendiez-vous à plus ?
Plus que satisfait. Au final, ça a bien marché avec pas mal de sous récoltés. On s’était fixé la barre des Rs 80,000 et, au final, on récolte plus de Rs 100,000. Nous avons pu acheter pas mal de matériel pour les écoles de vélo. Tant mieux.

Médaillé d’or aux JIOI 2019, double vainqueur du Tour de La Réunion en 2017 et en 2018, votre palmarès parle de lui-même. Pensez-vous avoir progressé depuis ?
Je m’étais fixé comme objectif de réaliser une saison complète en France pour effectivement franchir un nouveau palier dans ma progression et me consacrer uniquement au vélo. J’ai été coupé dans mon élan et ce n’était par la suite pas évident d’entamer les courses à Maurice. La motivation n’était plus la même. J’ai aussi fait une chute à VTT quelques semaines avant le Tour de Maurice. J’ai été freiné dans ma progression.

Qu’est-ce qui a changé entre le Christopher Lagane de ces quatre dernières années et celui d’aujourd’hui ?
J’ai grandi et gagné en maturité, notamment dans les courses. Entre 2017 et maintenant, beaucoup de choses et d’évènement se sont passés qui m’ont construit en tant que cycliste et personne. On va dire qu’avant, je ne pensais qu’au vélo avec l’objectif de passer professionnel, mais aujourd’hui je relativise un peu plus et me dis que je peux aussi faire autre chose, d’autant que j’ai entamé des études (1ère année) en Business Management au Middlesex University. Le Christopher d’aujourd’hui alterne études et sport.

Et cette combinaison sport-études vous réussit-il ?
Écoutez, j’en suis à mes débuts. Je m’accroche, je ne lâche pas le morceau et je me donne au maximum.

Toutefois, votre saison 2020 été minée par des blessures et autres pépins physiques. À l’heure où nous nous parlons, dans quel état de forme êtes-vous ?
Même avant le Tour de La Réunion en 2017, j’avais effectué une préparation en Suisse et avait été victime d’une tendinite. J’avais dû rentrer et reprendre ma préparation de zéro. En 2018, ma saison a été tronquée par des blessures au genou mais finalement, tout s’est bien terminé. Je n’ai également pas été épargné en 2019 mais ça fait partie de la vie d’un sportif.  Je suis actuellement en bonne forme d’autant que depuis le Tour de Maurice, je continue de rouler. Je suis définitivement en meilleure condition que lors du dernier Tour de Maurice.

Derrière chaque grand athlète, se cache toujours un grand entraîneur. Partagez-vous cette opinion ?
Bien évidemment. Toute bonne performance passe par une bonne préparation, et qui dit bonne prépa, dit généralement bon entraîneur. L’entraîneur est un guide qui nous fait travailler dur, mais qui nous dit également quand diminuer la dose. Dès fois, on a tendance à trop en faire ou pas assez, et le coach est là pour tout calibrer.

Parlez-nous justement de l’impact du Directeur technique National (DTN) Michel Thèze dans votre carrière.
Sans lui, nous n’aurions pas été en mesure d’accomplir autant de choses. Déjà, la préparation que nous avions eue pour le Tour de La Réunion 2017 était géniale. Nous étions en stage en France et le groupe s’est soudé et a grandi ensemble. C’est un processus qui porte ses fruits et elle porte la patte du DTN. Nous avons pris part au Tour du Rwanda, au Cameroun, pris part aux Jeux du Commonwealth. Beaucoup de courses que nous n’aurions pu faire sans son expertise. La rigueur de ces entraînements m’a fait grandir en tant qu’athlète, et le côtoyer m’a fait grandir en tant qu’homme.

Et la Team MCB-Maurice dans tout cela ?
Je n’ai pas fait une course avec la Team MCB-Maurice cette année, vu les circonstances particulières de cette saison 2020. Mais c’est sûr qu’on a tous beaucoup roulé et gagné ensemble. Nous sommes un groupe soudé qui a à cœur de faire honneur au quadricolore.

Vous avez maintenant atteint le niveau continental avec vos coéquipiers. Comment vit ce groupe et quels sont vos projets d’avenir?
Il vit bien. Il y a une rotation et c’est une bonne chose. Rien n’est acquis. Il faut travailler dur pour mériter sa place. Il y a une belle alchimie entre nous tous au sein de la Team. Nous sommes tous copains maintenant. On est très proche, nous avons un groupe WhatsApp où nous échangeons, on fait des Skype régulièrement. C’est primordial pour la cohésion du groupe. Il ne faut pas oublier que le vélo est un sport d’équipe.

Le cyclisme est souvent considéré comme étant un sport individuel. Partagez-vous cette opinion ?
C’est un sport individuel qui se court en équipe. Sans équipe, pas de victoires individuelles. Par exemple, sur un Tour, une fois qu’un coureur prend le maillot jaune, si l’équipe n’est pas présente pour rouler, le maillot ne fera pas long feu sur ses épaules. Comme nous nous entraînons ensemble, nous connaissons les forces et faiblesses de chacun. Un est peut-être meilleur en montagne, l’autre au sprint, ça varie. Il y aussi le format du parcours. Si c’est plat, on va plutôt amener un sprinter et non un grimpeur. Ça dépend des profils des étapes et de la forme des cyclistes sur le moment. L’équipe travaille en général pour celui qui est au top physiquement.

