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Depuis près de quinze mois, pour stopper la progression du coronavirus, les frontières mauriciennes sont fermées avec comme conséquences, entre autres, des milliers de personnes travaillant dans le tourisme, pilier économique du pays, se retrouvant au chômage. Parmi, le secteur de la plaisance qui est en arrêt.

Un secteur qui a d’autant plus été aussi touché par le drame du Wakashio qui a mis nos côtes en danger pendant de longs mois. Malgré l’aide de l’Etat à travers le GWAS ou le SEAS, après ce second confinement, les plaisanciers, croulant sous les dettes, vivent dans la misère noire. N’ayant aucune visibilité quant à la réouverture des frontières et une reprise des activités dans le secteur du tourisme, les opérateurs du secteur de la plaisance assurent qu’il sera leur difficile de se relever de cette crise. D’où les représentations faites auprès du ministre de Finances dans le cadre des consultations prébudgétaires.

Le chômage forcé frappe en effet de plein fouet des centaines de salariés de ce secteur qui compte surtout des travailleurs indépendants qui accumulent ainsi les coups durs depuis le premier confinement, l’affaire Wakashio et maintenant la deuxième vague et une menace de troisième vague. «La résurgence épidémique n’a fait qu’empirer notre situation déjà précaire depuis l’année dernière», disent les opérateurs de bateaux de plaisance qui sombrent dans le désespoir. «Latete fatigué. Nous sommes sans emploi depuis plus un an», raconte Johnny, un skipper de la région ouest. En octobre 2019, après de longues années d’économie, il avait contracté un emprunt pour acheter un nouveau bateau, dit-il. Or, à peine a-t-il eu l’occasion de mettre son bateau à l’eau que les frontières se fermaient et qu’il s’est retrouvé du jour au lendemain au chômage forcé. «Comment faire pour payer les dettes?» se demande ce père de famille. Certes, les banques ont accordé un moratoire quant aux remboursements des prêts, et Johnny espérait qu’à la reprise, il pourra «commencer à payer ce loan». Mais c’était sans compter l’extension de la fermeture des frontières et aujourd’hui la deuxième vague. «Tou no rêve pe ale dans delo», dit-il, faisant ressortir qu’en outre il doit aussi s’acquitter, comme les autres opérateurs du secteur, des frais du renouvellement de son permis d’opération, se chiffrant entre Rs 12 000 et Rs 25 000, mais aussi des frais d’assurances qui coûtent entre Rs 60 000 et Rs 150 000 et également le fitness pour les bateaux. «Ena zour mo tension monter. Pou nourri mo fsmi, mo pe bizin tracer. Mo pe papesse. Laisse gradation, mange tanto», dit-il.

« Pistas »

Depuis maintenant plus d’un an, les revenus des plaisanciers se chiffrent quasiment à zéro. Si certains ont tenté de se recycler, en devenant maçon, pêcheur, boulanger, garde-malade…, «enn dépannaz» en attendant l’ouverture des frontières et la reprise des activités touristiques, «cela ne fonctionne pas forcément. Juste pour faire bouillir la marmite et payer quelques dettes», disent-ils. Et d’ajouter que la plupart d’entre eux dépendent du SEAS du gouvernement pour survivre. Et c’est loin d’être suffisant. Entre les coûts du ménage, les dettes auprès des magasins, et autres frais de la maison, quand ce n’est pas le loyer à payer, les Rs 5287 allouées par le gouvernement n’est que «pistas».

«Dette lor dette mo pe fer pou kapav viv», raconte Steven, un opérateur de Mahébourg. Après le premier confinement, le drame du Wakashio a achevé son business, dit-il. L’aide de l’Etat pour compenser les victimes du Wakashio reste insuffisante, d’autant que depuis janvier, cette allocation ne leur a plus été versée, explique ce skipper qui peine, comme ses collègues et confrères d’autres régions également, à joindre les deux bouts. Raju, propriétaire de bateaux dans l’Est, explique pour sa part qu’alors qu’il pouvait toucher quelques Rs 35 000 mensuellement, aujourd’hui il se retrouve, grâce au SEAS, avec quelque Rs 5000. Ce qui ne lui permet pas de régler les nombreux frais de son ménage. Il appréhende le mois de juin, car il doit trouver les fonds pour régler les frais de son bateau.

« L’année dernière nous ti a genoux, sa l’année-là nou à terre »

Karl Lamarque, secrétaire et porte-parole de la Federation of Leisure Craft Operators (FLCO), fait ressortir que si le gouvernement soutient les plaisanciers à travers le GWAS ou le SEAS et qu’ils ont aussi perçu le One-off Grant de Rs 10 000, ces allocations ne sont pas suffisantes. D’autant que la plupart des skippers sont des freelancers, donc bénéficiant uniquement de Rs 5287. «Avec la hausse du coût de la vie, les plaisanciers pe viv dans marée noire. L’année dernière nous ti a genoux, sa l’année-là nou a terre», dit-il. Ce qui inquiète davantage ces opérateurs, c’est le manque de visibilité quant à la reprise de leurs activités. «Nous dans flou. Pa conner ziska kan nou pou bizin debat coum sa. Nou ena zenfan ale lekol. Li pa eviden pou ferm lizier dormi kan ou ena sa kantité tracas la», dit Raju. Ce plaisancier, qui compte une vingtaine d’années d’expérience, dit n’avoir jamais connu une telle situation. «Catastrof lor catastrof», dit-il, expliquant que si les opérateurs de bateaux de plaisance pensaient pouvoir redémarrer leur business avec le déconfinement, même si la clientèle mauricienne ne compte que 10 à 15% de leur chiffres d’affaires, l’interdiction d’accès à la plage freine la reprise. «Kan pou dire kapav ale laplage, nou pou en plein l’hiver ek mauricien li pa contan sorti dans lamer kan fer frais», rappellent les opérateurs. Pour eux, «dans tous les cas nous sommes condamnés pour plusieurs moins d’inactivités encore. Et il sera difficile de nous relever».

Recommandations prébudgétaires

Dans cette optique, pour soulager les opérateurs du secteur, la FLCO a soumis une série de recommandations au ministère des Finances dans le cadre des consultations prébudgétaires. Entre autres demandes, que les facilités et les différents prêts mis en place pour soutenir les plaisanciers soient maintenues jusqu’à ce que la situation retourne à la normale. «Car même si nous rouvrons nos frontières, cela ne veut pas dire que nous allons pouvoir accueillir les touristes normalement ou même que les touristes viendront en nombre. Il pourrait aussi avoir des mesures sanitaires à respecter qui freinent les touristes dans leurs activités ici. Et nous serons toujours pénalisés. Par exemple, s’il faut transporter seulement cinq personnes par bateau, nous peinerons toujours à joindre les deux bouts», dit Kishore, opérateur de Grand-Baie.

Raison pour laquelle la FLCO a fait une demande pour un grant de Rs 100 000 pour soulager les plaisanciers. Ce qui leur permettrait de régler quelques dettes, notamment pour les équipements de travail, les bateaux et les moyens de transport. Le montant du Self Employed Assistance Scheme doit aussi être revu à la hausse pour ce secteur, recommande la FLCO, qui espère que le ministre des Finances tiendra compte des difficultés qu’encourent les opérateurs du secteur et qui leur accorderait comme requis un duty free sur les équipements de travail, un grant de 10% pour l’achat de bateau et Rs 200 000 de grant pour toutes les demandes de prêts.