Plusieurs écoles de cyclisme ont été ouvertes un peu partout dans l’île. Que pensez-vous de cette formation tout azimut ?
C’est une très bonne chose. L’avenir, ce sont les jeunes. Si ces derniers travaillent dur, gravissent les échelons petit à petit, ils feront, à n’en point douter, partie de l’élite. La formation est très importante et c’est vital que les bases soient inculquées et assimilées très jeune. C’est tout bénef pour notre discipline.

Envisagez-vous une carrière professionnelle à l’avenir ?
Écoutez, cette année devait être charnière et servir de passerelle pour l’échelon supérieur. On va dire que je vais revoir mes priorités. J’ai entamé mes études et le plus important est de bosser et aussi continuer à être à un bon niveau, défendre les couleurs de mon pays. On verra.
l Quels sont vos passe-temps, mise à part la petite reine ?
Le vélo occupe une place importante dans ma vie de tous les jours. Ce sport ne laisse pas beaucoup de place aux passe-temps (rires). Pour vous donner une estimation, par semaine, c’est environ 20 heures de vélo. Sinon, j’aime bien sortir avec les copains, aller à la plage, au feeling…

Changeons maintenant de sujet et parlons de l’organisation du sport à Maurice. Comment décririez-vous la situation actuelle ?
Les athlètes sont aidés par le gouvernement, mais j’estime que le sport n’est pas reconnu à sa juste valeur à Maurice. À titre d’exemple, à l’étranger, certains athlètes vivent de leur sport. Ce sont de grosses semaines d’entraînement du haut niveau. Il faudrait trouver des solutions pour y remédier.

Pensez-vous qu’il y a une solidarité entre les athlètes des différentes disciplines ou c’est chacun pour soi ?
Lors de grands évènements comme les Jeux des îles de l’Océan Indien ou lors des déplacements, oui, effectivement, il y a une solidarité entre les athlètes. Ça, s’est sûr. Personnellement, en ce qu’il s’agit du chacun pour soi, je préfère m’abstenir de commenter.

Pensez-vous que le sportif est suffisamment soutenu, afin de pouvoir briller au plus haut niveau ?
Pour atteindre le niveau mondial, il aurait fallu plus investir dans le sport. Certes, comme je l’ai précisé avant, les athlètes sont soutenus par le gouvernement, mais il faudrait trouver une formule pour permettre aux sportifs mauriciens d’atteindre le niveau supérieur. Comment rivaliser avec un athlète qui s’entraîne tous les jours, un professionnel qui ne fait que ça ? C’est couru d’avance, malgré toute la bonne volonté. Il faut des moyens.

Selon vous, que faut-il faire pour motiver les athlètes à franchir un palier et voir plus haut, comme remporter une autre médaille olympique après celui du boxeur Bruno Julie ?
Le haut niveau motive les sportifs. J’en reste convaincu. Si les jeunes s’aperçoivent que les leurs réussissent au plus haut niveau, ça va les pousser à vouloir se lancer, à s’y consacrer à 200%. Je vais prendre mon exemple, quand j’ai commencé, Yannick Lincoln raflait quasiment tout sur son passage. Un véritable rouleau compresseur. Les athlètes ont besoin de points de référence…

Les élections des représentants des athlètes au COM se feront ce mardi. Avez-vous songé à y faire acte de candidature ?
(Réflexion) On me l’a proposé mais au final, c’est un de mes coéquipiers en club comme en sélection, Dylan Redy pour le cyclisme, qui sera notre représentant. Il faut dire que je l’ai appris un peu au dernier moment. Quand j’ai compris que Dylan était intéressé, je me suis dit pourquoi ne pas lui donner sa chance ?

Selon vous, un bon dirigeant sportif se résume à quoi ?
Déjà créer la cohésion d’un groupe. Etre capable de motiver et être à l’écoute. L’aspect psychologique est très important, peu importe la discipline que l’on pratique. Un bon dirigeant a le devoir et la responsabilité d’œuvrer pour le bien-être des sportifs. C’est sa priorité absolue.

Sans pointer du doigt qui que ce soit, pensez-vous que le sport mauricien repose aujourd’hui sur des dirigeants crédibles ?
Je ne vais pointer personne du doigt mais j’espère que la situation évoluera. Il faut que les intérêts des athlètes priment et non l’inverse. C’est tout ce que j’ai à dire.

Christophe Lagane se voit-il un jour comme ministre de Sports ?
Franchement, je n’y ai jamais pensé. Il ne faut jamais dire jamais car on ne sait jamais de quoi demain sera fait.

Mais si vous l’étiez, quelles seraient vos priorités ?
Faire tout mon possible pour professionnaliser le sport à Maurice. Une anecdote, lors de mon stage en Suisse, je faisais partie d’un centre professionnel spécialisé qui permet aux sportifs de briller au haut niveau. J’aurais mis l’accent sur des centres de haut niveau, indépendamment de la discipline. C’est juste mon idée.

Un peu plus haut, vous nous avez parlé de Yannick Lincoln comme un « target man » à vos débuts, avez-vous une idole ou un cycliste en particulier que vous suivez ?
Je suis les cyclistes sur les réseaux sociaux, sans plus. Peut-être Chris Froome, vu qu’il a déjà gagné le Tour de Maurice et que c’est aussi un Africain. C’est un point de référence, voire un modèle.